Introduction
En formalisant la présentation de quelques processus de paix en panne dans le système de laprès guerre froide nous pensons mettre un évidence certains caractères généraux qui peuvent être éclairés en termes hobbesiens par une in-décision structurelle du système de domination euro-américain actuel, lorsquil saffronte aux systèmes détats en décomposition et aux désordres, massacres et systèmes mafieux qui sy instaurent.
LEmpire américain parait avoir renoncé explicitement après la guerre du Golfe et lintervention en Somalie à toute volonté de "state building", dans ses actions extérieures, abandonnant ainsi la fonction hobbesienne de "protection" que "lEtat Leviathan" assure traditionnellement au peuple, par le monopole de la violence légitime, qui simpose aux instances, identités et agents de la décomposition. La "protection" hobbesienne se recale comme il est normal aux niveaux identitaires inférieurs de la souveraineté, qui sont ceux de la guerre de tous contre tous symbolisée dans le vocabulaire de Hobbes par lanimal mythique Behemoth, le chaos venu de la mer.
Le système de représentation hobbesien du souverain protecteur qui surgit à la charnière de la pensée médiévale et de la pensée moderne de lEtat est particulièrement apte à définir une sorte de divergence philosophique entre deux généalogies de lordre et du désordre issue des Lumières mais avant tout de lexpérience des Révolutions Anglaise du XVII° siècle ; cette divergence se concrétise au cours des dix dernières années en deux options :
I. Pannes de conflits binaires et ternaires
Jai présenté régulièrement une série détudes de cas détats ou densembles détats dans lesquels le processus de paix est tombé en panne parfois à plusieurs reprises. depuis la fin de la guerre froide
1. Des guerres internes et des acteurs paramilitaires sinstallent partout, sur les ruines du système des états-nations communistes (Yougoslavie, mais aussi Caucase, Tadjikistan, Afghanistan...) ou des états-nations en développement capitaliste ayant connu une phase de développement par substitution dimporation et qui sont conviés à adopter louverture du modèle néolibéral mondial. (Colombie, ...) ou des états nationaux issus de révolutions à parti unique, non communiste (Algérie, Turquie, Mexique).
2. Des luttes intercommunautaires régressives transfrontalières ou créant de nouvelles frontières y instaurent des systèmes fondés sur la légitimité de stratégies cruelles de conquêtes territoriales et dexpulsions de populations (Israël, Serbie, Colombie, Rwanda). ou de modification brutale des régimes agraires (Mexique, Algérie)
3. L'Amérique de laprès guerre-froide sponsorise quelques uns des "processus de paix" qui surgissent dans ces zones de massacres où la violence a pour enjeu apparent des territoires minuscules selon une dialectique dapartheid ou de guerre de clan de canton de religion ou de quartier.
Peu conformes à la "globalisation" splendide qui menace le monde, ces petits chaos sont de deux espèces :
Certains sont binaires : des guerres à deux camps. ; ils sont homomorphes au système bipolaire et remontent souvent à la guerre froide (Palestine-Israël, Chypre, Kurdistan, Irlande du Nord). Ce sont des duels, forme la plus simple de guerre et aussi de paix. qui se sont installés à lépoque de la guerre froide, formant des polarités légèrement décalées par rapport à la polarité est-ouest, Ils ont joué un rôle permanent, évitant que la polarité est-ouest sincarne directement en luttes de classes, et déviant les tensions vers des affrontements intercommunautaires (Juifs/arabes; Turcs/Grecs, Turcs/Kurdes Iraniens/irakiens, Anglais /Irlandais, Basques/Espagnols)
Dautres sont ternaires , des guerres à trois camps, ou plus complexes encore ; ils sont de conformation récente et servent, dans la durée les intérêts de l'école culturaliste réaliste néolibérale symbolisée par le paradigme de Huntington, et vivent des "guerre à trois camps" (Bosnie,, Colombie). Les guerres à trois camps sont des "balkanisations", lamorce de guerres de tous contre tous et constituent déjà des nids de complexité combinatoire proprement infernaux pouvant déboucher sur les échelles de partition de plus en plus fines (libanisation, bosnisation)
Il y a des processus de paix qui réussissent (Guatemala Salvador - Pays Basque, Irlande du Nord peut être) ; dautres nont pas encore commencé (Chypre ou Algérie). Dautres échouent dans lhorreur (Rwanda-Zaïre) ou sont conclus de force sans désignation des criminels de guerre comme criminels (Sierra Leone, Liberia). Dautre enfin tombent en panne (Oslo en Palestine, Dayton en Bosnie) ou sont freinées par des palinodies donnant le spectacle d'une inconséquence ou dun conflit interne entre lexécutif américain et le Congrès, ou le Département dEtat et le Pentagone, insoluble en période électorale. Plutôt quun échec, la "panne" est un parfois un produit diplomatique nouveau.
1. La négociation accélérée, signée Holbrooke, couplée à une mise en uvre indéfiniment retardée, est un objet lié aux critères spatio-temporels de la prépondérance américaine et au jeu d'un leadership divisé par l'hostilité entre la Présidence et le Congrès :
Des succès diplomatiques rapides engrangés au rythme des quatre ans de pouvoir présidentiel ; des avenants signés pour un an seulement par la majorité républicaine, paralysant ou détournant de leur fin les engagements stratégiques à long terme de l'exécutif.
2. Sous linfluence de certains correctifs locaux éventuellement dun conflit de critères latents entre Européens et Américains, le produit final est souvent limpuissance à conclure du fait dune déformation des objectifs ou ce que largot américain désigne par lexpression mission creeping. Lobjectif de la mission se déforme insensiblement.
3. Mais on peut aussi considérer que ces apparentes incohérences ont pour finalité empirique le maintien d'une forme de "leadership par le chaos et dans le chaos", doctrine difficile à imaginer pour une école européenne rationnelle car elle aboutit tendanciellement à affaiblir les Etats sauf les Etats-Unis par la souveraineté émergente des entreprises et lavènement dinstitutions supraétatique de régulation des marchés.
En effet, pour des raisons structurelles ou conjoncturelles, laccord final napparait pas toujours comme le but poursuivi réellement par les Etats-Unis. Cette remarque avait été faite par les Israéliens et les Palestiniens au cours des négocations bilatérales, directes : labsence des Etats-Unis éliminant la pression inadéquate du lobby pro-israélien américain avait accéléré laccord dOslo. Les négociations ouvertes entre les chefs de guerre de Somalie (sous légide de lAmbassadeur Algérien Sahnoun, pour reconstruire l'état, sous couvert de lONU, avaient été freinées par Washington.
II. Scenarios particuliers : Dayton, Kossovo, Colombie
En étudiant certaines de ces zones de conflit sous langle dun débat euro-américain qui nest pas toujours explicite, nous pensons faire progresser la paix en rendant précisément le débat plus explicite.
A. Limpasse politico-militaire de Dayton
La mission de la SFOR et celle de ses composantes nationales européennes, dont la française, sont sous commandement militaire OTAN cest à dire américain. Ce commandement militaire américain charrie également ce quon pourrait appeler un commandement politique américain : toute la mission de lIFOR-SFOR de laprès guerre en Bosnie dépend dune version culturellement purement américaine, du rôle de la force dans la diplomatie, la politique et la reconstruction. Cette démarche ne peut être vue seulement sous langle du freinage empirique car elle procède de la représentation américaine de la victoire totale. qui contamine leur représentaton de la domination stratégique et opérationnelle absolue par linformation et lélectronique.
Le système de Dayton est pervers car il sous entend, à son fondement une victoire militaire américaine totale, qui évidemment na pas eu lieu, en Bosnie. Les Bosniens vaincus doivent obéir au diktat constitutionnel du vainqueur. Mais les diverses maffias et le monopartisme qui dominent la vie économique et sociale des divers bantoustans nont pas été vaincus et nobéissent pas. Doù limpuissance des Etats Unis, malgré leur puissance :
Le modèle fantasmatique de la "victoire totale" dérive de lillusion stratégique américaine de la supériorité absolue par la domination aérosatellitaire et la volonté de formuler des solutions sur le mode de lautorité unilatérale Ce sont des mythes américains issus en partie de la victoire du Nord sur le Sud à la fin de la Guerre Civile (que nous appelons la guerre de sécession) et ensuite de la pratique du diktat par le "gros bâton" (Big Stick) dans les Caraïbes à partir de la présidence de Théodore Roosevelt, avant la première guerre mondiale ; mais les tendances unilatéralistes et autoritaires ont été renforcées en 1945 par lexpérience de la défaite de lAllemagne, du Japon.
