La crise du Kosovo ouvre un débat beaucoup plus mouvementé que le succès apparent final de lopération des frappes aériennes de lOTAN ne permet actuellement de le percevoir. En Europe, les critiques de lensemble de lopération sont plus sourdes quaux Etats-Unis où les contradictions qui ont règné, entre lExécutif civil et les commandements militaires, éclatent au grand jour sans la retenue quon est habitué à observer en ces matières sur le vieux continent. Le modèle américain de discussion aura une influence positive sur les débat européens qui devront être plus explicites et plus transparents.
Tout le monde est daccord sur le fait que la décision dagir militairement contre la Serbie à propos du Kosovo est prise en contradiction avec la lettre et lesprit de la Charte, du point de vue de la procédure de décision et donc quelle est illégale au sens ou ce mot est précis en droit international. Mais elle elle nest pas illégitime. Sa légitimité ne concerne pas la décision de frappe aérienne proprement dite, mais seulement le principe dune décision daction militaire durgence poursuivant deux objectifs politiques légitimes et que lUnion Européenne a un intérêt vital à faire respecter dans son voisinage et quil nest pas nécessaire de référer à un droit dingérence humanitaire universel émergent :
- elle devait être destinée à sauver la vie et les droits de populations civiles subissant un "nettoyage ethnique" dune violence barbare de la part dun pouvoir tyrannique constituant une violation de la déclaration universelle des droits de lhomme et toutes les clauses de respect du droit des minorité et de respect des droits de lhomme qui constitue le code de bonne conduite de lensemble des Etats Européens signataires de la déclaration dHelsinki.
- elle devait mettre fin à ce qui dans laction du gouvernement de la Fédération Yougoslave constituait une menace à la paix régionale étant donné la structure des nationalités des pays voisins La question albanaise nayant pas été réglée raisonnablement naguère par loctroi du Kossovo à la Serbie, cette province avait été placée par Tito dans un statut dautonomie spécial qui devait permettre lapaisement des passions nationalistes, qui y parvint longtemps et que Milosevic détruisit lorsquil effectua son virage du Communisme au Nationalisme Grand serbe en 1989.
La question de lindépendance du Kosovo aurait pu très bien évoluer vers un calme européen standard dans un voisinage balkanique où le modèle eût été celui les relations tchèque et slovaque, Hungaro Roumaines, turco bulgare, albano-macédonienne.
Les choix nationalistes de M. Milosevic sont politiquement responsables des désastres planifiés qui ont amené la décomposition de la Yougoslavie et le rétrécissement continu de lemprise serbe, et ils ont enfoncé lopinion serbe dans cette perception autistique de peuple martyr et dans son "négationnisme en temps réel" malgré les découvertes accablantes de fosses communes.
Le glissement hors du modèle dHelsinki ayant commencé il y a dix ans, on peut considérer comme légitimes les réactions défensives des états européens : affrontés au danger systémique dun fascisme balkanique post communiste prônant la séparation sanglante des communautés quand toute lEurope parie au contraire sur un équilibre fondé sur le respect conjoint des frontières et du droit des minorités, les Européens divisés ont réagi de manière lente trouble et inefficace. Les principes de bon voisinage ayant subi en Yougoslavie, puis en Bosnie, puis au Kosovo des attaques dune violence inouïe, le devoir dintervention de lEurope était poussé par les opinions et lintervention était légitime et inévitable, pour de bonnes raisons.
Légitimité de lintervention et "droit dingérence"
Il faut préciser aujourdhui dabord quelles sont les raisons qui fondent la légitimité de lintervention, et ensuite si les actions entreprises illégalement ont été dans le sens des objectifs légitimes.
Je voudrais donc faire pour commencer quelques commentaires sur lexcellent document de synthèse de M. Martin Ortega qui nous a été distribué et affirmer des principes un peu différents :
1. Il place le débat au niveau de la question du rapport entre légalité et légitimité à propos de la décision des frappes aériennes OTAN prise sans résolution ad hoc du Conseil de Sécurité après léchec de lultimatum de Rambouillet. Il semble bien considérer que la plus importante justification de toute intervention légitime est la gravité de la situation humanitaire.
