GLOBALISATION MILITAIRE ET GLOBALISATION ECONOMIQUE

(19 mars 2003)

Alain JOXE


O Fürst du kannst die Menschen zwingen
Für dich allein ihr Leben zuzubringen
Das wird man deinem Stolz verzeihn.
Doch willst du ihren Seelen binden
Durch dich zu denken, zu empfinden
Das muß zu Gott um Rache schrein

Goethe
"Elegie auf den Tod des Bruders meines Freundes"

La globalisation est une mutation des échelles et des identités stratégiques, qu'il s'agisse de conflit militaire ou économique : c'est l'érosion de l'échelle de la souveraineté des Etats au profit de la souveraineté des entreprises. La question est de savoir si à l'économie globalisée peut correspondre un mode de domination guerrière conforme à la domination économique globale. et si cette conformité est compatible avec la démocratie ou la détruit.
Ce que j'appelle conformité serait le fait que la forme physique de l'organisation de l'économie "produise" des points sensibles ou des points fortifiables auxquels seraient adaptées les moyens défensifs globales des forces militaires dans une structure sociale donnée ; ou encore que les formes et les moyens de l'action militaires soient adaptés et efficaces pour la destruction ou la neutralisation des partisans des formes d'organisation antérieures de l'économie (comprenant un controle démocratique), et qui seraient considérées comme obsolètes par les forces dominantes ; ou au contraire qu'elle favorise les partisans de formes .nouvelles supposant la maîtrise de la souveraineté d'entreprise au profit d'une nouvelle démocratie.
D'où la nécessité d'une mise à plat conceptuelle, en ce qui concerne la stratégie militaire dans son rapport au politique et à l'économique.

Protection de l'économie par l'Etat de guerre.
Il n'y a d'Etat que "de guerre", puisqu'aucune genèse d'aucun état moderne - mais aussi antique ou médiéval - n'a jamais abouti sans guerres. L'oeuvre de Machiavel, fondée sur cette constatation, fut complètée par notre accès récent au mythe suméro-akkadien de Gilgamesh décrivant la naissance de l'Etat à Uruk : même si le scenario mythique de cette naissance ne donne guère d'explication causale quant au désordre préalable à la naissance de l'état. Ce desordre est simplement placé dans le scénario de l'acte fondateur : 1. L'établissement des classes d'âge ou des classes sociales et leur pacification interne, par l'alliance du roi avec la "barbarie animale" (le berger-chasseur-nomade Enkidu).
2. L'établissement d'un dehors, et l'organisation de la guerre vers ce dehors comme expédition coloniale conquérante (conquête du Liban et de son cèdre).
L'acte fondateur, de réunification du peuple pour la guerre; est l'acte princier, principal, principiel et c'est d'une certaine manière un acte d'amour, d'amour du peuple pour son prince, sa division en classe, son identité opposée à l'identité extérieure. D'où le rôle fondateur de la déesse Inana-Ishtar-Vénus
L'économie fait irruption dans le scénario militaire ou encore le scénario militaire fait irruption dans le scénario économique, dans la mesure ou la force armée stabilise l'inégalité entre riches et pauvres par la force militaire répressive interne et/ou par l'association riches-pauvre dans l'expédition extérieure. La force militaire est donc un facteur régulateur de l'économie par la médiation du politique, la mise en forme de la cité. Ce que l'on a parfaitement vu de Gilgamesh à Aristote à Machiavel et à Gramsci. Mais la globalisation détruit tout, en vidant les "cités" de leur souveraineté, si elle s'oppose à la reconstitution de souveraineté à quelque échelle non globale.

Genèse de l'Etat (de guerre) et monopole délimité de la violence légitime

Pour l'instant, admettons qu'il y ait deux manières ordinaires d'envisager cette présence de la guerre à la genèse de l'état (ensuite on se demandera ce que deviendrait la violence avec la destruction de l'état.)
Il faut revenir sur ces deux approches qui sont assez divergentes, mais qui toutes deux s'articulent autour d'une définition stratégique, opérationnelle et tactique de l'Etat légitime règlé comme instrument de salut public.
Rappelons cependant d'emblée qu'il y a eu dans la dernière décennie en Europe deux actes (emboîtés) de réunification sans guerre : l'Allemagne et l'Union Européenne. et deux actes de sécession avec guerre (Yougoslavie Kosovo) On y reviendra plus loin pour évaluer si le paradigme européen est digne de figurer comme innovation ou comme lieu commun dans la collection des modules de création d'échelle identitaire stratégique.