Ce sont dailleurs les deux réussites de ce mode de comportement et les Etats-Unis ont réellement contribué à créer la démocratie allemande et la démocratie japonaise, en détruisant par les armes les bases du fascisme. Dans le système de représentation américain, la défaite relative de la guerre de Corée et surtout celle du Vietnam nexistent pas , elles sont censurées refoulées comme expériences politiques qui auraient pu affiner leur rapport au "terrain". Elles débouchent seulement sur lidée, actuellement toujours en vigueur, quil ne faut plus jamais que linfanterie américaine se déploit à terre, avant que les Etats-Unis aient remporté la victoire par la supériorité aérienne et satellitaire.
Les incompétences, sources de léchec stratégique américain en Bosnie et au Kosovo sont donc explicables par cet héritage de lexpérience des guerres du passé.
Tous les peuples toutes les nations impérialistes (y compris la France) possèdent un type dexpériences qui engendrent un type derreurs politico-militaires dans les engagements outre-mer, même sils nont plus aujourdhui quune seule légitimité : le retour à la paix. Notre critique nest donc pas "anti-américaine". Mais la maladresse actuelle du leadership américain ou peut-être plus profondément, lécole philosophique qui guide leurs choix stratéiques et tactiques, pèse sur lengagement des Européens dans leur propre voisinage et ne va pas dans le sens du retour de la paix.
Dans les conditions actuelles, le leadership américain ne peut pas imposer la démocratie comme il la fait en Allemagne et au Japon. Mais les Européens mis en Bosnie en situation dexécutants au civil et de soutiens financier et économique à la reconstruction, ne peuvent pas non plus proposer leurs savoir-faire militaire post-colonial de "protection" pacificatrice, version angélique HOBBESIENNE de "lintelligence coloniale" vouée aux tâches onusiennes, et ne peuvent donc pas maîtrioser les conditions amont dun redémarrage de léconomie.
Dayton procéde d'une stratégie impériale, américaine myope et politiquement incohérente, de division de ladversaire au jour le jour, ladversaire étant constitué par lensemble des sociétés bosniaques disjointes, fauteurs potentiel de désordre. Une menace militaire de ce type peut contrôler le retour à la guerre, mais elle empêche le retour à la paix. Elle est maintenue, par quatre facteurs hétéroclites instables sannulant deux à deux" :
La constitution de la Bosnie-Herzégovine au lieu de séparer des pouvoirs fonctionnels concurrents (comme le législatif, lexécutif, le judiciaire), fige avant tout dans les deux entités et les trois morceaux la Republika Srbska, la Fédération, sa partie Bosniaque et sa partie Croate, les coalitions et les oppositions des guerres intercommunautaires à deux camps et à trois camps, qui ont eu lieu en Bosnie. Cette constitution, ne représente donc pas la souveraineté des peuples comme un lintérêt commun à la paix, mais au contraire comme menace permanente de retour de la guerre au moindre conflit.
Contradictoirement : La pression populaire qui joue partout, (aussi chez les Serbes, cest certain), contre ce retour à la guerre, prend dans cette constitution paradoxalement la forme dun appui aux forces extrêmistes qui paraissent seules en mesure de procurer la protection militaire contre la guerre de tous contre tous, cest à dire la souveraineté ET selon Hobbes, la paix.
Entre la guerre institutionnalisée dans la constitution et le paix nationaliste ou fasciste fondée sur la haine intercommunautaire, la présence militaire de la SFOR reste dès lors seule médiatrice, mais elle bloque tout : à la fois la guerre et la paix et doit demeurer en place sans fin.
Cest bien un système impérial mais il est sans souveraineté générale.Il y a partage de fait sans accord clair entre Etats-Unis et Europe, qui nont pas la même philosophie politique.
Léconomie est laissée en grande partie à la gestion et aux contributions financières européennes mais elle reste paralysée en raison même de la militarisation persistante des territoires ; malgré les crédits et la volonté politico-économique, la persistance dune structure de guerre soppose au rétablissement dune économie normale de marché (production, consommation, investissement, importation exportation, aménagement du territoire, impôts, budgets pour les services centraux détat) Il ny a donc ni vie sociale, au sens du développement de classes sociales y compris antagoniques, ni vie économique fondées sur la reprise de la production et des échanges,
il ny a donc pas denjeux politiques et sociaux réels , luttes et compromis de classes ; ce sont les enjeux communautaires fantasmatiques du temps de guerre de massacre et dexil qui restent vivants - sauf chez les purs mafieux, toujours réalistes. .
La démocratie ne peut pas démarrer. En investissant dans la reconstruction de la RS ou de la zone HDZ lEurope risque de reconstruire des états fascistes semi-délirants semi mafieux.
Contradictoirement : les troupes de surveillance OTAN, organes croupions surveillant la reconstruction, sont laissées sous leadership américain sans mission civile : les troupes doccupation principales ne vont pas au charbon et refusent de fait les missions du TPI darrestation des criminels de guerre. Rien nest fait pour banaliser louverture de bureaux de vote de personnes dépacées dans les villes. On les fait voter en pleine campagne sur des routes. Rien nest fait pour appuyer réellement et massivement le retour des réfugiés. Les élus musulmans de Srebrenica sont empêchés par la violence de rejoindre leur ville
Lallusion au retour possible des actions militaires américaines névoquent que des opérations aériennes, qui sont sans rapport avec lévolution politique et le terrain, et qui décrédibilise les tentatives européennes locales de restauration des flexibilités de circulation denjeux et dintérêts communs de temps de paix. Le résultat cest que ce leadership international euro-américain désarticulé ne crée aucun protectorat convaincant dans lex-Yougoslavie.
B. KOSOVO : échec de la prévention de la dissuasion et de laction
Laffaire du Kossovo est prévisible prévue et pourtant malgré les lecons de la Bosnie, les actions euro-américaines ont été illusoires Pourquoi ?
Seselj aux commandes ; lEurope social-démocrate sans doctrine ?
LAffaire du Kosovo cest une fuite en avant folle du système milosevicien amené à sallier avec Seselj et à pratiquer une dernière tranche de nettoyage ethnique.
M. Seselj devient lallié parlementaire de Milosevic à la veille de laffaire kossovar pour son maintien au poste de président de la Yougoslavie croupion, (que la distance prise par les Monténégrins ne lui assure plus). Cela renforce la stratégie nazie fin de règne qui se déchaîne dans lespace de "liberté dexaction" laissé à au Kosovo aux milices tueuses de Seselj et dArkan. Cest un des mécanismes qui conditionnent la descente en spirale de la Serbie de Milosevoic vers limpasse régressive. (plus qu en Bosnie ou Milosevic avait finalement abandonné Karadzic) Ce défi na pas été perçu ni été maîtrisé par aucune force politique et militaire unifiée. Il ny a pas eu prévention ni dissuasion de cette alliance :
le dispositifif américain en Macédoine qui devait servir à signaler que les Américains interdisaient sérieusement le massacre au Kosovo, a été tourné en dérision.
Milosevic, en réalité le principal responsable du génocide bosniaque et de la tentative de génocide des Albanais du Kosovo, apparait encore au début du processus kossovar comme un médiateur entre les Américains et les extrémistes de Seselj, de la même façon quil sétait donné le role de médiateur entre la pression internationale et Karadzic dans le cas de la Bosnie. Cest un begaiement de lhistoire, en tout cas du point de vue de la perspicacité diplomatique.
En fait, le pool des gouvernements européens même si les gouvernements socio-démocrates sont alors en train de reprendre le leadership contre néo-libéraux de choc, na pas encore fait le point stratégique sur le fascisme européen. Etre à jour sur les crimes contre lhumanité du Général Pinochet 25 ans après ne garantit pas quon soit à jour sur Milosevic dans les deux mois qui suivent louverture du nouveau champ daction.
Un certain nombre de responsables occidentaux avaient cru, au contraire au printemps 1998, quen évitant de faire pression sur Milosevic et Seselj au Kosovo, cest à dire en sacrifiant pendant quelque temps les kosovars, on renforcerait la possibilité dun aterrissage en douceur vers la démocratie en Républika Srbska grâce au couple morganatique de transition formé par la présidente ex-karadzicienne, Mme Plavsic et le premier ministre social démocrate, M. Dodik.
Cest le contraire qui sest produit. Le succès électoral des Radicaux de Seselj en RS de Bosnie naurait pas pu être pire. Avec ou sans une décision plus rapide dintervention contre Milosevic au Kosovo on a eu la victoire des formations fascistes. On sest acheminé ensuite en trainant des pieds vers la menace dintervention militaire. Les 250.000 réfugiés kosovars sans ressources sont déjà alors dans des forêts ou des zones frontalières menacés de maladie, de mort et de non retour. Le sursaut euro-américain ne donne ensuite aucune garantie pour une victoire totale car il continue à être essentiellement une recherche de négociation un peu trop prolongée.
