l'OTAN en l'air,
l'Europe au pied du mur
(17 avril 1999 - le Monde)
Alain JOXE
Directeur d'Etudes à l'EHESS
CIRPES
Il est temps de faire un premier bilan des opérations en cours et de définir de façon critique leur signification stratégique et leur sens politique ; je m'efforce ensuite d'examiner sur quels avenirs possibles débouchent les contraintes révélées par la semaine écoulée. Une reprise par l'Europe du but politique de protection des populations du Kossovo arriverait tard, mais serait essentielle pour maîtriser la fin de la guerre et la mise en forme future de l'Europe.
La guerre a réduit la diplomatie au degré zéro et entrainé la criminalisation du régime de Belgrade.
Le gouvernement yougoslave durement touché a commencé à chercher la négociation et peut être à se diviser ; à la manière de Saddam Hussein, Milosevic oscille entre plusieurs tactiques pour renouer la négociation : l'offre d'un cessez le feu sans conditions ; les gracieusetés diplomatiques, comme la restitution des trois aviateurs américains prisonniers ; les assertions lénifiantes et stupéfiantes dans le style "nous n'avons rien contre la minorité albanaise du Kosovo" ; enfin le chantage grossier par prise d'otage des populations errantes en voie d'expulsion retenues désormais au piège depuis la fermeture des frontières mercredi, et dont le sort est inconnu. Cet essai est repoussé.
Ce qui s'y oppose, c'est bien l'accumulation des témoignages et des preuves de massacres et d'exactions recueillies par les ONG ; le vol systématique sous menace de mort, par les soldats serbes, des ressources, argent, bijoux, voitures, des expulsés, qui portent à la connaissance du monde entier, la nature corrompue de cet appareil militaire, connue depuis la guerre de Bosnie. Les Etats-Unis et de nombreuses ONG préparent activement une mise en accusation pour crimes contre l'humanité devant le Tribunal Penal International des dirigeants civils militaires et paramilitaires de Belgrade.
La Serbie perd d'ailleurs ses alliances : les liens particuliers de la famille de Milosevic avec la maffia russe (S. Shihab, V. Ivanidze, Le Monde, 8 avril 1999) sont apparus au grand jour et laissent à penser que le premier ministre Primakov en lutte contre les maffias de l'"entourage présidentiel" moscovite, s'opposera en fait au frère slave brun-rouge orthodoxe qui sévit dans les Balkans, et qui s'est allié avec les démolisseurs de l'Etat Russe. On méprise la Russie en croyant qu'elle n'est plus capable que de "sentiments tribaux religieux". Rien de tout cela ne permet de penser au retour pur et simple à la table des négociations.
Milosevic semble depuis quelque temps vivre dans une bulle de mensonges et de manipulations qui l'empêche de percevoir la réalité extérieure. La croyance pathologique à l'efficacité du mensonge à long terme, trouve ses racines dans une culture stalino-goebbelsienne de la coalition nationaliste au pouvoir à Belgrade. Premier exemple : Pendant toute la conférence de Rambouillet, avec une obstination un peu grotesque, la délégation serbe avait parlé sans cesse des "800.000 membres de la minorité albanaise du Kossovo", pensant déjà, sans doute, pouvoir imposer ce chiffre au monde entier et n'accepter de réintégrer les expulsés qu'au prorata de cette fiction, pour rejeter les autres, comme s'ils étaient des envahisseurs étrangers sans papiers. Deuxième exemple :La mise en scène de la déchéance de Rugova obligé de mimer une négociation "sous protection de la police serbe" mais parvenant à prier à mots couverts l'ambassadeur Russe de favoriser son départ à l'étranger.
Certes, une partie de l'opinion a réclamé, par pacifisme et antiaméricanisme la fin des frappes OTAN et le retour immédiat à la table de négociation, comme si la négociation, commencée il y a un an, et qui avait abouti aux accords d'octobre, n'avait pas totalement échoué du fait des Serbes. On créditaient encore Milosevic d'une rationnalité diplomatique ordinaire, mais on a commencé à admettre son caractère criminel effréné face aux réalités télévisuelles de la déportation sauvage menée par Belgrade. Les réticences face à l'action purement aérienne ou face au rôle excessif de l'OTAN en Europe désormais ne vont pas du tout dans le sens d'un soutien à Milosevic.
Saturées ou dégoûtées par le personnage, son style, ses crimes et finalement sa "folie", les diplomaties occidentales qui ont pourtant avalé naguère bien d'autres de ses couleuvres, sont arrivés à un point de non retour et s'appuient sur des opinions indignées pour se donner le courage d'affronter le tyran, sans plus négocier à mi-pente.