1 La genèse de l'Etat par la guerre est conforme à l'Idealtyp weberien du monopole.

Il y a, à l'origine, élimination des systèmes violents dans un espace-temps donné au profit d'un seul système, étatique, et ce processus ne va pas sans guerres. L'avènement d'un Etat (comme système de monopole de la violence) s'accompagne de la définition d'une échelle spatiale et démographique adéquate à l'effort militaire nécessaire, et le "choix" de cette échelle est le résultat de plusieurs types de guerres, symétriques ou asymétriques.

Guerres entre identités isotimiques et révolutions dans les affaires militaires
Il y a en effet des espaces-temps marqués par des guerres entre communautés isotimiques (en grec : se reconnaissant comme égales en dignité par la maîtrise la violence dans un espace donné. (les cités grecques, l'Europe post-westphalienne). Ces guerres sont "sym-métriques" (elles acceptent une "commune mesure") tant que la mesure de la bravoure dans une technologie militaire donnée est la commune mesure de la supériorité qui donne la victoire légitime. C'est un champ légitime de guerre sportive, comme le football. Mais ces moments durent peu. L'asymétrie, et donc la supériorité victorieuse matérielle, peut surgir à tout instant dans ce champ homogène, par l'invention logicielle ou matérielle plus encore que par l'inégalité des ressources.
Les "révolutions dans les affaires militaires" sont nombreuses dans l'histoire et influencent les révolutions politiques . Dans l'aire gréco-romaine, la révolution hoplitique et l'ordre serré de l'infanterie spartiate, lors de la deuxième guerre de Messénie, invention de l'oligarchie spartiate des "égaux", devient l'art de la guerre terrestre, même dans les cités démocratiques. Dans ce sens l'égalité oligarchique militaire est une matrice, dans la dialectique du combat, de l'égalité démocratique politique. Le renforcement stratégique de l'aile gauche dans la formation Thébaine rompt la symétrie "fractale" qui a l'échelle individuelle donne la supériorité au bras droit, offensif armé de l'épée sur le bras gauche défensif, porteur de bouclier et se traduit globalement par la supériorité de l'aile droite des deux phalanges ce qui pousse la mélée toute entière à tourner dans le sens contraire des aiguilles d'une montre.
La phalange macédonienne et la cavalerie lourde foment ensuite une nouvelle machine capable de détruire par effet de choc les armées de masse orientales qui ne sont pas composées de citoyens. Enfin, il y a l'invention de la tactique manipulaire de la légion romaine, qui autorise la "balkanisation" de la légion en sous unités tactiques, sans rupture de discipline, en terrain accidenté. Ce sont là des inventions logicielles qui fondent respectivement l'hégémonie de Sparte, de Thèbes, de la Macédoine puis de Rome dans des espaces de plus en plus variés.

Guerres entre échelles d'organisation
Mais il existe aussi des guerres entre des échelles d'organisation inégales, prétendantes au statut d'échelle de l'Etat,. et qui sont par définition asymétrique en ce qui concerne l'économie des moyens. On doit distinguer absolument, par leur finalité, politiquement assumée par l'attaquant, deux paradigmes pour les "guerres asymétriques entre échelles d'organisation" : les guerres de conquêtes (impériales) et les guerres de libérations (nationales).
- Guerre de conquêtes : l'échelle impériale régionale autoproclamée par un effort militaire innovant est en lutte asymétrique contre l'échelle communataire ou l'échelle nation-étatique et tend à réduire l'échelle inférieure en colonie ou en province de l'Empire.
- Guerres de libération : l'échelle communautaire inférieure est en lutte (asymétrique) contre l'échelle impériale supérieure et ne peut vaincre que par l'invention stratégique ou l'effondrement interne des forces impériales
L'expression de "guerre entre échelles d'organisation" est paradoxale : une échelle ne prend pas de décisions, sauf si on pense à une échelle de commandement Il s'agit évidemment de violences déchaînées par des partisans locaux ethniques ou classistes, de telle ou telle échelle d'organisation représentant tel ou tel système impérial et tel ou tel intérêt national, de classe, de caste (ou de religion).
Mais c'est la différence formelle d'échelle d'organisation des identités en lutte qui produit la complexité et le caractère cohérent ou incohérent des coalitions en luttes et des commandements militaires, dans ce type de configuration.