La suite des évènements, ce sont les accords de décembre 1998 sous contrôle de lOSCE. Mais ces accords sont immédiatement en continuellement violés ; le retrait des observateurs de lOSCE sans aucune résistance de lOTAN marque léchec et la fin de la stratégie de prévention
A ce moment là aucun dispositif opérationnel en relation avec les dispostitifs de ce qui devient lennemi du système international nest en place. On na même pas songé un instant çà utiliser la force dextraction comme force de dissuasion. La salve OTAN est retardée par des négociations de dernier instant. Echec ou absence dune stratégie de dissuasion crédible
doù la seule posture le bombardement punitif qui accelère au lieu de freiner lexpulsion et le massacre des Albanais par les milices fascisantes et les troupes yougoslaves.
Le retour rapide des expulsés après la phase des bombardement dans un pays entièrement détruit et pillé nest pas du tout léquivalent dun succès
Cest aussi un échec de la stratégie opérationnelle qui naurait été un succès que si on avait joint plus tôt la menace daction terrestre à laction aérienne,
Cest bien après ce triple échec de la prévention de la dissuasion et de laction , échec non commenté et déguisé en succès de lOTAN, que les Européens se sont mis a un rythme accéléré à penser et à organiser des éléments de moyens daction autonome en manière de controle des crises et de maintien de la paix.
Quel sens donner à tout cela ? Une stratégie globcale, résultante peut-être involontaire de leurs divisions politiques internes entraîne les Etats-Unis à laisser triompher dans des "niches" de violence, des micro-états non viables répressifs et violents constitués en glacis et qui vont séparer comme un nouveau rideau de fer, par des zones semi-mafieuses, les forteresses du développement et les zones "faillies" plus vastes de lespace russe.
La faillite de la politique de paix américaine et européenne dans les Balkans tient peut être à la pauvreté du débat politique lui même, vu la divergence profonde des philosophies politiques qui animent les deux ensembles dominants, lEurope et les Etats Unis. Les deux entités les plus riches et les plus puissantes du système mondial devraient sans peine faire règner la paix si elles étaient unifiées autour de quelques principes communs et en combinant leurs forces et leurs ressources.
Mais il nen est rien. Les Etats-Unis se sont chargés de lapparence dune victoire aérienne de la représentatuion dun leadership militaire et accordent aux Européens un role dans la reconstruction. Létat nation déconstruit ne retrouve pas une échelle réelle de paix interne ; le lien entre le dispositif militaire et le dispositif économique nest pas assuré. La mondialisation de léconomie nest représentée que par les maffias transfrointalières. La puissance militaire na pas conquis le pays et ne peut figurer le nouveau protecteur.
Deux conclusions :
dune part la paix de Dayton et le statut doccupation du Kosovo sont des "Paix en panne dEurope" dans la mesure où lEurope a été incapable de formuler ses critères et de les proposer centralement à lopinion et de chercher à les imposer aux Etats-Unis, aux Russes, etc
dautre part il sagit dun blocage qui repose sur des divergences concernant la définition de la paix, cest à dire du retour au monopole de la force et à la légitimité socio-politique de la fonction de protection, enfin à larrêt des vendettas par la justice.
C. COLOMBIE
La Colombie est à classer dans les crises de décomposition de lEtat et dans les processus de paix en panne de laprès guerre froide.
Refus de la guerre à trois camps
La guerre de lEtat contre les Guerrillas communistes (FARC) et guévaristes (ELN) puis de lEtat contre les maffias du narco-trafic et de la narcoagriculture, a fini par conformer une guerre à trois camps (Armée, Guérillas, paramilitaires) que le gouvernement Samper (Liberal) a cherché à engager dans une négociation de paix à trois.
Le président Pastrana (Conservateur) ouvre sa présidence en 1998 par une volonté politique affirmée de négocier avec la guérrilla et daffronter, au contraire, les paramilitaires, directement subventionnés par les mafias de la drogue et aidés par certains secteurs de larmée et qui pratiquent une guerre barbare contre les populations rurales des zones FARC (1.500.000 personnes déplacées en Colombie ont afflué vers les villes depuis trois ans). En défendant les droits de lhomme et la modernisation-épuration de larmée et sur la promesse dune réforme agraire anti-narco, le Président Pastrana, bénéficie dun appui fragile, paradoxal et disjoint, à la fois de la Maison Blanche et des FARC. Le poids dune diplomatie latino-américaine régionale et de lEurope pourrait consolider ce processus risqué, dans un pays ou lEtat est au bord de la faillite, mais où la société civile na pas renoncé à la paix.
En 1999, la guerre parait devoir ne jamais se terminer et navoir plus dautre raison dêtre que sa reproduction par les ressources extraordinaires que laide technique militaire des Etats-unis redonne à lArmée.et que la narco-économie donne à tous les acteurs militarisés affrontés (Guerrillas Farc, ELN, Paramilitaires, narcos proprement dits).
Reprise de lassistance militaire américaine
Lassistance militaire américaine avait été longtemps suspendue en raison dune connivence militaire avec les intérêts narcos et de la complicité opérationnelle locale de larmée avec les unités paramilitaires menant une guerre barbare contre les secteurs de la paysannerie sous influence de la guerrilla).
Les Etats-Unis avaient placé longtemps tous leurs espoirs dans la réhabilitation-modernisation-moralisation de la Police, dont le statut est militaire en Colombie, et avaient en somme réussi cette opération. Cest fin 98 que laide militaire a repris au profit dune fondation dunités nouvelles, en pricipe à condition dune réforme profonde équivalent à une refondation.et sous surveillance dune législation tâtillonne excluant laide aux unités violatrices des droits de lhomme ("Leahy amendments")
Désir de paix et situation économique
Le déroulement des négociations, entamées en été 1998 par le Président Pastrana avec les guerrillas, manifeste en 1999 lexistence de freinages constants.révélateurs non pas dune mobilisation guerrière de lopinion dans les camps qui saffrontent en armes (ce qui serait bien la définition dune guerre civile montante) mais plutôt dune hésitation du pouvoir dominant extérieurs des Etats-Unis à favoriser une stratégie de paix ou de guerre, alors que la grande majorité de la population manifeste un désir de paix
Cette aspiration nest peut être pas près dêtre réalisable dans le néolibéralisme impérial actuellement dominant, car elle exigerait un soutien international massif en faveur dune reconversion sociale de lagroéconomie. La situation économique de la Colombie est réellement grave et certains déséquilibres saccentuent. depuis deux ans. Les rats quittent le navire, autrement dit les grosses fortunes oligarchiques traditionnelles ou narco , émigrent avec leurs capitaux vers Miami. Doù absence de liquidités, faillites innombrables, chômage accru, délinquance aussi.
Volonté douteuse de paix des "parties"
Lanalyse des pannes successives de la négociation menée avec la FARC nous conduisent à penser que, ni du côté de la FARC ni surtout du côté du gouvernement Colombien et des Etats-Unis, nexistent une volonté réelle daboutir. Le gouvernement na pas commencé la lutte contre le paramilitarisme, les FARC ne respectent pas les institution de létat et les libertés dans la zone démilitarisée de 5 municipalités devant servir de lieu de négociation avec la Guerrailla FARC ; dans ces conditions, la remise en forme de larmée colombienne, qui en avait certes bien besoin, conduira si on ny prend pas garde, à une reprise des hostilités sur un mode "modernisé" plutôt quau renforcement de lEtat comme pôle de paix.
paramilitarisme indemne
Une reprise de la guerre serait dautant plus grave que les moyens ne sont pas pris jusquau bout pour réduire le cancer du paramilitarisme qui vide par des massacres des régions entières de leurs agriculteurs en provoquant un exode rural déchelle rwandaise ou kossovare. On viserait un Colombie sans paysans, une décapitalisation, une perte sèche pour lavenir du pays quaucune entreprise ne mettra à son bilan, sauf lEtat démocratique sil résiste. Un Vénézuéla ou une Algérie (sans lexcuse pétrolière), important ses légumes en conserve et massacrant ses plèbes.
