La guerre chaotique sans frein ni fin

(Monde Diplomatique - 18/04/2003)

Par Alain JOXE


La guerre d'Iraq est une guerre éclair asymétrique et on peut la qualifier d'expédition punitive ou de guerre de re-colonisation directe du Moyen-Orient. Ces deux définitions sont contradictoires, ce qui pose un problème théorique et pratique. C'est une libération qui fait du vainqueur un occupant opresseur. C'est aussi une guerre illégale car rejetée par l'ONU mais surtout illégitime car la majorité de la population mondiale la considère comme une guerre injuste, en raison des souffrances infligées depuis des années à la population iraquienne déjà appauvrie à l'extrême par le blocus et martyrisée par la dictature policière de Saddam. Les Américains pourront-ils se maintenir par la force et en même temps prétendre établir la démocratie et la prospérité ? et mettre la main sur le pétrole ? L'histoire le dira.
Cette guerre est bien en tout cas un tournant séculaire dans l'histoire stratégique (et c'est à ce point de vue que je souhaite me placer ici), mais on ne peut en donner encore qu'une définition lacunaire et un bilan désarticulé, car les ruptures de style qu'elle permet de déceler sont trop nombreuses et choquent, sur trop de plans à la fois, le savoir faire des commentateurs chargés de la banalisation du présent (dont je suis).

Il y a donc plusieurs analyses en cours. On a du mal à les ordonner comme un ensemble cohérent. On peut essayer de le faire en partant du matériel et des tactiques pour arriver aux chroniques opérationnelles puis aux système des représentations stratégiques. (On aurait pu procéder à l'inverse). Mais dès l'énoncé de cette hiérarchisation traditionnelle, quelque chose grippe. Plusieurs facteurs matériels sont des agents produisant des effets qu'on peut appeler "transscalaires" : des effets ou des objets ou des paradigmes d'action qui transcendent les différentes échelles d'organisation du possible. En partant du matériel, on touche directement aux représentations stratégiques globales mystifiantes de l'administration Bush. En partant de l'opérationnel on débouche sur des incohérences politico-stratégiques et logistiques.
C'est ce qui produit l'effet aléatoire et chaotique du résultat. C'est ce qui érode dans ses fondements le caractère rationnel et précis de la pensée de l'action asymétrique locale, lorsqu'elle n'est qu'un moment d'une volonté de domination globale délocalisée.

1. Les matériels et les logiciels : tactiques

On doit sans doute s'attacher soigneusement aux détails de la mise en oeuvre de matériels et de tactiques nouvelles liées à l'utilisation de nouveaux armements (y compris les bricolages secrets comme les drones antiaériens ou antichars, ou les bombardements de parcelles métalliques brouillant ou faisant sauter les cicuit s électriques ou électroniques) ; mais comme ces objets sont liés à la révolution électronique, le matériel est en fait surtout un logiciel nouveau. Celui de la maîtrise du temps court de la destruction, et de l'élimination des frictions clausewitzienne au moins au niveau opérationnel. Il met en scène la maitrise d'un espace temps ponctualisé quadrillé par le ciblage précis et l'observation satellitaire et la sélection et le traitement des cibles en temps réel ; des bavures et des erreurs de type nouveau interviennent de façon probabiliste sur les ennemis ou sur les amis (les erreurs de ciblages de l'appui aérien) et contribuent sans doute positivement à l'effet de chaos.qui semble globalement recherché comme moment de l'effet de choc.
Ces logiciels introduisent la possibilité de recourir à des mouvements offensifs en colonne (chars, infanterie hélicoptères et appui aérien) progressant - en prenant des risques logistiques - droit vers le centre de gravité (stratégique, opérationnel ou tactique) désigné (vers Bagdad, puis à Bagdad vers le centre) sans sécuriser les abords de la progression et y compris en ville, autrement que par la puissance de feu écrasante accompagnée en fait d'un droit illimité au "feu a volonté" qui va jusquau simple soldat. Mais alors la haute précision accompagne paradoxalement un effet de terreur de masse par ses effets collatéraux . L'opération finit par être l'équivalent d'une action non ciblée, en ce qui concerne les populations civiles "libérées".