Complexité et incohérence
Il faut bien préciser l'origine de cette qualification d'incohérence, et proposer l'idée qu'elle est sans doute particulière aux Européens occidentaux, qui souffrons (ou bénéficions comme on voudra) d'avoir considéré comme normal l'existence d'un système interétatique "isotimique" bien élevé aux XVII° et surtout au XVIII° et XIX° siècle. Partout ailleurs l'asymétrie et l'incohérence paraissent indissolublement liées à l'essence de la guerre, à l'état de guerre comme désordre, qui est en général transscalaire.
Balkanisations et libanisations (partition encore plus fine) sont le modèle général de la Guerre qui surgit de l'illégitimité réciproque de plusieurs identités stratégiques emboïtées qui s'affrontent.
Les guerres sont donc, en général, créatrices non seulement de partitions et de dominations mais aussi de confédérations et de libérations. Parfois les deux.

A l'époque de la globalisation, et c'est là que je veux en venir, les échelles identitaires emboîtées se multiplient, à la fois dans l'ordre économique et dans l'ordre militaire, et la médiation du politique est bien plus complexe que dans les systèmes isotimiques d'états souverains réputés égaux. Le politique, et donc la fin (à la fois End et Ziel) de la guerre et son but politique (Zweck), qui est la paix, ne dépend plus de la collection des souverainetés juxtaposées, mais de la hiérarchie des souverainetés emboîtées. Nous n'y sommes pas habitués, cela nous parait incohérent et illégitime.
Mais la conséquence systémique de la globalisation, c'est que les enjeux, les stratégies et les buts de guerre sont moins nets en terme d'"établissement du monopole légitime de la force" dans un espace-temps délimité. La guerre peut devenir ubiquitaire et constante, même si elle ne monte pas aux extrêmes et même si elle reste limitée, du fait de la régression d'échelle des acteurs, et donc des enjeux (Balkanisation, Libanisations...) s'il y a définition implosive sécessioniste et non pas extravertie (explosive, conquérante) des "établissements de monopoles".

"Libanisation"
Prenons l'exemple du Liban qui a l'avantage théorique de mettre en scène des représentations et des sytèmes traditionnels et d'être une crise d'état, contemporaine, finalement pacifiée. La décomposition de l'Etat libanais entamée en 1975 voit s'affronter trois ou quatre échelles possibles de reconstitution de la souveraineté sur l'espace Libanais :
La guerre entre communautés pour le contrôle du monopole de la force et de la souveraineté, c'est la guerre des maronites contre les autres communautés pour maintenir leur position dominante dans l'Etat. Les tentatives de la Syrie ou d'Israël pour s'imposer au Liban, les tentatives de l'Iran (par le Hezbollah), d'Israël (par les chrétiens du sud), de l'Irak (par Aoun) etc. sont des guerres entre l'échelle "impériale régionale" et l'échelle communautaire, ou celle de l'état-nation Liban.
Sauf lors du débarquement américain fugitif des années 197O on peut dire que l'intensité des luttes aux échelles inférieures de légitimité s'est opposé à l'introduction des critères est-ouest, m'me si les ìpalestino-progressistesî (l'OLP le PSP druze et les chiites d'Amal) pouvaient parfois paraitre plus ìestî et les chrétiens maronites alliés au Israéliens plus ìouestî de nombreux facteurs s'opposaient à l'intrusion d'une polarité guerrière est-ouest, neutralisée par l'absence de fait des luttes de classes comme telles.
La guerre trans-scalaire se révèle dans l'absence de luttes de classes, dans l'hétérogénéité des acteurs communautaires de base, qui sont aussi des acteurs de guerre, capables de mettre en opération des unités militaires et des "patriotismes" allant jusqu'au don de la vie. On voit s'opposer des nations (palestiniens, libanais, syriens, israéliens), des partis (Phalange, PSP, Amal, Hesbollah) des religions (chrétiens maronites, orthodoxes, musulmans chiites, sunnites, druzes) dans des systèmes d'alliances fluides.
La genèse d'un état c'est presque toujours la fin d'une guerre transscalaire confuse par une victoire fondatrice d'un ordre plus rationnel, moins complexe. En consolidant son emprise sur le Liban, la Syrie non seulement met fin au sous système Libanais autonome et instaure un "nouveau mandat", mais encore consolide son propre système d'Etat interne, fondé sur l'armée, le Ba'ath et les Alaouites