Hésitation des politiques américaines
Quelques militaires pensent certainement que le pôle paramilitaire entraîne une dégradation complète de létat de droit et tue la professionalité militaire proprement dite ; la dé-paramilitarisation de larmée, cétait lexigence de départ des Etats-Unis, pas la plus mauvaise, lannée dernière, mais ils semblent avoir dévié de cette ligne aujourdhui, au profit dun empirisme dangereux. Selon des observateurs, certains groupes américains vont jusquà imaginer une alliance avec les paramilitaires dans le Nord-Est du pays si ceux-ci sengageaient à liquider les narcos. Cela parait paradoxal, car les groupes paramilitaires des AUC présidés par Castaño, sont historiquement liés à des narcos qui ont choisi dinvestir dans lélevage extensif ou même dans certaines entreprises industrielles locales. Mais, pour cette même raison, ils connaissent suffisemment le terrain et les acteurs pour que lopération de reconversion violente appuyée sur un paramilitarisme de "repentis" puisse ressembler à une réforme agraire et indutrielle modernisante fasciste et aussi à une sorte de grande lessive dargent sale.
On retournerait ainsi comme un gant au profit de lextrême droite militaire et agraire la proposition dune réforme conjointe des FARC et de lArmée en un double instrument antinarco, pro-réforme agraire. Ce retournement pourrait ouvrir le champ à une décomposition militaire plus marquée et à une véritable guerre civile, peut-être même à une division de la Colombie en région paramilitaire fascisante au nord-ouest et région socialisante au sud ouest.
Les divisions et les hésitations du système américain en Colombie, aboutissent donc à une incohérence dont la résultante, sinon le but, risque dentretenir le chaos et de faciliter une "birmanisation" de la Colombie
III. HOBBES et le refus américain dassumer la fonction de protection
Depuis Hobbes jusqu'à Carl Schmitt et finalement jusqu'aux tous derniers théoriciens de l'Empire électronique américain, on dit une même chose : que la relation entre protection et obéissance reste la seule explication du pouvoir. "Celui qui n'a pas le pouvoir de protéger l'autre n'a pas le droit non plus d'exiger son obéissance" ; "celui qui a le pouvoir peut sans cesse motiver l'obéissance par des moyens efficaces et qui n'ont pas besoin, tant s'en faut, d'être toujours immoraux : en garantissant la protection et une vie tranquille, en éduquant, en évoquant une solidarité d'intérêts contre d'autres hommes Le consentement crée le pouvoir mais le pouvoir crée aussi le consentement.
Tous les hommes - et pas seulement les faibles - ont besoin d'ordre civilisé dans une part de leur vie : le besoin de protection est en amont des différenciations de classes et donc se reproduit toujours aussi dans les sociétés de classe à partir des classes d'âges et des rôles sexuels . "l'enfant doit obéir à celui qui préserve sa vie : en effet cette préservation étant la fin en vue de laquelle on s'assujettit à autrui, tout homme est censé promettre obéisance à celui qui a le pouvoir de le sauver ou de le perdre" . Or cet ordre et cette protection est fournie par ce que Hobbes appelle "la multitude unie en une seule personne" ou encore "un dieu mortel à qui nous devons notre paix et notre protection" soit "un homme artificiel" : il s'agit du grand Léviathan, animal mythique de la Bible qu'il assimile à l'Etat, à la Ré-publique (en latin res publica, en anglais common wealth, la richesse commune) "le dépositaire de cette personnalité artificielle, (qui peut être le peuple entier, une assemblée élue ou un monarque), est appelé souverain".
1.Hobbes et Foucault
Hobbes s'impose car c'est bien au milieu du XVII° siècle et autour de sa pensée que nait en Grande Bretagne et en France la conscience de la souveraineté républicaine moderne. En 250 ans tout s'est transformé mais pas au point de rendre le thème républicain absurde. C'est ce moment d'émergence de la représentation de la République et de sa séparation du désordre féodal et de sa divergence d'avec l'absolutisme monarchique qu'il faut revisiter parceque la visite aux origines, au point de départ d'une généalogie, nous fait mieux toucher du doigt les valeurs et les structures qui nous sont chères par opposition aux embranchements qui nous sont devenus étrangers ou même odieux, comme les colonnes infernales de Hoche, que de modernes jacobins corrompus admirent encore à l'oeuvre du côté des milices tchetnik, de Seselj et d'Arkan.
En outre cela peut contribuer à relativiser le républicanisme français et à nous éclairer sur le républicanisme britannique, un cousin pas si éloigné.
2. Le cycle de Behemoth ou la guerre interne
Michel Foucault a fait de Hobbes un personnage central de sa démarche de réflexion sur la guerre et la violence au point qu'il prétend faire "exactement le contraire de ce que Hobbes avait voulu faire dans le Léviathan"
Je pense qu'il faut dire qu'il donne de Hobbes une définition inexacte qui lui sert de contre-modèle, et que sans doute sa méthode s'en trouve éclairée mais Hobbes lui-même plutôt maltraité ou méconnu, fait les frais de l'opération.
"Le Léviathan, dit-il, en tant qu'homme fabriqué, n'est pas autre chose qu'une sorte de coagulation d'individualités séparées qui se trouve réunies" tandis que, "au coeur ou à la tête de l'Etat" se trouverait "la souveraineté", que Hobbes considère comme "l'âme du Léviathan".
Foucault veut procéder à l'inverse et "plutôt que de poser le problème de l'âme centrale, essayer d'étudier les corps périphériques et multiples, corps constitués comme sujets, par les effets de pouvoirs".
En rejetant l'idée d'avoir à penser directement cet objet là, l'Etat, le Souverain, comme principe de conglomération des individus, Foucault préconise une sorte d'atomisme basiste, mais il s'en défend aussitôt. Du moins dit-il, "ce n'est pas l'individu qui constitue une sorte d'atome primitif", l'individu lui-même est un effet du pouvoir. Mais alors de quel pouvoir ? des "pouvoirs régionaux" qui "s'exercent par des techniques et des tactiques infinitésimales" Foucault refuse de partir du haut et préconise toujours de "partir du bas". Mais en même temps il refuse de partir de l'extrême-bas que serait l'individu, et il part donc des structures micro-sociologiques créatrices de la discipline collectives de base et donc du pouvoir (familles, corps médical)
Ce n'est donc pas la domination globale qui se pluralise mais l'inverse, à savoir la domination régionale plurielle qui se globalise.
On va constater que cette inversion de Hobbes est tout à fait hobbesienne.
Sans chercher le moins du monde à réconcilier Foucault et Hobbes, je pense qu'il est intéressant pour établir la généalogie de la République telle que nous en avons besoin aujourd'hui, de bien démêler les malentendus fructueux qui se sont déployés à propos de ce débat transhistorique qui date de 1976.
Foucault critique en effet de la construction du Léviathan par Hobbes, mais la clé de la construction du Léviathan se trouve dans la déconstruction de Béhémoth, c'est à dire dans le problème que Hobbes a voulu traiter à partir de sa réflexion sur la guerre civile anglaise : que devient la souveraineté quand le souverain disparait ?
Hobbes est un des rares penseurs des Lumières naissantes qui ont voulu penser la guerre civile et le désordre, le chaos. Il est proche sans doute par là des préoccupations contemporaines. La guerre de tous contre tous, qu'il assimile à "l'état de nature", parait bien être la forme de violence qui menace l'humanité actuelle depuis que la fin de la bipolarité a détruit l'architecture immobile menaçante et protectrice de la guerre froide de l'Est contre l'Ouest, le double Léviathan global des deux Empires universels.
Hobbes est un insolent ou plutôt un ironique, comme Socrate. C'est le contraire d'un docteur de la loi. Pourtant, contrairement à Socrate il est terriblement dogmatique en apparence et croit avoir tout compris et pense avoir tout expliqué, mais pas tous les phénomènes : surtout compris et expliqué sa méthode.
Il veut penser le pouvoir, et se placer exclusivement sur le plan de l'analyse et de la théorie. Il est un monarchiste convaincu, même convaincu de l'excellence de la monarchie absolue, mais son but n'est pas de faire la critique d'un régime politique au profit d'un autre, mais de fonder une science du pouvoir politique. "Je ne parle pas des Hommes mais, dans l'abstrait, du siège du pouvoir" dit-il Pour lui Platon est un rêveur, les scholastiques du moyen âge, des pédants absurdes qui ont voulu mélanger Aristote avec les Ecritures. Il pense pouvoir désormais "tourner le dos aux ténèbres fabuleuses"
Hobbes est par son activité empirique et son objet permanent, le désordre et la crise de la Révolution et de la République anglaise, un anthropologue de la décision irréversible dans la sphère du danger. C'est un stratège au sens de Sun-zi. Ce qu'il a dit reste ouvert aux questions posées aujourd'hui par notre perplexité stratégique.
Je vais traiter cinq points qui constituent une lecture stratégique des tribulations théoriques mécanistes de Hobbes et permettent de le classer dans la catégorie des stratèges du politique et de la souveraineté.
