"L'enlisement des Etats-Unis en Iraq"
(Démocratie et Socialismes, septembre-octobre 2003)
ParAlain JOXE
L'échec politique militaire économique et diplomatique des Etats-Unis en Iraq va si vite et le besoin pressant de la relève de leurs troupes impose de tels modulations qu'on a du mal à tenir une chronique cohérente.
L'échec s'explique par trois incompétences économique militaire et politique, enchaînées les unes aux autres, formant système de causalité circulaire d'une dégradation difficilement réversible
Incompétence économique
Faute de décision d'investir massivement dans le reconstruction, vision contraire au laissez-faire néolibéral, les services publics essentiels (eau ordures, sécurité face à la délinquance éducation santé) ne sont pas rétablis. C'est sans doute la cause principale de leur impopularité générale croissante. Les Américains sont incompétents pour percevoir cet échec économique qu'ils attribuent à des méchants, bandits et "terroristes infiltrés". Depuis des millénaires en Mésopotamie ou naquit l'écriture et la première civilisation celle de Sumer et d'Akkad, on est accoutumé aux invasions mais aussi aux services publics qui fonctionnent et les envahisseurs sont évalués sur leur capacité de garder en place les appareils d'état fonctionnels. Les Américain disent les irakiens sont "comme les Mongols" de Gengis Khan et devront repartir très vite : ils ont tout cassé et laissé casser tout , y compris les musées, par la délinquance organisée, qui, comme on le sait depuis toujours, et depuis la chute de l'URSS, fourmille dans les arrières cours des pouvoirs tyranniques.
La deuxième tranche d'incompétence économique apparaît sous l'effet de leur incompétence politique, dans l'impossibilité d'obtenir de la population une protection légitime des réseaux d'exploitation et d'exportation des grands flux vitaux ; il y a là résistance de la technostructure à leur emprise purement prédatoire sur le pétrole national, qu'ils destinent en priorité au payement du coût de la guerre puis à une reconstruction, livrée par soumission d'offres aux grandes en,treprises transnationales. D'où le sabotage récurrent avec la non intervention des tribus, du pipe line vers la Turquie, la lenteur de la reprise de l'exploitation des puits, les sabotages visant la vie quotidienne (celle de l'eau ) peut venir de n'importe quel groupe désireux d'empirer l'effet d'incompétence américaine dans la matière vitale test de l'eau.
Incompétence militaire
Les militaires avait le devoir de rapidement trouver des armes de destruction massive et d'arrêter ou d'abattre Saddam Hussein et de se retirer en vainqueurs libérateurs magnanimes. Leur transformation en troupe d'occupation incompétente, nerveuse et brutale, n'était pas prévue. Les pertes quotidiennes, subies par les troupes américaines dans les zones sud et centre, dites chiites et sunnites, sont élevées pour un pays libéré, mais modérées, pour un pays vaincu, occupé et humilié. Cependant leur caractère constant a un effet spécifique sur le moral des troupes de choc et des civils,volontaires de la Garde Nationale qui, ni les uns ni les autres, ne sont "faits pour" cette usure. Les manifestations d'épouses de "marines" pour le rappel des troupes (professionnelles) sont étranges, mais révèlent que l'armée américaine s'est accoutumée à l'expédition coup de poing zéro-mort, après arrosage aéro-satellitaire de précision anéantissant tout combat. Elle est devenue, un peu comme les mercenaires des condottieri de l'Italie de la renaissance, une troupe d'enfants gâtés exigeant le respect d'un contrat non écrit. Il en résulte une démoralisation, mais aussi une méfiance, probablement justifiée à l'égard de la police iraquienne, qui est supposée rapidement prendre le relai des tâches policières et gendarmiques des GI mais pourrait basculer in petto dans le camp des ennemis de l'occupation prolongée.