2. La genèse de l'Etat comme discours sur la survie collective

Sortons du Liban pour penser que la genèse de l'Etat passe aussi par un discours sur la survie collective, qu'une approche stratégique peut placer à l'articulation de la folie meurtrière et de l'amour de la paix, où il va maîtriser par la représentation de la survie, l'échelle des individus mais aussi l'échelle des Etats.
C'est dire aussi que toute échelle légitime d'organisation de la souveraineté doit jouer son role de protection c'est à dire de maintien de la Paix.
Pour résumer cette branche de la problématique de la genèse de l'Etat, il faut placer au rang de principe fondateur de l'Etat la stratégie d'évitement de l'angoisse collective devant la mort et l'écoute du discours politique comme déviant cette angoisse vers la défense politique de la collectivité, englobant l'individu dans un salut statistique, collectif et moral. On l'appellera la conscience civique. Néanmoins l'utilisation d'un savoir-faire mobilisateur sur cette articulation apeurée peut déboucher sur l'organisation suicidaire de la conscience civique comme désir de génocide du voisin.
Les forces morales mises en oeuvre stratégiquement par cet autisme agressif sont considérables et ont entrainé à des guerres mondiales. Mais elles aboutissent normalement à susciter une coalition du voisinage contre le système de mort mis en branle stratégiquement par cette mobilisation des représentations.
A contrario on peut montrer que l'absence de discours légitime sur le niveau étatique de la souveraineté ressuscite le besoin d'autres niveaux d'organisations plus restreints ou plus étendus qui s'établissent comme ensembles d'appartenance et d'identité, et qui produisent des discours paraétatiques, susceptibles de devenir des discours étatiques nouveaux.
L'examen stratégique des balkanisations et libanisations s'impose donc pour illustrer tant des crises et conflits entre niveaux d'organisation que les conquêtes et réunifications.

Dans les deux scenarios - mise en conformité avec la définition essentielle de l'Etat comme monopole de la force ou restauration à partir du chaos d'une l'échelle identitaire protectrice , la guerre est destinée à redonner forme à la paix et c'est la paix qui est le but de la Guerre (et jamais l'inverse) comme dit Saint Augustin. Du moins jusqu'à Bush.

3. Principes de l'Etat de guerre globalisé et fins de l'Etat de paix ?

Comme l'état se forme toujours par une guerre de conquête ou une guerre de libération, parler de l'état de paix perpétuel sans conquête militaire du monde, en général ne fait "pas sérieux", voire produit un effet comique. Kant lui même fait sourire, malgré le bon ordre de son argumentaire. Il voyait dans la sphère la forme abstraite rendant à terme inévitable la paix universelle[1].