2. Je pense au contraire que cest lexistence dune politique de répression interne contraire aux droits de lhomme et aux clauses dHelsinki qui constitue le défi lancé au coeur de lEurope, à la fois aux pays de lEurope occidentale et orientale, et qui fonde la légitimité dune intervention même illégale. La catastrophe humanitaire impose lurgence mais cest la violation politique des principes dHelsinki, commencée en 89, et poursuivie jusquen 99 qui fonde la légitimité. Même si lhorreur du spectacle suscite ladhésion émotionnelle à lintervention de secours, cest la politique de purification ethnique qui suscite ladhésion politique à louverture dactions militaires. Ladhésion politique est en fait le principal facteur de légitimation parce que cest un facteur de légitimation rationnel, cohérent avec les principes du droit quon est en train de bousculer et quil implique donc à terme une modification claire du cadre légal par accord politique .
3. Il existe une deuxième façon de contourner la définition purement humanitaire de la légitimité dingérence dans les systèmes doppression, cest de rappeler quil existe un droit onusien de libération nationale lié à lhistoire de la décolonisation. La mise au ban des nations de lAfrique du Sud pour crime dapartheid aurait pu être proposé comme modèle contre la Serbie depuis 1989. La lutte contre le colonialisme et laide aux mouvements de libération nationale contre lintégrité soi disant intangible des états-nations impériaux constitue une faille dans le principe de la souveraineté absolue des Etats. La France par exemple a parfaitement admis lamputation du territoire national en votant par référendum le droit des Algériens à lautodétermination. De Gaulle dans un sens juridique étroit pouvait être traîné en Haute cour pour avoir livré le territoire national aux mutins et accepté la sécession de ce territoire français sacré doù il était parti lui même pour libérer la France
Je pense que la Serbie comme construction étatique idéologique est un petit empire sauvage minable qui sen prend au musulmans pour affronter le souvenir de lempire turc et nazi et na pas terminé une décolonisation mentale qui sétait construite dans sa représentation du monde dans lentre-deux guerre en héritant (comme la Grèce et la Turquie à la même époque) de représentation national-impériales médiévales et cette construction épique doit être ramenée dans lhistoire littéraire pour la santé politique et mentale des Européens, avec bien dautres pseudo histoires sources de fascismes obscurs.
Eliminer la légitimité du paradigme impérial
En fait, lhistoire doit servir à éclairer la structure complexe du système international et on doit accepter que presque tous les états européens ont eu une structure impériale de départ. Plus exactement que tous les Etats-Nations européens ont eu des ambitions impériales quils ont réalisées par des conquêtes et des oppressions et dont il restait quelque chose dans la mosaïque des nationalités incluses dans les territoires nationaux actuels.
Les aigles romaines ou byzantines sagitent sur bien des écussons (Albanais, Serbe, Russe, Autrichien, Espagnol, Allemand, Américain)
On peut se demander dans ces conditions si lingérence est vraiment une morale ou si cest une stratégie. Sil y a "progrès moral du droit international" qui sachemine vers la création dun droit dingérence pour raison humanitaire, ou si il ne sagit pas du déploiement dune stratégie impériale américaine. Ou sil sagit du déploiement dune stratégie politique européenne qui se donne pour objectif déliminer toutes les stratégies impériales dEurope.
Il mest arrivé récemment de discuter de la chose avec le Professeur Bettati qui est le promoteur de lidée du droit dingérence humanitaire. Il se demande lui sil nexiste pas des trous dans la théorie de linterdiction dintervention dans les affaires intérieures des Etats, sil ny a pas des trous dans la liste des affaires intérieures, autrement dit des affaires intérieures qui sont à la limite dêtre des affaires extérieures. Jaurais tendance à définir deux trous en effet non pas dans le tableau statique des affaires possibles (par exemple : les mariages mixtes, les fleuves frontaliers, les détroits internationaux) mais dans la définition dynamique des contacts.
Le premier serait un trou historique : cette différence interne/externe nexiste pas dans la construction des empires, or tous les états nations ont des traces de cette dynamique interne externe
Le second cest un trou juridique et sociologique : limpossibilité de définir un droit à loppression illimité.
La mutation essentielle de lEurope actuelle est de mettre fin au modèle impérial pour elle même et pour le monde.