Incompétence politique et diplomatique
Lorsqu'il y a incompétence économique et militaire il y a forcément incompétence politique, car seule la politique peut atténuer les effets des incompétences techniques de la carrotte et du bâton. Les décisions de destruction d'un trait de plume de l'armée et de la fonction publique ont été comprensées par un recul rapide ; mais l'erreur stratégique majeure, l'attaque frontale contre les cadres bureaucratique et tribaux de la nation, reste irratrappable. Le gouvernement provisoire installé sous les ordres d'un résident général américain n'a jusqu'à présent aucune légitimité, dans la mesure ou son existence n'est pas d'avance limitée par un mandat de l'ONU et par des échéances claires concernant le retour à un régime souverain. A la fois les communautés chiites du sud et les allégeances tribales sunnites du centre manifestent leur souci de recontruire l'état. Face à une menace d'occupation turque, il n'est pas dit que les kurdes déjà autonomes, ne se rallierait pas à une souvertaineté confédérale ou fédérale, laïcisée par leur propre définition comme communauté linguistique ;
L'absence de perspectives politique induit des réactions patriotiques de masse et fait le jeu des résistants saboteurs qui se dépacent comme des poissons dans l'eau. Le pays est encore bourré d'explosifs et d'armes et si les Etats Unis comptent pouvoir reprendre la main du controle politique par le lancement d'une énorme "bataille d'Alger" , qui éliminerait les réseaux résistants qu'ils soient baathistes, chiites ou maffieux ou "néo-patriotiques", ils auront beau rendre ce dernier hommage à l'école française de la torture, ils ne pourront pas effacer le fait que la défaite politique des armées françaies au Vietnam, et en Algérie, la défaite politique américaine au Vietnam, l'impossibilité d'une victoire politique Israélienne en Palestine, sont toutes des défaites produites par les méthodes criminelles qui traitent les masses populaires en otages.
L'incompétence diplomatique est bien connue : la coalition ne parvient pas jusqu'à maintenant, faute d'une résolution donnant à l'ONU compétence pour fixer le mandat pollitique, à obtenir des contingents militaires supplémentaires sérieux qui aboutiraient à une relève financière sur un proramme politique différent de la simple domination prédatoire.
Dégradation depuis juillet : attentats ciblés
Jordanie, ONU, Chiites.
Des attentats plus politiques qu'économiques ont commencé avec l'attaque par explosion contre l'ambassade de Jordanie au mois de juillet. Elle annonçait, pensait-on, une nouvelle vague de ciblages contre les objectifs "softs" (non protégés) du monde occidental. C'est sur ce créneau en effet qu'à lieu l'attentat contre le siège de l'ONU à Bagdad le 19 août 2003.
Cet assasinat collectif visant le représentant de l'ONU à Bagdad c'est sans doute l'évènement les plus sinistre d'un été lourd de tragédies ; l'homme visé était un de ces praticiens de terrain estimables qui surgissent même au sein des bureaucraties onusienne. Défenseur des droits de l'homme, présent au Kossovo, à Timor oriental. On ne peut pas dire qu'il ait d'aucune manière représenté l'écrasement du peuple iraquien par l'intervention des Puissances.
Mission de l'ONU contre politique américaine ?
Un représentant de l'ONU avait été nommé en Iraq contre le désir des Etats-Unis d'être seuls à contrôler la situation. A son arrivée, le commandant militaire des troupes américaines lui avait rappelé, dans une déclaration publique, que son rôle devait être purement humanitaire. Mais cette intrusion du Pentagone ne pouvait rien retirer du libellé de sa mission que le Départtement d'Etat avaient acceptée : Vieira de Mello était porteur d'un double mandat de l'ONU : l'un humanitaire concernait le respcct des droits de l'homme, l'autre était politique ; la restauration de la souveraineté iraquienne et de la démocratie par des élections faisait partie de sa mission, qui était donc en conflit avec la représentation que les Etats-Unis se faisaient de leur monopole politique sur l'Iraq et du maintient prolongé d'un d'un pouvoir sans limites qu'ils imposaient dans les médias : Vieira de Melo n'aurait eu selon le chef militaire américain à Bagdad qu'une mission purement humanitaire. Cependant l'échec politique des Etats Unis est évident et fait l'objet ensuite de remarques acides de militaires américains de haut rang.
Cette solitude des Etats-Unis ne les menaient pas du tout au succès et on pouvait imaginer que, dans l'échec, une reprise en main par l'ONU de la restauration de la souveraineté iraquienne allait devenir inévitable.