Voltaire contre Rousseau : le rescrit de l'Empereur de Chine
l'Abbé de Saint Pierre est un grand naïf ; Jean-Jacques Rousseau reprenant l'abbé de Saint Pierre suscite l'ironie hilarante de Voltaire. L'ironie hilarante des réalistes devant les pacifistes provient d'une réaction émotionelle devant l'impuissance des hommes à atteindre le bonheur par la simple intelligence de la situation. Le malheur complexe de jouir d'un système international règlé et donc de guerres règlées permanentes, a obligé les Européens à chercher dans l'Orient, despotique et corrompu, les sources d'une "véritable sagesse politique", que ce soit chez les Persans de Montesquieu ou chez les Chinois de Voltaire, on supposera que les très vieilles cultures du pouvoir sont dotées d'une vision plus éternelle de la paix relative à laquelle on veut parvenir plutôt que la rêver parfaite.
L'argument de Voltaire dans le pseudo "Rescrit de l'empereur de Chine à l'occasion de la paix perpétuelle", est parfaitement d'actualité puisqu'il assure que l'état de paix ne peut être stable que s'il est universel et garanti par une puissance dominante. J'en cite quelques extraits. L'empereur de Chine déclare dans son Rescrit :
"Nous nous sommes fait représenter les mille et une brochures qu'on débite journellement dans le renommé village de Paris situé sur le petit ruisseau de Seine... nous avons lu attentivement la brochure de notre amé Jean Jacques citoyen de Genève qui...a extrait un Projet de Paix perpétuelle du Bonze Saint Pierre, nous avons été sensiblement affligés de voir que, dans ledit extrait publié par Jean Jacques, où l'on expose les moyens faciles de donner à l'Europe une paix perpétuelle, on avait oublié le reste de l'univers...".
Autrement dit, Jean Jacques focalisé sur l'Europe, avait négligé de mentionner le Grand Turc, et l'empereur de Chine. L'argument de Voltaire est que si la Paix perpétuelle n'est pas acceptée par tous elle ne peut avoir lieu :
"...Nous avons pensé, poursuit l'empereur de Chine, que si le Grand Turc attaquait la Hongrie, si la diète européenne ne trouvait pas alors d'argent comptant, si, tandis que la reine de Hongrie s'opposait au Turc vers Belgrade, le roi de Prusse marchait sur Vienne, si les Russes pendant ce temps là attaquait la Silésie, si les Français se jetaient alors sur les Pays Bas, l'Angleterre sur la France le Roi de Sardaigne sur l'Italie l'Espagne sur les Maures ou les Maures sur l'Espagne, ces petites combinaisons pourraient déranger la paix perpétuelle".
La proposition de l'empereur de Chine est donc d'abord de percer la terre de Pékin à Paris, de disposer ensemble, au centre de la terre, éclairé perpétuellement par les deux bouts, en un collège unique, le Saint Père le Pape, le Saint Père le Mufti, le Saint Père le Grand Lama et "notre Saint Père le Grand Daïri", avec en supplément un Jésuite portuguais ; ensuite d'ordonner la convocation d'une "diète mondiale" qui ainsi sera perpétuellement éclairée, sous la présidence de Jean-Jacques. L'empereur indique que les plénipotentiaires chinois enjoindront à tous les souverains de n'avoir jamais aucune querelle sous peine d'une brochure de Jean Jacques pour la première fois et du ban de l'univers pour la seconde.
La diète mondiale, c'est bien ce que nous avons avec l'ONU. Mais il nous manque encore deux choses : le collège des Saints Pères, chargés de la convoquer, au nom de différents dieux uniques, et le rescrit de l'empereur de Chine qui interdit la guerre, sans doute sous peine de guerre. Le conseil de sécurité ne serait pas suffisant car il est un système oligarchique et non monarchique et n'a donc aucun pouvoir militaire central crédible et il n'est pas religieux. On ne voit pas sans ce rescrit de l'Empereur de Chine et sans une force morale et militaire suffisante et dominante, ce que c'est que le "ban de l'univers" sinon une sorte de malédiction ressemblant à celle qu'on a mené contre le dictateur de la Serbie et contre le dictateur de l'Iraq, à juste titre, sans aucun doute, puisque leurs méfaits sont avérés, mais sans chance réelle de succès, car il n'existe pas d'empereur unique capable de mener jusqu'au bout la conquête et donc la pacification des peuples. Voltaire serait sans doute Bushiste ou Blairiste dans la conjoncture actuelle.
Mais Voltaire dans le fond n'est pas sérieux dans sa "critique réaliste" ; en revanche il l'est peut être dans sa "plaisanterie utopique", car la Chine de son conte n'est par réellement une puissance militaire conquérante mais un despotisme éclairé.
On peut dire que Clinton a eu la tentation dans la tradition des lumières, de créer par sa participation active à la "transition chinoise" une sorte d'équilibre global pluripolaire par des voies pacifiques et tentant de gérer par l'intervention aérienne ou l'aide technique quelques processus de paix locaux (Yougoslavie, Colombie, Palestine).
Mais il a partout échoué et, avec Bush on voit se manifester une sorte de retour au militarisme religieux impérial qui va sans doute encore plus sûrement vers l'échec car il choisit de faire règner la guerre permanente dans chaque continent et non pas la paix. Le succès bushiste serait la capacité de maintenir la guerre, sans fin donc sans paix, contre le terrorisme par une stratégie terroriste.