2. Opérations

Si on s'attache donc aux chroniques opérationnelles, l'asymétrie prend une figure qui n'est nullement dominée par le déséquilibre du potentiel des forces matérielles mais sur des "surprises" :
des deux côtés des aléas proviennent d'erreurs étonnantes sur le plan strictement politique donc stratégique :
- la macro-logistique de l'opération de prise en tenaille supposait l'alliance turque et le passage des troupes américaines par terre au Nord le refus politique de la Turquie a retardé la guerre mais en outre a mis l'unique colonne offensive visant Bagdad dans une situation risquée faute de gardiennage suffisant de la ligne logistique étirée depuis Oum el Kasr ;
- la complexité des affrontements entre identités infra-étatiques auraient du être maîtrisées à l'avance, car elles étaient rendues totalement prévisibles par le but politique principal : la destruction de l'Etat baath.
a) L'alliance turque était incompatible avec l'alliance Kurde.
b) L'alliance Chiite au sud aurait supposé un ralliement populaire qu'empêchait le souvenir récent de la trahison américaine, livrant en 91 les chiites soulevés à la répression de Saddam Hussein.
Dès le début des opérations, la perpective de cette destruction restaurait à l'échelle nationale, la légitimité conflictuelle des groupes, soudés auparavant par la terreur baathiste et, à l'échelle urbaine, suscitait le pillage généralisé.
On essaye à mi-avril de restaurer la loi et l'ordre en remettant en selle la police de l'état Baath ce qui parait une improvisation politique erronée.
Il reste à s'interroger sur la réalité de l'étonnement américain à toutes ces "surprises". Ne sommes nous pas en face d'une stratégie du chaos total ?

3. Le "stratégique" désarticulé dans l'empire du chaos

Les retombées politiques de ce militarisme absolu, livré comme au far west à l'initiative libre des guerriers, apparaîtront dans le bilan final : celui du temps long. La victoire rapide sans merci devient une source durable d'hostilité contre les "libérateurs" voués au statut d'occupant.
On remarque alors plus précisément que la révolution tactique - les automatismes intégrées dans le matériel- est porteuses de révolution stratégique : la stratégie "choc et effroi" (concept central dans la guerre urbaine et la guerre asymétrique qui dominent la stratégie nouvelle) n'est plus, comme autrefois le niveau supérieur qui doit unifier les niveaux tactiques et opérationnels par une pensée de rang supérieur et une échelle géographique plus étendue, nécessairement au contact de la pensée du but politique (Zweck): . La révolution stratégique unifie toutes les opérations au niveau de la temporalité rapide et de l'espace précis et n'est "stratégique" que par dans la définition de l'effet de terreur sur les troupes iraquiennes et sur la population iraquienne, mais aussi sur l'effet de terreur qui frappe les alliés et les troupes amies elles-même, justifiant à chaque instant tous les débordements par une nervosité non ciblée qui ne dépend pas du danger venant de l'ennemi, constamment écrasé, mais de l'affrontement au chaos dominant à toutes les échelles.

4. Politique : Le moral des troupes vengeresses et le mensonge

De ce fait l'opération doit être soutenue moralment par un comportement de veangeance, plutôt que d'affrontement, qui produit des victimes civiles sans aucune nécessité. Les troupes américaines sont donc de très mauvais instrument de conquête malgré leur victoire militaire écrasante, (ou à cause d'elle ) en raison de la conséquence de leurs exactions sur les représentations politiques des vaincus. Mais on retouve une cohérence globale dans le fait que l'état d'esprit des vainqueurs est lié en amont à un mensonge, provisoirement efficace, du Président Bush qui envoit au combat des troupes très jeunes et très ignorantes en leur faisant croire qu'ils vont venger en Iraq l'attentat des deux tours. Voir Bagdad s'enflammer sous les chapelets de bombe leur parait légitime puisqu'il s'agit d'une vengeance. Protéger la colonne en tirant sur tout ce qui bouge, laisser piller la ville, ne pas protéger les hopitaux. Sacrifier le Musée de Bagdad, laissert bruler les bibliothèques, comme les Romains à Alexandrie.

Le pouvoir impérial surpuissant semble parier, à la manière clausewitzienne ancienne, sur l'autonomie du but militaire (Ziel) par rapport à l'objectif politique, que pourrait être la conquête à tout prix du pétrole ou la reconquête coloniale du Moyen Orient ou la punition exemplaire qui vise le monde entier..Mais en fait l'empire déhiérarchise tout, sauf le capital-feu et la maîtrise du temps court qui domine le travail politico-militaire et le temps long ; dans un univers nouvellement dominé par la globalisation électronique. Il y a pour ainsi dire application ou contagion du militaire par le modèle néolibéral sauvage de l'entreprise, transnationale qui n' a pas pour objectif la victoire des monopoles et la paix entre les concurrents, mais la comptabilité éclatée d'un flux de profit délocalisé et permanent détaché des aléas de la production et de la vente. Le début de la "guerre sans fin" annoncée par l'administration Bush et une guerre sans victoire et sans paix, probablement sans reconstruction. On s'arrangera pour que les destructions comme les reconstructions soient source de profits d'entreprise et dans ce sens la morale d'entreprise sera sauve.
Ce qui est certain c'est que Washington, ayant éliminé tout souci de consensus international, la guerre d'Irak malgré le role subalterne, nuancé d'onusisme et d'européisme, de M. Blair, est bien une guerre purement américaine et si elle "finit" mal, les Américains devront s'en prendre à eux mêmes et sans doute écarter une réélection du commandant en chef actuel et le maintien de son équipe.au sommet du pouvoir mondial.


Alain Joxe

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