La fin de la logique diplomatique la criminalisation du régime, la folie de Milosevic conduisent toutes à une militarisation générale des problématiques dont on va décrire les effets positifs et les effets pervers
Dans les opinions en Europe comme aux Etats-Unis depuis une semaine, on est devenu majoritairement favorable à la poursuite du plan de frappe aérienne contre le potentiel militaire de Milosevic, même si cela ne résoud pas dans l'immédiat le problème des réfugiés et on pousse même au passage plus rapide à la prise de controle militaire à terre de tout le Kossovo pour aboutir à l'action de protection sur le terrain ; on rejette toute partition entre "zone serbe" et "zone albanaise" et on soutient le retour sans délai après victoire militaire de toute la population déportée du Kossovo. Cette évolution est sans doute clarificatrice, cependant l'ouverture des opérations terrestres, que demandent aussi certains secteurs américains, sont encore reportées. Il faut d'ailleurs demeurer vigilant sur cette question car l'école du partage, c'est à dire de la purification ethnique partielle, continue d'exister des deux côtés de l'Atlantique. Un argument contre l'action terrestre prématurée c'est qu'il faut poursuivre la guerre aérienne jusqu'à l'effacement de toute capacité serbe de tenir des lignes défensives susceptibles de fixer un cessez le feu sur un partage. On est passé mercredi 7 avril à l'attaque par avion contre les chars serbes,qui paradaient, encore lundi, sans risque sur les routes. Dans le pays, vidé par zones entières, l'épreuve militaire pure va-t-elle permettre de mesurer le vrai rapport des forces militaires ?. Ce n'est pas certain car la fermeture des frontières, jeudi 8, prend en otage des kossovars et laisse prévoir qu'on les utilisera comme "boucliers humains" ce qui pose la question militaire sérieuse du combat terrestre. L'UCK tient encore certains points, comme la route reliant la ville de Pec et le Montenegro et obligera ici ou là l'armée yougoslave à concentrer des chars qui du coup deviendront des cibles pour des armes à effet de surface et des fusées guidées avec précision encore rarement utilisées, une version plus artisanale avec effets locaux de l'intervention aérienne. Mais on admet l'hypothèse que l'opération américaine y compris son inadaptation visait peut être à laisser expulser les civils pour détruire sans gène les serbes par les frappes aériennes dans le pays vidé. D'où l'apparition dans la presse américaine de variantes (peu crédibles) de l'assaut final, s'éloignant du Kossovo et envisageant une attaque terrestre frontale de Belgrade depuis la Hongrie à travers la Voivodine.
La perspective d'une déconfiture totale de Milosevic est donc là, et nous oblige à penser l'avenir. Malgré tout, l'avenir n'est pas brillant parcequ'il ne sera pas seulement marqué par les succès militaires de l'OTAN mais par les échecs politiques de l'Europe qui en sont inséparables.
Tout d'abord la stratégie militaire des frappes aériennes a été incapable de protéger les populations Kossovar du traumatisme irréversible de la déportation et de l'exode. Elle n'était pas faite pour cela. Mais on n'a pas non plus cherché à leur fournir en temps voulu un asile moral et matériel immédiat. L' impréparation politique européenne débouchant sur les brutalités locales de la police macédonienne s'explique d'autant moins que la purification avait commencé, en violation des accords d'octobre dès le mois de novembre et n'avait jamais cessé. Les moyens militaires de la déportation se concentraient autour du Kossovo pendant la période de soi-disant application des accords ; c'est cette violation croissante et cette purification ethnique rampante qui provoqua la réunion de Rambouillet qui était déjà un ultimatum. On sait que le plan d'expulsion massive avait été mis en route à partir du 26 février, selon le ministre Vert des affaires étrangères de la RFA, Joschka Fischer, citant un document yougoslave en sa possession, et décrivant le plan de déportation sous son nom code, "fer à cheval", (le Monde, 9 avril, p.3). Ces préparatifs étaient connus du commandement américain qui avait averti le Président Clinton que les frappes de l'OTAN ne pourraient pas en arrêter la mise en oeuvre ; mais la Maison Blanche n'en a pas tenu compte pour modifier le calendrier ou pour complèter les plans de frappe par des mesures de sauvegarde à terre, (selon le Washington Post du Lundi 5 avril.)
Conclusion de cette accumulation de faits : La protection des populations albanaises du Kossovo a été classée par l'OTAN au niveau de priorité zéro, tandis que l'objectif purement militaire l'écrasement par la guerre aérienne, l'emportait, réduisant à rien le but politique officiellement mis en avant par tous les alliés. Il s'ensuit qu'aucun préparatif sérieux d'intervention terrestre n'existait. Comme le manifeste l'envoi tardif d'hélicoptères Apache, démontés, par bateau d'Allemagne à Tirana (15 jours de délai) de tels préparatifs avaient été même écartés.
On doit tirer de cette analyse critique deux conclusions sous forme de recommandation.
- Il va falloir autonomiser l'Europe de la défense
Le déclassement du facteur humain devant la techno-stratégie est un échec politique pour l'Europe. En effet, c'est l'Europe qui devra gérer les conséquences politiques, économiques et sociales à court et à long terme du massacre et de l'exode. Même si la militarisation des buts a été acceptée par le Conseil de l'Alliance et donc par les gouvernements de l'Europe, il reste que c'est une erreur politique. Les militaires ne sont responsables que des missions qui leur sont assignées. En cas de victoire totale on devra dire à la fois que c'est un grand succès militaire de l'OTAN, et donc des Etats-Unis, et une irrémédiable catastrophe humanitaire et donc un échec politique de l'Europe. L'Europe restera abaissée par ce succès militaire parcequ'elle n'a pas réussi à imposer une stratégie militaire qui sauvegarde le sujet politique de l'intervention: la population du Kossovo.