4. La religion et/ou les lumières ?

L'espace pour un tunnel Paris-Pékin laïc et un centre du monde, religieux mais éclairé par les deux bouts, reprend donc de l'actualité. Dans l'état actuel du leadership américain, sa prépondérance biblique apocalyptique affrontée à son inverse islamiste ne peut que créer du desordre et des guerres et c'est ce à quoi il tend peut être consciemment, dans le but de refonder une domination que l'érosion de son hégémonie économique rend fragile.

L'Empire américain aujourd'hui, par césaro-papisme "chrétien", hésite à se placer dans le rôle de l'empereur universel, qui l'obligerait à chercher le conseil de l'ONU au lieu de l'écraser. C'est une hésitation devant l'appel d'une conformité stratégique entre économie et violence militaire.. En admettant que les religions soient encore ce qui permet de réduire les peuples à l'obéissance, il lui faudrait convoquer une puissance religieuse unifiée, ce qu'il se refuse à faire, puisqu'il se veut lui-même un prophète chrétien illuminé face au prophète islamiste illuminé de Al Qaïda son ennemi et la tête de l'axe du mal.
Pour poursuivre sa guerre du Bien, il a besoin d'affirmer que Saddam est un suppôt d'Al Qaida, ce qui est faux et constitue un mensonge qui lui sera un jour reproché par le peuple américain parcequ'il rend plus grave le délit qu'il commet en se situant hors la loi coutumière de l'ONU. Il lui faudrait vouloir prendre le rôle de régent et gardien de la paix universelle, en admettant que la paix universelle soit imaginable autrement que par les définitions géométriques d'une tolérance universelle acentrée (Kant) ou par la définition géométrique d'une puissance de menace de mort globale (Fichte).

5. La pluripolarité plutôt que l'Empire global.

L'échelle pertinente reste donc celle de la pluripolarité pour le maintien de la paix globale. C'est ce que la charte proclamait en maintenant la mosaïque des états souverains et en marquant d'un rôle particulier cinq membres permanents du conseil de sécurité doté d'un droit de veto. C'.est un problème à la fois économique politique et militaire. Les poles sont là ; Les Etats-Unis la Chine la Russie, l'Union Européenne. Il faudrait ajouter l'Inde et le Monde arabe , et l'Amérique latine, lorsqu'ils auraient retrouvé leur autonomie. Le Monde de la "concertation pluripolaire" n'est pas une solution, c'est un problème à résoudre au mieux pour éviter la destruction écologique de la planète, la catastrophe humanitaire, le génocide généralisé, la destruction des valeurs humanistes par un fascisme global qui, par lambeaux, se proclame déjà, ici ou là, victorieux.

Logiciel de l'Europe comme pacte
Le rôle de l'identité stratégique de l'Union Européenne, de ses alliés, amis, glacis, rocades, complices et poles concurrents, devient stratégiquement essentiel. C'est l'Union Européenne qui se constitue comme identité stratégique économique et politique fondée sur des valeurs universelles et non pas sur la seule volonté de puissance. Par son refus (nuancé) de la guerre d'Iraq, l'Union s'entraîne nécessairement - elle ne peut pas faire autrement - à l'acquisition d'une identité stratégique conforme à une organisation pluripolaire du monde. Cette particularité est généralisable. C'est en effet le code génétique pluriscalaire de l'Union européenne elle même.Deux actes d'échelles différentes (emboîtés) d'unification sans guerre :se poursuivent celle de l'Allemagne et celle de l'Union Européenne. En même temps il existe un processus de décentraliation qui conforte l'échelle des Laender et des régions. le paradigme européen crée comme lieu commun l'unité dans la pluripolarité. Les unifications comme les divisions sont exorcisés par le processus. Les divisions nationales correspondaient à de profondes différences dans les "logiciels nationaux" qui, dans chaque civilisation nationale, met en forme la relation entre la détermination économique dans la durée de la production (cronos) et la décision militaire légitime qui détaille l'instant et la raison du recours à la destruction violente (kairos) comme acte politique. Et pourtant cette unification se poursuit. Ce qu'onappelle la "division de l'Europe" c'est la division entre les gouvernements qui suivent l'impulsion de leur opinion publique contre la stratégie violente des Etats-Unis et ceux qui sous l'impulsion des Etats-Unis, prennet position contre leur opinion publique (Grande-Bretagne, Ital:ie, Espagne)
La position de la France et de l'Allemagne et de l'Union Européenne n'est pas "impuissante" ou "isolée", en relation avec la surpuissance américaine et sa stratégie de l'écrasement par le choc, elle se veut avant tout politique, s'appuie sur les opinions démocratiques, et non pas avant tout militaire, s'appuyant sur le leader militaire de l'occident. Le couple franco-germano - belgo-luxembourgois est majoritaire au niveau des opinions. Le veto français s'il avait eu lieu à propos de la guerre d'Iraq, contre les Etats-Unis, aurait été un véto européen. Il y aura et dans le long terme, une position européenne profondément différente de la position de l'équipe Bush et qui saura infléchir la position américaine.
Plutôt que de mettre le monde entier au carré du système américain (néolibéralisme absolu, mais comme correctif, domination transnationale violente) il va devenir clair que personne n'a intérêt à tout ramener au modèle "Bushiste" en question, pas même les Etats-Unis, pas même Israël.