Le retour à l'état de nature comme compétence stratégique
Son premier pas vers les lumières est donc cette méthode qui lui est inspirée par Galilée et Gassendi : il cherche à donner à son propos la rigueur inspirée par l'approche mécaniste de l'époque. Ceci l'oblige à "démonter l'horloge", la machine de l'Etat considéré comme un artefact, l"homme artificiel". A vrai dire, il bénéficie d'une expérimentation en vraie grandeur de démontage, avec la guerre civile anglaise et l'histoire de la République.
A la recherche du droit de l'Etat et du devoir des sujets, il faut faire dit-il "comme si la République était dissoute", c'est à dire considérer quelle est le naturel des hommes ce qui les rend propres ou incapables à former des cités et "comment doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler et former une République". Chaque pièce ou morceau de l'Etat dépecé va porter un nom et une fonction, et le nominalisme fonctionnaliste de Hobbes fait partie de sa démarche naturaliste scrutant les parties et le tout avec le même souci de la nomenclature qu'on trouve chez les entomologues comme chez les mécaniciens. Rien, même pas le Roi, n'échappera à la cruauté de son scalpel fonctionnaliste.
Il a cru introduire la fixité matérielle et la rigueur des sciences physiques ou biologiques dans l'étude du pouvoir, en fait il n'a fait que profiter de la crise de la monarchie anglaise, comme expérience du chaos, il l'assimile, par un abus qui lui est inspiré par sa doctrine, à la décomposition en ses parties naturelles d'une mécanique artificielle.
Il prétend chevaucher avec le Behemoth, une ana-lyse théorique de l'Etat, toute fournie par l'histoire du cycle en apparence fermé sur lui même de la révolution anglaise bouclant la boucle avec le retour du roi.
Mais l'objet de recherche qu'il se donne n'est pas un tout, comme il le croit par méthode, une horloge produit fini de l'art de l'horlogerie. C'est une espèce de machine en évolution, sans cesse partiellement démontée et partiellement perfectionnée par l'art de l'homme, par son imagination et sa liberté.
La méthode mécaniste qu'il proclame n'est donc pas tout à fait celle qu'il pratique en fait. lorsqu'il analyse pas à pas la crise anglaise. Ses conclusions explicatives sont d'autant plus instables qu'il a placé le chaos de la nature, comme matière première de l'ordre politique, au noeud même non seulement de son objet le pouvoir, mais de sa méthode, l'analyse de la constrution par la destruction du pouvoir.
Donc dans sa pratique il propose une analyse dialectique du conflit, de même que dans la théorie quand il pratique le démontage remontage, il n'est pas fort éloigné d'une dialectique de la nature et même d'un matérialisme historique bien plus complexe que le matérialisme mécaniste de Gassendi. Il sait bien, quelque part, comme historien, qu'on ne remonte jamais la même chose que ce qu'on a démonté. Une de ses premières oeuvres de jeunesse en 1629 avait été la lecture et la traduction de la guerre du Péloponèse de Thucydide ouvrage très éloigné de la philosophie "cycliste" qu'il affiche ensuite. Pour toutes ces raisons Hobbes peut être adoubé dans la bibliothèque des "stratèges" qui sont des anthropologues de l'irréversible. et jamais des prophètes de la reproduction des systèmes.
On peut traduire certaines de ses approches en termes proprement stratégiques. Lisons par exemple attentivement ce qu'il dit de la régression à la guerre de tous contre tous, dans le de Cive, dès 1642 : Dans le désordre de la guerre civile "dans la crainte mutuelle qu'éprouvent les hommes, chacun a la liberté d'user de ses facultés naturelles afin de "conserver autant qu'il peut ses membres et sa vie". Cette liberté, ce droit, énoncé sans aucune référence théologique au droit naturel, c'est un pouvoir naturel de l'homme.
Je dirais plutôt que la liberté de l'homme d'user en cas de crise (pour sa défense) "de ses facultés naturelles" et non plus des "facultés artificielles" qui lui sont proposées par l'Etat - est une compétence stratégique de l'homme un pouvoir-vouloir-devoir-savoir/faire (portant sur les quatre modalités de la compétence ou plutôt sur ce que Greimas appelait les "sur-modalisations de l'être et du faire") Cette compétence doit être définie non seulement comme la faculté de choisir l'échelle d'organisation du Souverain la plus "micro-" la famille ou même l'individu, non plus l'Etat mais plus généralement de choisir une échelle différente d'organisation du Souverain : De choisir un nouveau niveau de souveraineté.
Pour en revenir à la notion de "pouvoir régional" chère à Foucault, il faudrait pouvoir dire que Toute guerre civile est faite de choix stratégiques des pouvoirs régionaux locaux ou individuels en vue de la survie de ces pouvoirs en l'absence de protection du niveau supérieur détruit.
Ceci ne nous dit pas de quels types de stratégies et de pouvoirs il s'agit. Toute guerre civile tumulte ou désordre peut être à la fois guerre de sécession de classes et guerre de sécession de communautés. Si l'on part de l'échelle nationale : on peut choisir la souveraineté de l'Empire ou choisir l'indépendance de la province ou de l'ethnie ou de la religion ou de la ville ou la famille ou moi tout seul. On peut rallier les classes dominantes ou former le camp des classes moyennes ou proclamer la sécession de la plèbe, le soulèvement des classes populaires. Des sécessions de classes, de souverainetés provinciales, des stratégies individuelles de survie et des légitimités provisoires s'instituent parfois conjointement à une rapidité étonnante et deviennent très rapidement, comme on le voit dans toutes les situations de troubles, par leur dénomination, des outils ordinaire de communication sur la situation, les acteurs, les enjeux, les menaces dans des échelles nouvelles d'organisation de la sécurité ; les katangais s'emparent de la Sorbonne ; les Cobras de Brazzaville ; la stratégie se déployant partout à toutes les échelles, propose à l'imagination des lignes de fuites ou de résistance nouvelles.
. Le caractère relatif et provisoire du pouvoir souverain absolu
Behemoth est l'histoire du cycle de la guerre civile et de la République anglaise considérée comme révolution, c'est à dire, (au sens de l'époque qui est aussi le sens astronomique), comme itinéraire d'une planète qui retourne à son point de départ après avoir fait le tour complet du soleil. C'est la description d'une crise qui détruit le pouvoir royal pour finalement le restaurer. La crise est en elle même considérée comme un déconstruction de la souveraineté, en ses éléments, classes religions et nations. Elle doit donc être considérée comme une expérimentation théorique fournie par l'histoire, capable de donner réponse à la question de l'essence de la souveraineté.
Hobbes est tout à fait convaincu de l'excellence du type de Souverain incarnée par la monarchie absolue, à l'époque un mythe progressiste français que Richelieu essayait d'instaurer pour Louis XIII, pour mettre fin à tous les pouvoirs issus des ordres médiévaux, absolutisme que le roi Charles 1er essayait d'imiter en ne convoquant plus le Parlement, (décision qui était immédiatement assimilé à la Tyrannie en Angleterre).
Mais Hobbes reste cependant attaché à l'idée chrétienne que le pouvoir vient "de Dieu, et par le peuple sous Dieu", au souverain en l'occurrence au roi. A partir de là on se passe le pouvoir comme une patate chaude qui se refroidit plus on s'éloigne du roi. Même si pour lui, le pouvoir vient du peuple, c'est en effet une provenance mythique dont la seule trace réelle est le pouvoir du roi. Sa conviction théorique est que plus le pouvoir d'un souverain est absolu plus il est proche de la perfection fonctionnelle.. Il lui est donc encore impossible de dire, lorsqu'il analyse la montée du pouvoir parlementaire en révolte contre le roi Charles Ier, que la Chambre des Communes représente le peuple, non pas que le concept de représentation lui soit étranger mais parcequ'il ne s'applique pas en l'espèce : puisque le Parlement ne se réunit que s'il est convoqué par le roi et, en cela, dépend du pouvoir du roi, non du peuple.
Le Parlement d'ailleurs n'est pas un pouvoir séparé, mais un ensemble relationnel fondamentalement composé du Roi siègeant en son parlement, avec les deux chambres qu'il convoque ; les députés des Communes et les Lords ne représentent pas tout le peuple mais seulement les corps électoraux des électeurs de chaque chambre. Il lui est facile d'établir que le "Parlement Croupion" qui détint le pouvoir souverain après l'exécution du roi, ne fut qu'une oligarchie, non pas une représentation populaire, le pouvoir du Protecteur, une tyrannie, le pouvoir des officiers et des forces armées certes une force suprême (strength) pas un pouvoir suprême (power) et que le général Monk, qui finalement rappelle le roi, après l'abdication de Cromwell fils, ne fait que reconstituer la seule souveraineté populaire et divine possible en fin de cycle.