Le choix de lHumanitaire élimine le politique
Choisir la situation humanitaire comme source de pratique nouvelle cest au contraire accepter les principes soft de la modification empirique du droit coutumier qui pourrait se passer de lexistence de lEtat rationnel, voire contribuer à son effacement. Comme il sagit bien en effet dune des composantes de la grande stratégie américaine et néolibérale pour lEurope autant identifier immédiatement les glissements que lhumanitarisme non politique cherche à opérer dans les principes de la sécurité européenne. La réduction à lémotionnel dune réaction politique contre un pouvoir hostile est une manière deffacer la conscience politique que cette émotion révèle chez les citoyens des démocraties européennes. Elle pourrait aussi servir à unifier de manière artificielle les motivations européennes et américaines autour dun populisme de télé. Lémotion devant la barbarie est commune aux deux opinions populaires mais la perception dun danger politique voisin ou intérieur immédiat pour lEurope est propre aux Européens. Quelles institutions sont le mieux à même de servir de cadre à cette conscience politique du danger nationaliste, et à fonder une intervention légitime illégale au Kosovo ?
LOSCE, lUnion Européenne, plus légitimes que lOTAN
Ce nest sans doute pas lOTAN qui avait vocation à fonder la légitimité de laction peu légale qui sest imposée à lEurope dans le cas juridique particulier du Kosovo, cest évidemment lOSCE, (par référence au §8 du document du sommet dHelsinki de 1992) . Sans doute, lOSCE ne dispose daucune force armée et nest dotée que dune vie politique effacée. Cest aussi la conséquence dune volonté explicite des Etats-Unis de faire jouer à lOTAN le rôle dune organisation régionale de sécurité tout en conservant son statut dalliance défensive et en y ajoutant un nouveau statut dalliance offensive pour certaines opérations "hors zones" qui sont aujourdhui les seules envisagées.
Faute dOSCE, cela aurait pu être lUE comme agent autonome qui, entrant pour ce sujet en relation avec la CEI, aurait pu constituer le cadre diplomatique adapté si elle avait été dotée de quelque autonomie militaire, si lUEO ait été depuis longtemps déjà constituée en échelon européen dorganisation de la défense et de la sécurité anti crise, si lAssemblée de lUEO ait été considérée depuis longtemps comme une commission de la défense de lEurope, au niveau des prérogatives parlementaires droit de proposition droit denquête, débat de principes ; si lUEO, dans lUE, se fût donné un véritable comité dEtat-Major capable de formuler sur la base des unités, des commandements, des matériels et des hypothèses européennes des scénarios des plans demploi des hypothèses de guerres qui soient appliqués sérieusement aux dangers balkaniques. Tout cela nétait pas fait, tout cela est désormais à faire.
Mais alors il faudrait aussi que lEurope ait une constitution démocratique au lieu de cette dictature du conseil des Ministre tempérée par une bureaucratie des lumières, menacée de corruption, et pas seulement le droit de regard dune chambre denregistrement qui na pas plus de poids que les parlements français dancien régime. Que cette instance démocratique souveraine soit capable de produire un exécutif responsable des actions militaires ; que lopinion publique soit avertie des danger et des besoins politiques économiques et sociaux exigibles pour le maintien et lextension de la zone de paix et de démocratie expérimentée politiquement sur ce continent.
Faute dUnion européenne lONU aurait évidemment constitué un cadre légitime et légal adéquat. Mais on sait davance que les Russes sont obligés par la pression dune opinion dextrême droite nationaliste slavophile à manifester une amitié russo-serbe quasi tribale et que le véto russe à toute initiative de lOTAN est assuré.
Les Chinois en opposant leur véto au renouvellement de la mission de casques bleus américains en Macédoine à la veille de la guerre, ont également ont montré une certaine inclination à jouer de leur véto au conseil de sécurité pour affirmer hors sujet leur statut, voire se venger de quelques problèmes diplomatiques liés à Taïwan.
Faute dOSCE et faute dUnion Européenne dotée dorganes techniques et politiques de défense, Faute dune résolution ad hoc de lONU on sachemine donc vers laction unilatérale de lOTAN sans mandats ONU. LOTAN qui se propose et est dailleurs seul sur les rangs. Mais je pense que cest une erreur de penser que lintervention a lieu en raison de lémotion de lopinion et quelle devient légitime à cause des aspects humanitaire.
Elle a eu lieu en raison du danger politique et du danger pour la paix internationale que représentait laction serbe et elle est devenue légitime pour ces raisons politiques, étant très généralement considérée comme un moindre mal, dailleurs critiquable du point de vue du choix militairement absurde de la frappe aérienne sans intervention terrestre, qui rendait impossible de dissuader laction serbe de nettoyage ethnique et choisissait seulement de la punir..