Les attentats du 11 septembre sont venus convaincre ceux qui pouvait en douter que le monde dans lequel nous vivons était dangereux. Quil sagisse des attentats eux-mêmes ou de la riposte engagée depuis par les Etats-Unis contre le régime des talibans. Cette crise, après dautres, et notamment le drame yougoslave, nous rappelle brutalement la nécessité de disposer dune défense adaptée aux menaces qui pèsent sur notre sécurité. Lune et lautre nous ont également fait comprendre que lEurope ne peut jouir dune véritable autonomie de décision sans disposer dune force elle-même autonome à légard des Etats-Unis, quil sagisse de choisir le degré de solidarité quelle entend assumer à légard de lallié atlantique, ou de décider dintervenir par elle-même si elle le juge nécessaire sans avoir besoin du soutien de ce même allié.
Disposer dune telle autonomie ne se décrète pas. Cela suppose non seulement que la volonté politique soit au rendez-vous, mais aussi que les moyens nécessaires soient réunis. Dit autrement que lEurope dispose dune industrie de défense qui lui soit propre. Dans cette perspective, si lévolution récente des systèmes de production d'armement* [système de production darmement : rassemble les industries darmement stricto sensu, les structures en charge de la définition des besoins en France, la Délégation générale à larmement -, et lautorité politique décisionnaire] va dans le sens de la constitution dun système européen autonome, la dialectique de la concurrence et de la coopération qui sétablit entre deux rives de l'Atlantique, dans un contexte où les acteurs américains demeurent dominants, montre que rien nest encore acquis.
Une triple mutation
Au cours des vingt dernières années, les systèmes de production darmement européens ont connu une triple mutation. Première mutation : la privatisation des firmes darmements. Commencée en Grande-Bretagne dans le milieu des années quatre-vingt, elle sest étendue depuis à tous les pays européens : France, Italie, Espagne, Suède, Autriche, Grèce. Il sagit cependant rarement de privatisations totales, lEtat conservant la plupart du temps une part du capital et une action spécifique, ainsi que la maîtrise de certaines barrières (limites du capital pouvant être détenu par des investisseurs étrangers, par exemple). Néanmoins, le basculement est évident : en France, dans le fonctionnement ancien du système, le secteur public et nationalisé représentait environ 85 % de la production darmement. Désormais, il ne reste plus comme entreprise majoritairement contrôlée par lEtat que GIAT Industries et la Direction des constructions navales, la SNPE étant en rapprochement avec la Snecma dont l'ouverture du capital est en cours. Seconde mutation : la transnationalisation. Elle a notamment conduit à la création dEADS (firme franco-germano-espagnole), mais aussi dAstrium (spatial); de MBDA (missiles), de Thales (ex-Thomson-csf ayant absorbé le britannique Racal). Le même mouvement a conduit à la transformation du GIE Airbus en une société intégrée. Si ce mouvement a pour linstant essentiellement concerné les secteurs aéronautique-espace-électronique, il commence à sobserver également dans larmement terrestre et naval. Troisième mutation : la diversification. Les firmes ont transformé leurs structures internes et léquilibre de leurs activités : hier, les firmes darmement étaient essentiellement constituées dune grosse société-mère ne consolidant quun petit nombre de filiales « historiques ». Lactivité était très majoritairement militaire. Au fur et à mesure des années quatre-vingt dix, on a vu se faire un mouvement de filialisation des activités, donnant plus de « souplesse » aux choix de lentreprise (alliances, coentreprises, cessions dactivités) et une montée des productions civiles (pas nécessairement sur des commandes étatiques) : la production militaire représentait il y a quinze ans les trois quarts du chiffre daffaires de firmes aussi représentatives que lAérospatiale, la SNECMA ou la SNPE,; Aujourdhui cette proportion est inversée. Cette évolution diminue évidemment la dépendance des sociétés par rapport aux commandes étatiques et elle concerne même des firmes aussi militarisées que Dassault aviation dont le chiffre daffaires est maintenant majoritairement civil (gamme des avions daffaires Falcon). Elle transforme aussi lanalyse : on ne peut plus penser aujourdhui la production darmement en isolant cet objet. Il est nécessaire de prendre en compte les firmes globales.
Cette mutation marque la fin du système de régulation administrée qui depuis la fin des années cinquante prévalait dans le secteur de larmement.
Un nouveau contexte international
Contrairement à ce qui sécrit souvent, le basculement du mouvement de militarisation mondial ne commence pas avec la chute du mur de Berlin mais auparavant. Les sommets dans les dépenses militaires mondiales ainsi que dans les ventes darmements sont ainsi atteints dans la période 1987-1988 et précèdent donc limplosion de lURSS. De ce point de vue, le changement du monde serait mieux symbolisé par le traité de Washington de décembre 1987 sur les « euromissiles », qui aboutit à une destruction réelle darmement (et non plus à une limitation de laugmentation), avec des processus de vérifications détaillés et dans un accord asymétrique, les russes acceptant de détruire un nombre plus élevé de têtes nucléaires afin de revenir à une situation de parité stratégique.
Lévolution qui a suivi est connue et, du point de vue de lindustrie darmement, on est sans doute entré dans une « nouvelle course aux armements » ou une « course aux armements de nouvelle génération » ou une course « à la technologie militaire » qui oppose désormais essentiellement les systèmes de production darmement américain et européen.