La phase actuelle demanderait donc aux pays européens dans l'immédiat de prendre en main les opérations terrestres et même d'imposer la création d'un commandement européen autonome de l'OTAN comprenant éventuellement des Russes et chargé des opérations de libération que les Américains ont à tort volontairement négligé. On pourrait chercher à replacer une telle mission armée sous mandat de l'OSCE. Le recalage des opérations aboutissant au protectorat sur la logique onusienne des organisations régionales est souhaitable.
- L'Europe devra gérer la conception militaire et politique du protectorat et de la reconstruction. Etre totalement pour l'élimination du régime de Milosevic en le considérant comme un ennemi principal de la démocratie en Europe comme le préconise à juste titre le papier du 7 avril signé notamment par Philippe Herzog et Alain Touraine, ne doit absolument pas être un obstacle à la critique précise qui s'impose face aux pratiques et aux théories américaines dominantes.
Elles sont dangereuses, étrangères à notre ethique politique et en particulier à celles de la gauche, elles ne sont pas faites pour règler les problèmes en Europe, mais pour les transformer en source de dérèglement contrôlé fondé sur la destruction des souverainetés étatiques et l'avènement des chocs entre religions et communautés, dans le but d'installer la prédominance des réseaux et des marchés en laissant aux projets politiques et sociaux et aux ordres républicains, la qualité d'impuissantes utopies.
M. Huntington et ses agitateurs veulent seulement figer des vendettas ; la gauche devrait en Europe viser à coordonner des démocraties, à structurer du bon voisinage et à sceller des pactes sociaux, mettant fin au relations intercommunautaires violentes comme source de légitimité.
Mais pour imposer ce modèle pour lui donner l'épaisseur politique d'un projet de reconstruction de la société civile et de la société politique il ne suffit pas d'avoir des idées. Il faut disposer de forces militaires capables de garantir la réalisation de cette espérance et d'y veiller dans le détail. Il est significatif que depuis que les accords de Dayton ont été signé aucun progrès n'a été fait dans la réalisation des clauses politiques de l'accord. Il reste un accord de cessez le feu scellé sous menace de frappe.
Les Européens doivent admettre que les Américains, en effet, ne sont pas actuellement programmés pour le state building - ils le disent eux même - mais pour le world shaping. Unifier le monde comme marché par l'imposition de normes transnationales au prix d'une dérégulation sauvage, cela ne prépare pas des reconstructions d'après guerre mais des chaos mafieux. La victime la plus spectaculaire de cette école de "modernisation" c'est la Russie. La plus proche des Etats-Unis, c'est le Mexique. La Yougoslavie est une variante sans espoir de la résistance à la dérégulation libérale tombée dans le nationalisme mafieux. Depuis le retour aux affaires de la droite reaganienne et néo-darwinienne, et malgré l'angélisme new age, l'essentiel de la vision impériale des Etats-Unis, ce n'est pas la reconstruction de la cité, la remise en forme de l'avenir, le retour aux réalités sociales et politiques repoussant dans l'histoire ancienne les fantasmes vengeurs des identités communautaires. Même si l'on peut admettre que la gauche clintonienne a bien des points d'attache avec un libéralisme humaniste, sa victoire la bas n'est pas certaine et ce n'est pas un produit d'exportation. L'Amérique impériale flotte sur les eaux profondes d'un communautarisme armé et d'une culture de l'incarcération des exclus sociaux qui n'a pas dit son dernier mot.
Il n'y aura donc pas de paix réelle en Bosnie ni en Serbie ni dans les zones troublées des Balkans où les peurs anciennes ont été excitées par le règne régressif de Milosevic, si ce sont les Américains qui dominent le processus ; si les Européens ne forment pas un projet cohérent destiné à intégrer les Balkans dans l'Union européenne. C'est en renforçant les structures d'Etat et les pactes interétatiques qui sont historiquement et logiquement nécessaires pour sceller les "paix de religion" au sortir des guerres du même nom. D'où une proposition corollaire pour le moyen terme.
L'UEO doit être réformée et se fondre dans l'Union Européenne, en devenir le conseil de défense et de sécurité, afin d'être capable de gérer les débats proprement européens sur la paix européenne, sans dépendre ou se rattacher organiquement au sytème de l'OTAN, décidément trop militarisé actuellement pour la mise en forme de l'Europe.
Enfin, il me semble nécessaire encore un fois de relancer l'idée économique et politique d'un confédération balkanique ayant vocation non pas à entrer dans l'OTAN mais à entrer dans l'Union Européenne. Bien entendu, un tel projet n'interviendra pas dans le temps de la campagne militaire finale, mais après la réalisation des buts militaires, éliminant les forces serbes du territoire kossovar. On a le temps d'y repenser. si on veut que l'UE devienne ce qu'elle peut être : un modèle d'agrégation de systèmes de paix.
Alain Joxe
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