L'alliance de la droite américaine avec les espaces dérégulés paraétatiques plus ou moins mafieux et leur choix de la "guerre sans fin" propose une mise en forme de la violence qui exclue l'espace-temps des négociations lentes et des pactes d'investissement du long terme. La liquidation des processus de paix en Palestine comme en Amérique Latine en est le symptôme.
Elle est bien plus "conforme" à l'agitation spéculative électronifiée des rapports de forces boursiers qu'à l'organisation du progrès humain. Elle cherche à étabir un "consensus" et une "hégémonie durable" sur les sociétés humaines, par la violence expéditionnaire articulée sur la gestion spéculative de l'économie.
C'est une vision absurde, même en passant par le contrôle de l'objet pétrolier, malgré les caractéristiques particulières de cette matière première. En effet le pétrole est un outil à la fois économique-financier et politique-militaire. Ce n'est pas une lettre de change, on peut donc le saisir : la gestion matérielle des flux pétroliers exige et permet des formes délimitées d'intervention de sécurisation violente terrestre et maritimes qui sont d'apparence prédatrice et localisée. Militairement les sources de pétroles et les robinets, pipe lines, terminaux portuaires, sont des points et des lignes où la force armée peut influer sur les cours et sur l'économie globale. Mais en même temps la gestion "logicielle" du pétrole (par sa définition comme économie de rente et le caractère arbitraire des coûts et des prix), ses principes gestionnaires ressemblent d'avantage à une théorie monétariste qu'à la doctrine d'un corps expéditionnaire. Le pétrole est donc un outil polyvalent : militairement un ensemble de cibles vulnérables, économiquement une source d'énergie ; politiquement, source de développement mais aussi et plus souvent de corruption ; financièrement, il reste un instrument de controle stratégique quasi monétariste.
Quelle que soit l'issue de la guerre d'Iraq, quelle que soit la "forme de la victoire militaire américaine" inévitable, elle n'apportera aucune solution durable à l'hégémonie globale américaine, condamnée à rechercher la guerre suivante pour maintenir sans pause sa domination.. Elle va donc susciter des contre-écoles rigoureuses qui chercheront à maîtriser l'asymétrie militaire (la domination absolue de l'appareil militaire américain) par une asymétrie politico-économique qui s'opposera habilement à l'hégémonie violente des Etats-Unis, du moins tant que durera cette école vouée à l'échec.
Le leadership américain militarisé et pétrolier reste parfaitement inadapté à la solution des problèmes du développement inégal, de la croissance de la richesse et de la pauvreté, sinon par une répression mondiale à toutes les échelles.


Alain Joxe

[1] - "L'étranger peut évoquer un droit de visite droit qu'a tout homme de se proposer comme membre de la société en vertu du droit de commune possession de la surface de la terre, sur laquelle, en tant que sphérique, ils ne peuvent se disperser à l'infini ; il faut donc qu'ils se supportent", Emmanuel KANT, Projet de paix permétuelle, ("troisième article définitif pour la paix perpétuelle : le droit cosmopolite doit se restreindre aux conditions de l'hospitalité universelle").


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