Revendiqué par personne, l'attentat est techniquement, très bien préparé : le choix du matériel (un camion-bétonneuse lourd, capable d'enfoncer la grille bordant, sur une petite rue adjacente, l'espace de l'édifice Onusien pour aboutir au ciblage précis du bureau de Vieira de Mello, et la charge explosive énorme, calculée pour détruire trois étages ; toute cette préparation, suppose non seulement un volontaire de la mort mais une infrastructure technique s'apparentant aux capacités des services spéciaux, un art bien plus élaboré que les bricolages désespérés des attentats suicides palestiniens. Les Etats-Unis attribuent éventuellement cet acte à Ansar al Islam , mouvement islamistes extrêmiste proche de Al Qaida, dont les bases étaient surveillées dans les zones montagneuses de la frontière iranienne. On comprend que le doute subsiste.
Nouvelle résolution :
recul US, ou effet de façade ?
Avec 20 morts et 100 blessés l'ONU subit en un jour le tiers des pertes subies par l'armée américaine d'occupation depuis la "fin des opérations militaires". Ceci devrait l'inviter à demander une protection accrue au dispositif américain, ou bien à se retirer et à exiger un soutien politique diplomatique et militaire plus clair et plus déterminé au système international pour que son mandat soit réellement renforcé autour de ses deux missions majeures : la reconstruction économique, le rétablissement de la souveraineté par un processus démocratique en Iraq.
Pour ce faire il faut plus qu'un mandat de mission attribué au représentant de l'ONU agréé par les Etats-Unis, mais une nouvelle résolution qui s'imposerait aux Etats-unis eux même, et qu'ils devront approuver s'ils veulent pouvoir compter sur des contingents militaire prenant en casques bleus la suite de leurs propres contingents. Bien que Washington prenne soin de donner l'impression d'un leadership impérial absolu, la contrainte réelle qui s'exerce sur les Etats-Unis est exceptionnelle et c'est un signe clair d'un début de diminutio capitis
Le coût de l'opération militaire unilatérale qu'ils gèrent avec la seule Grande Bretagne risque de devenir bientôt prohibitif, pas uniquement du point de vue financier mais du point de vue de la politique intérieure américaine. Le gouvernement Bush a décidé de profiter de l'attentat contre l'ONU pour afficher un rapprochement avec l'Organisation tout en revendiquant de conserver la haute main militaire politique et économique sur le pays. La proposition de résolution déposée actuellement vas dans ce sens. On parle d'une possibilité que ni la Chine ni la Russie n'opposent leur véto. Le Président Chirac a annoncé l'abstention française au cas où la résolution ne fixait pas d'échéance rapide au retriat du monopole politique des Etats-Unis ; l'Inde voire le Pakistan fourniraient des troupes de relèves en n ombre suffisant pour soulager l'opinion préélectorale américaine. Les Etats-Unis ont défié la France de faire jouier son véto.
Le veto s'imposerait si la France était cohérente avec ses exigences très clairement formulées à plusieurs reprises tant sur la guerre d'Iraq que sur l'impasse sanglante ou Sharon appuyé par l'aile extrêmiste du gouvernement Bush, mène la négociation Israélo-palestinienne.
Si la France, l'Allemagne et la Belgique appuyées sur l'opinion internationales étaient capables malgré leur fléchissement formel, de pousser explicitement l'idée d'un contrôle actif de l'ONU sur les conditions de l'emprise américaine au Grand Moyen orient, ce sera grâce à une certaine poussée de l'opinion démocratique, y compris en France. L'aberration chaotique où l'extrême droite américaine entraine le carrefour islamo-arabo-pétrolier par son "militarisme néo-libéral déchaîné", devrait être considérée comme une menace permanente pour la démocratie et la paix en Europe. Il faut, sans doute, prendre quelquques précautions pour neutraliser ce danger sans créer de chocs, où vexer César, mais il n'est certainement pas nécessaire de donner l'occasion aux Etats-Unis de tranformer un échec ridicule et patent en une occasion de rebondir au nom d'un leadership militaire qui a montré ses faiblesses, et qui est désormais attaqué dans la campagne électorale qui commence outre atlantique.
Alain Joxe
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