Les parlementaires anglais, en révolutionnaires, archaïques, certes mais tout aussi divisés, passionnés et radicaux que ceux qui les ont suivis en France 150 ans plus tard, ont très bien vu tout cela. Ils lont compris, non pas par une déduction théorique, mais en tant que stratèges, parcequils devaient prendre des décisions dans la sphère du danger. Ils se sont efforcés par des votes et des lois d'annuler les points d'articulation parfaitement identifiés par Hobbes, à commencer par l'articulation de la tête du roi et de son tronc, tranchée en 1649, sans que disparaisse tout pouvoir souverain. Ils ont voté (analogiquement avec la décapitation du roi) que le parlement pouvait être convoqué non par le roi mais par le calendrier, et siéger sans roi, ils ont décidé que les Lords ne représentaient rien que les lords et que le peuple au contraire était pleinement représenté par les Communes et pouvait faire passer des lois sans l'accord des Lords. Ces réformes qui sont celles que le XVIII° siècle et le XIX° siècle feront subir graduellement à la monarchie anglaise sont prévues depuis la première moitié du XVII° comme illustrant une forme du Souverain antagonique à la forme monarchique,préférée par Hobbes : celle de la représentation parlementaire du peuple. Mais ce nest pas une définition opposée de la souveraineté. L'évolution se termine sous nos yeux avec la crise de la monarchie britanniques et sa transformation en institution médiatique.
On peut donc considérer que Hobbes a été battu par l'histoire, que sa démarche est "réactionnaire" et sa théorie impuissante à décrire les rapports de forces réels de la société anglaise et l'avenir de la démocratie européenne. Et pourtant, Diderot qui fit son éloge dans l'article Hobbisme de l'Encyclopédie (Neuchâtel, 1765) considérait au contraire, (après la révolution anglaise de 1688 mais avant la révolution américaine et avant la révolution française), qu'il était un fondateur de la science politique critique.
C'est comme fondateur d'une approche stratégique critique qu'il continue à fournir des réponses à notre perplexité. La question se posait plutôt pour nous aujourd'hui de mettre bien en évidence les brêches qu'il ouvre lui-même dans sa propre théorie monarchiste, et de voir ainsi comment il éclaire actuellement mieux que d'autres la question de l'usage ambigu de la violence comme partie fondatrice et/ou destructrice de l'Etat et de la souveraineté en Angleterre comme en France.
On distingue depuis longtemps deux moments-clé de la démarche de Hobbes qui relativisent complètement son idéologie monarchiste et en font un praticien de la souveraineté républicaine protectrice. C'est sa première fuite, en France monarchiste, en 1640 et sa deuxième fuite, en Angleterre républicaine, en 16 51.
Je souhaite simplement les revisiter au profit d'un éclairage valable pour montrer comment des convictions théoriques très "dures" peuvent résister dans une époque de mutation qui valait bien la nôtre.
L'exil comme recherche pratique de protection
Il y a d'abord l'épisode de sa fuite de Paris et de son retour en Angleterre, dans l'Angleterre républicaine de Cromwell, en 1651, après la parution de Léviathan.
Hobbes est un lâche courageux intellectuellement. Il préfère s'enfuir que de changer une virgule à ses écrits. C'est sa deuxième fuite. Il s'est enfui une première fois d'Angleterre en France, en 1640, lorqu'il sent, lui, déjà théoricien de l'absolutisme, mais hostile à la royauté de droit divin, que la monarchie était menacée par les troubles religieux et le fanatisme presbytérien et puritain. Il s'enfuit en France sans attendre l'exécution du roi.
En 1651, après 11 ans de séjour en France, l'histoire dit qu'il prit peur d'accusations contre lui qui commencèrent à courir dans les milieux monarchistes anglais en exil à la cour du roi Charles II détrôné. Ces bruits hostiles se fondaient sur sa théorie de la protection :
"Les sujets ne sont obligés à l'égard du Souverain que tant qu'il lui reste le pouvoir de les protéger,
"Voila la maxime", selon Diderot, "qui fit soupçonner Hobbes d'avoir abandonné le parti de son roi qui en était réduit alors à de telles extrêmités que ses sujets n'en pouvaient plus espérer de secours". Le texte du Léviathan dit : "Quand, dans une guerre étrangère ou intestine, l'ennemi remporte la victoire finale, de telle façon que les forces de la République ne tenant plus la campagne, les sujets n'ont plus de protection à attendre de leur loyalisme , la République est alors dissoute et chacun est libre de se protéger par toutes les voies que son propre discernement lui suggèrera" Le passage incriminé est plus théorique qu'anti-monarchique.
Dans sa version latine, le texte de Hobbes dit précisément :"Bien que le droit d'un monarque souverain ne puisse s'éteindre du fait des actes d'un autre souverain, toutefois l'obligation des citoyens à l'égard de celui qui possède la puissance suprême, ne doit pas être comprise comme durant au dela du temps où persiste ce pouvoir de protection des citoyens."
En langage contemporain, nous dirions que le contrat de protection institué par le peuple avec le Souverain est à durée illimitée au moment du pacte, mais qu'il devient caduc en cas de licenciement, en cas d'échec du Souverain dans sa fonction de protection, échec qui équivaut à violation d'obligation. Comme la fonction de protection s'instaure par la violence, il suffit parfois que le souverain perde le contrôle de la force de son monopole ou de sa supériorité manifeste, ou encore qu'ayant perdu sa force il n'est pas capable de représenter et d'organiser la force de résistance du peuple pour cesser d'être le Protecteur et cesser d'être le Souverain. Chacun recouvre alors (malheureusement) son droit naturel d'autoprotection et la société retombe dans "l'état de nature", à moins qu'apparaisse un nouveau protecteur souverain.
Tel quel, il faut convenir que ce bref passage du Léviathan qui est au coeur de la démarche de Béhémoth (écrit et publié bien plus tard) et c'est probablement le lieu central de la perplexité de Hobbes. Il est tellement central que l'homme prend peur et préfère fuir la cour de Louis XIV et celle du roi Charles II plutôt que d'affronter les cabales qui l'assimilent à un partisan de Cromwell. Il n'était pas homme à se dédire et, en fait, si l'on voulait utiliser un vocabulaire stratégique, et considérer le souverain comme un décideur, il plaçait bien visiblement le Souverain en situation de responsabilité dans la sphère du danger : si le Souverain n'est plus capable d'assumer sa fonction de protection du peuple contre la guerre de tous contre tous, pense-t-il, il cesse d'être le Souverain.
Mais s'agit-il bien de stratégie ? Pour Hobbes théoriquement non : la responsabilité du Souverain c'est la responsabilité d'un automate. Même si Hobbes est royaliste, attaché à la personne du Prince de Galles dont il a été un temps le précepteur, qu'il estime légitime sa prétention au trône après l'exécution de son père etc etc, il n'empêche que le Souverain le Commonwealth l'Etat pour lui, ce n'est pas une monarchie à laquelle on doit fidèlité par ligne de succession, c'est un "animal artificiel" ou encore "un homme artificiel" créé par l'homme naturel. Il l'affirme dès les premières pages du Léviathan.
Le Souverain n'est donc pas plus responsable de sa fonction de protection qu'un ordinateur n'est responsable de sa mémoire. Pour Hobbes, la petite phrase incriminée c'est une sorte de tautologie. Il adhère au mécanicisme de Gassendi et de Galilée, et cela lui interdit de penser autrement. On démonte l'horloge, on la remonte, cela permet de mieux comprendre comment elle marche mais cela ça ne change rien à son principe de fonctionnement.
Est Souverain celui qui protège le peuple par la force contre la guerre de tous contre tous ; "n'est pas souverain celui qui ne peut pas" ; "cesse d'être souverain celui qui ne peut plus" "n'est pas encore souverain celui qui ne peut pas encore" protéger par la force le peuple contre la guerre de tous contre tous :
ce. sont là pour le mécanicien Hobbes quatre propositions strictement équivalentes. Et s'il avait dit par exemple ; "le roi reste le Souverain même s'il est impuissant à protéger le peuple de la guerre", il aurait annulé toute sa démarche.
Donc, pris de peur par les remous suscités par ce passage du Léviathan dès l'année de publication, il ré-émigre en Angleterre.. Il n'y prend pas le parti d'appuyer politiquement Cromwell et ne participe nulle part aux activités publiques, en dehors de se déclarer anglican. Mais pratiquement il démontre, par son retour, que la protection assurée (y compris à sa propre personne) par la République et son dictateur militaire (qui s'octroit d'ailleurs le titre de Lord Protecteur, moins de deux ans plus tard, en 1653) est bien supérieure à la protection royale affaiblie de Charles II qui menaçait de lui faire défaut à la cour de Louis XIII.
La République comme renaissance du souverain
Lautre moment -clé desa théorie, c'est celui de la définition du moment de la destruction totale du pouvoir d'état dans le processus de la guerre civile. Il faut là se référer au Béhémoth, rédigé alors que la monarchie est restaurée en Angleterre et que Hobbes ne risque plus rien. Le roi son protecteur ne l'a jamais autorisé à publier officiellement, en Angleterre, cet ouvrage dont la matère était encore trop brûlante. Il s'agit néanmoins, contrairement à la fuite et à l'exil, d'un moment théorique. non plus d'un moment "pratique" de sa conceptualisation. Quel moment choisir et pour quelle raison ? Pour Hobbes, dans Behemoth, le pouvoir du souverain s'est autodétruit dans le régime de la république. A l'époque tardive ou il publie Behemoth en 1668, la monarchie est restaurée Il a tout loisir de théoriser sans crainte d'être pris dans les luttes de cabales. cependant cette phase d'autodestruction n'est pas désignée absolument comme l'exécution du Roi de 1649. La lutte de tous contre tous apparait plutôt comme "incarnée" par les luttes entre factions religieuses-politiques et le désordre parlementaire qui ressemble assez à une guerre générale, avec le jeu extérne-interne des Ecossais et des Irlandais
Or ce n'est pas parceque c'est une lutte parlementaire, pour Hobbes, que le désordre représente la guerre de tous contre tous, c'est parceque c'est une lutte religieuse. Hobbes qui est croyant déteste toute emprise de la religion sur la politique pour une raison qu'il a bien expliquée (cf point 5 suivant).
Cependant même si la disparition du roi déchaîne tous ces désordres elle n'est pas symbolisée non plus par le procès de montée au pouvoir de Cromwell appuyé sur l'"armée nouvelle", ses agitateurs, élus par les soldats, ses assemblées délibérantes. Dans le fond la philosophie globale de la destruction du souverain apparait plutôt à la fin du cycle, par le pouvoir triple instauré à la mort d'Olivier Cromwell : pouvoir du Protecteur Richard Cromwell fils, pouvoir du Parlement et pouvoir de l'armée au début 1659. C'est alors qu'il y a disparition de la fonction de protection. Ces trois camps sont deux à deux alliés contre le troisième, et peuvent être donc considérés non pas comme une représentation du pouvoir souverain divisé en exécutif, législatif et judiciaire à la manière des trois pouvoirs de Montesquieu et de Locke un siècle plus tard, , mais comme une représentation de l'état de nature, de la guerre de tous contre tous.
C'est à ce point qu'il est intéressant de s'attarder. Dans une crise de l'Etat, une guerre à trois camps est l'image simplifiée d'une guerre à une infinité de camps ; on aura l'occasion de le voir à propos d'autres circonstances : on peut définir un stade de la guerre à trois camps comme un paradigme récurrent qui accompagne la disparition de la fonction de protection. On l'a vu apparaître au Liban et en Bosnie elle apparait également dans la crise de l'an 69 après J.-C. qui failit détruire l'empire romain à la mort de Néron et qui fait l'objet non seulement d'une longue analyse de Tacite et de la tragédie Othon de Corneille,qui date de qualques annes après la Fronde mais peut être en effet considéré comme le moment caractèristique de la destruction du souverain. On a vu apparaître également la guerre à trois camps (militaires, paramilitaires, guerrillas) à la fin de la présidence de M. Samper en Colombie, et cette formule a été refusée à la fois par les Etats-Unis, le président Pastrana et les guerillas des FARC, exigeant le retour dans la négociation à la bipolarité stricte qui maintient en forme de duel lavènement du souverain par compromis ou jugement de Dieu.
Il est assez vain aujourd'hui de se demander si la guerre civile est un "retour à l'état de nature". Diderot oppose Hobbes à Rousseau sur le thème bien connu de la nature bonne ou mauvaise de l'homme - la réponse ne serait vérifiable qu'à l'état de nature, dont nous sommes certainement fort loin. Mais cette question tombe en outre à côté de la question fondamentale. L'homme naturel pacifique et "heureux", et donc bon, est un mythe. Rousseau pense un état de nature primordial qu'il ne peut avoir rencontré quoiqu'il ait peut-être existé, et qui concernerait certaines sociétés préétatiques, mais pas toutes, selon qu'on peut en inférer des sociétés primitives observées de nos jours. Certaines en effet vivent dans un état de guerre de tous contre tous (même si le mot guerre sans doute ne s'applique pas tout à fait aux combats règlés qui sy déroulent
Hobbes pense à l'homme "retourné à l'état de nature" tel qu'il a pu l'observer en oeuvre dans la guerre civile anglaise, après l'avènement historique de l'Etat et de la souveraineté.. Nous n'avons de connaissance empirique réelle que de ce type d'état de nature-là mais on n'a pas de raison de les appeler retour à la nature", même si le désordre est l'occaion d'auto-analyses sauvages et concrètes de la nature humaine du politique. L'homme n'y apparait pas "naturellement bon" (ou mauvais) , plutôt naturellement stratège. Hobbes contrairement à Rousseau construit bien son paradigme sur une expérience historique, mais guidé par la doctrine de sa méthode, il se trompe seulement de nom en appelant cet état de chaos "retour à l'état de nature"; et du coup comme dit Diderot, il en déduit que la nature de l'homme est mauvaise.
Il nous plait plutôt de dire que le retour à la nature violente, à la "guerre de tous contre tous" de Hobbes, est selon son propre énoncé implicite, un choix stratégique auquel sont contraints toutes les "personnes" collectives ou individuelles qui se retrouvent dans la situation décrite d'avoir à récupérer d'urgence l'usage de la violence, compétence protectrice du souverain disparu, Cette compétence protectrice qui n'était qu'une aliénation de la violence sous réserve de bon fonctionnement de la sécurité et de la Paix effectué au profit de la personne artificielle du Souverain sévanouit au niveau du Léviathan, et chacun la récupère.
En somme : il ne faut plus confondre une crise de l'Etat avec un retour à l'état de nature. C'est en raison de son paradigme mecanicien de l'horloge démontée remontée que Hobbes pense assister avec la guerre civile anglaise au démontage d'une horloge de l'Etat dans l'anatomie de laquelle on va voir apparaitre les parties naturelles de l'homme qui, combinée par le Pacte .donnent la société politique. Mieux vaut dire qu'on voit apparaître les fondements même de l'Etat retournés à une échelle microsociologique
Ici nous aurions tendance à rester perplexes car, depuis le XVIII° siècle on est habitué à mentionner parmi les découpages possibles de la réalité sociale, les classes sociales. Point de classes sociales en lutte chez Hobbes. On voit du reste également dans nos modernes crises intercommunautaires, disparaître régulièrement les consciences de classes et les luttes de classes, même dans les guerres civiles.
Depuis 1848 ou en tout cas depuis la Commune l'habitude avait été prise dans les démocraties occidentales de penser que les abominables luttes de classes étaient l'essence même des guerres civiles contemporaines. Dans quel sens faut-il revoir la copie ?
La religion ou du moins la puissance du clergé en tant que cause de guerre
Les prétentions de la papauté à dominer l'Empire romain de même que la prétention de l'Empereur à dominer le clergé y compris le Pape font partie de l'histoire du Christianisme depuis Constantin le Grand. Il existe un anticléricalisme chrétien bien plus virulent que celui qui aujourd'hui règne de façon affaiblie dans la république laïque. Ce qu'on oublie parfois c'est que cette critique fondamentale au pouvoir temporel du clergé est en relation directe avec la question de la guerre et de la paix, de la défense de la République, de la paix de la chrétienté, c'est à dire de l'Europe, jusquau XVI° siècle du moins.
L'origine du conflit moderne, celui qui s'épanouit au XVI° et au XVII° siècle avec la conquète de lAmérique, la Réforme puis la volonté de la Monarchie Absolue de se soumettre le clergé, remonte directement au conflit entre le pape et l'empereur au Moyen-Age. C'est dailleurs un sujet récurrent : on le voit bien à l'importance actuelle des cérémonie papales. Dès que se profile à l'horizon du siècle la perspective d'une restauration d'un empire universel, le cathoclicisme met en forme un programme et une organisation destinée à conférer à Rome un pouvoir parallèle, concurrent, cherchant à dominer par des "armes spirituelles" l'Empire des armes et des lois.
En disant cela nous ne faisons qu'une remarque macro-stratégique qui ne préjuge nullement de la question de savoir si l'un ou l'autre des deux pouvoirs prétendant à l'universalité serait meilleur ou pire du point de vue de telle ou telle école politique idéologique.ou théologique. Il est toutefois très éclairant de rappeler la forme et le fond des débats passés et de bien qualifier les forces qui se sont opposées sur ce thème dans les configurations stratégiques du passé, et pour quelles raisons politico-stratégiques.
En fait la question de la centralité de l'église catholique dans la relation de la guerre et de la paix entre chrétiens ou royaumes chrétiens, et de la paix et de la guerre avec le reste du monde, n'a jamais disparu. Chacun des deux pouvoirs accuse l'autre de provoquer les guerres (injustes) entre chrétiens et proclame sa prétention d'êre seul capable de faire règner la paix si chère à la raison humaine et si chère à Dieu. Il est utile de reconstituer pour comprendre ou nous en sommes de faire la généalogie de cette présence conflictuelle de la religion et plus généralement des religions du salut, dans la gestion par la violence et la menace de mort de l'économie et de la politique. Ce rappel nous incitera peut-être à considérer avec précautions le retour contemporain du cléricalime à un niveau médiatique et cybernétique comme ne générant pas nécessairement la paix.
En 1324, dans son defensor pacis, Marsile de Padoue veut casser dans ses fondements la prééminence revendiquée par le Saint Siège et montre que dès le début, l'empire Romain (Germanique) se transmet par élection (élections par des princes, dont des évêques allemands) et pas du tout par une décision du Pape. Le Pape de Rome ne peut que confirmer le vote et dit-il, "il ne fait pas plus l'empereur que l'évêque de Reims ne fait le roi de France". Il pense donc que l'on peut vérifier l'origine d'un pouvoir souverain bien plus clairement dans son mode de renouvellement et de transmission réel que dans toute légende fondatrice.
Pourquoi dès le (XIII° s/?) faut il pouvoir séparer par méthode dans leur fondement l'autorité religieuse et le pouvoir politique ? C'est évidemment une question théologique propre au christianisme, mais c'est aussi déjà aussi une question de prédation et d'argent.
Combien peut-on tirer d'argent du peuple de dieu par la peur le respect ou la demande de protection par les armes ? combien par la peur de l'enfer la menace d'excommunication et de droit de laver les pêchés que s'attribue le clergé ? En l'absence de Capital de salaires de plus value de marché, la violence et la menace de l'enfer sont les deux manières principales de prélèvement de richesse. La thèse de Marsile de Padoue est que cette dualité prédatrice est cause des guerres au sein de la chrétienté. Une dualité de pouvoir financier conduit nécessairement à une bipolarité militaire. Rendre à César ce qui est César cest payer limpôt, lépée conditionne la prédation monétaire, le denier porte leffigie de César. En Italie d'affrontent Guelfes et Gibelins. Le pape est sorti de son droit en cherchant à dominer l'empereur par la religion et à dominer la chrétienté par la croisade, ou les "foudres de l'excommunication" parcequil ne peut imposer politiquement ces armes spirituelles quen en faisant une source de revenus, par lesquels il paye ses soldats.
Hobbes reprend à sa manière l'argumentaire de Marsile de Padoue contre l'excommunication arme politique mais il va plus loin dans la qualification du role néfaste du clergé car il ne considdère pas seulement sa performance comme une simonie, une manière de tirer de l'argent des sacrements, mais comme une rupture de l'essence du christianisme qui est de ne pas chercher à se substituer à César et de refuser de constituer un "royaume de ce monde".:
"Le pouvoir d'excommunier ne saurait être étendu au delà de la fin en vue de laquelle les Apôtres et les pasteurs de l'église ont reçu leur mandat de notre Sauveur : ce mandat n'est pas de gouverner par le commandement mais d'enseigner les hommes en les conduisant dans la voie du salut... et de même qu'un maître peut abandonner un élève si celui ci néglige obstinément la pratique des règles , il ne saurait l'accuser d'injustice, parceque l'élève n'était nullement tenu de lui obéir... "ce n'est pas toi qu'ils ont rejeté mais moi" dit Dieu à Samuel dont la plainte était semblable
Par conséquent l'excommunication est sans effet quand l'assistance du pouvoir civil lui fait défaut...l'évêque de Rome qui en usa pour la première fois s'imaginait être le roi des rois à la manière dont les païens faisaient de Jupiter le roi des dieux.".
Hobbes est l'héritier de toute la critique médiévale faite à la papauté qui est le fond de la Réforme proclamée par Luther (rejetant le trafic des indulgences) et de l'antipapisme anglican, qui est la forme la plus simple d'association du christianisme avec une modernité étatique nationale. Mais Hobbes comme anglican va beaucoup plus loin que les sectes protestantes elles mêmes, dans ce sens que son anti-papisme est réellement un anticléricalisme. Il ne concerne pas seulement le cathoclicisme romain, mais toute cléricature qui tendrait à s'ériger en pouvoir proprement politique, c'est à dire fondant un ordre violent - contrairement au précepte du Christ : "...Le royaume du Christ n'est pas de ce monde. En conséquence, ses ministres, à moins qu'ils ne soient rois, ne peuvent pas requérir l'obéissance en son nom";
Pour Hobbes les hommes préfèrent naturellement la vie à la mort. Mais les guerres internes ou internationales peuvent éclater, en dépit de la force contraignantes des souverains fondant les paix internes, en raison du jeu des églises. Celles-ci en effet peuvent mettre en scène et provoquer une peur qui est plus grande que la peur de la mort, à savoir la peur de la mort éternelle, l'enfer. Les Eglises rendent les hommes capables de donner leur vie et de prendre la vie des autres par peur de la damnation. Chaque fois que cette démarche surgit, c'est que les clergés que ce soit celui de Rome ou des Sectes presbytériennes ou puritaines s'emparent du pouvoir royal ou impérial c'est à dire s'érigent en concurrents des pouvoirs du souverain rationnellement constitués comme arrêt de la guerre de tous contre tous. Les croyances non pas religieuses mais les croyances stratégiques véhiculées par les Religions deviennent alors un danger pour la République et donnent du pouvoir aux principaux ennemis de la Paix.:
Pour Hobbes, la conservation de la société civile dépend de la justice et la justice du droit de vie et de mort ainsi que du droit d'administrer d'autres récompenses et châtiments de moindre importance, droits détenus par ceux qui détiennent la souveraineté dans la République. Et donc :
"il est impossible qu'une république subsiste là ou quelque autre que le Souverain a le pouvoir de conférer des récompenses plus grandes que la Vie et des châtiments plus grands que la mort".
On voit que Hobbes serait aujourdhui du côté de la dictature algérienne contre le pouvoir des islamistes. Il aurait sans doute été du côté de Jarulewski contre Solidarnosc, léglise catholique et Lech Walesa, et certainement pour Fidel Castro contre le Pape, pour la république Bosnienne "musulmane" tolérante et sans clergé, contre les massacreurs ortodoxo-serbes et catholico-croates. Cette hétérogénéité du champ des représentations politiques de Hobbes, par rapport au nôtre, vient de lécoulement du temps et est évidemment irrémédiable. Cela nous oblige à reconstruire un système conceptuel à lusage de notre propre perplexité politique contemporaine, cela va sans dire. La méfiance à légard de tout pouvoir qui repose sur le fanatisme de la mort contre la lumière de la vie nous sommes à même den faire une représentation capable de produire des jugements politiques.
Hitler certainement sert toujours car même sil reste sans rival dans lhistoire contemporaine du triomphe de la mort, on peut déceler dans son système une religiosité de la race qui permettait léquivalent dun contrat de type clérical. La vie collective de la race ouvrait sur limmortalité biologique des Germains.
Conclusion provisoire : victoire du néolibéralisme religieux, victoire des maffias
La dualité du pouvoir et la supériorité d'un pouvoir global religieux sur le pouvoir global ou régional politico-militaire, c'est ce qui fonde la destruction des "Souverains", Monarques ou Assemblées, et la disparition de toute protection, c'est à dire la guerre de tous contre tous. Est-il raisonnable de chercher à éliminer ce processus à léchelle du Monde ?
LEurope pourrait manifester plus clairement quil ny a pas, dans sa zone dintérêt, de paix hors Etat, même sil faut créer de nouveaux états puis les re-fédérer. Que lAmérique erre en cherchant des espaces militaires sans souveraineté, des paix sans pacte et des espaces économiques sans politique et en popérationnalisant le concept absurde de Huntoington tendant à faire ou à promouvoir les grandes religions (quil appelle les "civilisations" comme identités porteuses des conflits et des guerres, car dans les espaces sud, en Bosnie, au Kosovo, en Israël, en Colombie, elle obtiendra partout quelque chose comme la "maffia russe".