La course aux armements entre les Etats-Unis et lURSS se faisait sur fond déventuel affrontement militaire, principalement par les armes nucléaires, par la constitution darsenaux (course quantitative), et avec des technologies cachées (furtivité, espionnage électronique). Il est évident que la « course » actuelle entre Etats-Unis et Europe a des caractéristiques différentes : elle na pas de dimension dantagonisme militaire (ni même fondamentalement dantagonisme idéologique). Elle se porte pas principalement sur les armes nucléaires, mais plutôt sur la capacité industrielle dans lensemble aéronautique-espace-électronique. Elle est qualitative plus que quantitative. Elle utilise des technologies ostensibles, cherchant des effets de démonstration, au besoin même avec des technologies encore à létat dannonces. Tout ceci entraîne en particulier quelle ne se traduit pas nécessairement par des augmentations de dépenses du même ordre que celles quon a pu observer dans la décennie quatre-vingt.
Néanmoins, on assiste bien à une compétition féroce entre les deux systèmes, mis en évidence par la guerre ouverte que se livrent les deux avionneurs Boeing et EADS, au plan militaire comme civil, mais qui est loin de se réduire à cela. Lenjeu pour les Etats-Unis est de restaurer la marge davance technologique de haut biveau de leurs firmes dans lensemble des technologies de pointe, considérée comme une des bases de leur suprématie mondiale.
Dans cet affrontement qui mêle « compétition fratricide » et « coopération fraternelle », les Etats-Unis ont clairement développé toute une panoplie de moyens de « concurrence oblique » - polémiques sur les avances remboursables dont bénéficient Airbus, sur le niveau technologue supposé en retard des productions européennes, accusation de volonté protectionniste avec le concept ressassé à lenvi outre-atlantique de « forteresse Europe », pressions politiques et diplomatiques sur les clients sous influence, développement dun discours sur les transparence supposée être moins grande en Europe quaux Etats-Unis, modifications unilatérales de règles aéronautiques au profit de Boeing, cadeaux fiscaux aux entreprises américaines avec le systèmes des FSC* [* Foreign sales corporations : système permettant aux entreprises exporatrices américaines déchapper à limpôt. Ce système vient d'être condamnés par l'OMC sur plainte de l'Union européenne]. Enfin, les Etats-Unis développement également des stratégies de contournement : alors que leuropéanisation parait être faite pour lessentiel dans le domaine aérospatial et électronique, les secteurs navals et terrestres sont encore loin de compte et lon a vu dans les deux dernières années des groupes américains prendre le contrôle de producteurs darmements terrestres européens : General Dynamics a ainsi pris le contrôle de lespagnol Santa Barbara (alors même que celle-ci avait des accords production sous licence avec lallemand Krauss-Maffei), General Motors a pris le contrôle du suisse Mowag, United Defense (du groupe américain Carlyle) a pris le contrôle de la filiale du groupe suédois Bofors, Bofors Weapons Systems. Ces incrustations rendront évidemment plus difficiles la réalisation dune européanisation dans ce secteur et la proposition récente des autorités américaines au chantier naval allemand HDW de construire les sous-marins classiques commandés par Taïwan est de même nature.
Mais cette logique daccords transatlantiques ne résulte pas seulement de la volonté des Etats-Unis dintroduire des coins dans un système européen de production darmement en voie démergence. Elle résulte aussi des choix stratégiques des firmes européennes souvent appuyés par leurs propres gouvernements, qui voient dans lalliance américaine un choix à la fois technologiquement et politiquement cohérent, compte tenu des imbrications des systèmes et du discours sur lalliance et des interventions communes. Cette logique nest pas nouvelle et les accords Snecma-General Electric ou Thales-Raytheon témoignent de la capacité quont eu les firmes publiques françaises à trouver des partenaires outre-atlantique, avec la bénédiction gouvernementale, dès lors que cela correspondait à leurs intérêts. Ces coopérations répondent en partie aux affrontements au sein de chaque système (Lockheed-Martin contre Boeing aux Etats-Unis, BAe Systems vs EADS en Europe, etc..). Elles traduisent la concentration des producteurs, évitent une montée aux extrêmes dans laffrontement commercial, rassurent les petits pays européens atlantistes, tels la Belgique, les Pays-Bas ou le Danemark, qui nont que peu dintérêts industriels nationaux à défendre et regardent surtout quels sont les niveaux de compensations en termes demploi au moment du choix. Elles peuvent également préfigurer des stratégies dalliances industrielles des groupes, plus déconnectées quauparavant des impératifs stratégiques. Elles ont pour conséquence de construire une transatlantisation du système qui aboutit à ce que le couple américano-européen constitue indissolublement un acteur particulier du point de vue international, ce qui sobserve dans une certain zonage du monde du point de vue des fournitures darmement, face à lémergence dun ensemble Russie-Chine-Inde fonctionnant de manière autonome par rapport à laffrontement atlantique.
Des difficultés nouvelles
La production darmement na de sens que si elle est au service dune autonomie stratégique. Celle-ci était évidemment menacée par la concentration exceptionnellement rapide et de grande ampleur du système américain qui de 1993 à 1997 à donné naissance au trois groupes géants Boeing-McDonnell Douglas, Lockheed-Martin et Raytheon. La tentation du monopole exprimée au milieu des années quatre-vingt dix a du faire place à une tactique de liens discrets dabord puis renforcés. Mais la visée américaine consistant à nouer des alliances capitalistiques, qui auraient forcément été déséquilibrées quand les firmes européennes étaient dispersées, a été battue en brèche avec laccélération de leuropéanisation observée en 1999-2000. Lenjeu était sans doute celui de la survie des industries européennes darmement. ce premier niveau de difficultés a été franchi, mais cest pour entrer dans un deuxième niveau, peut-être plus difficile encore.
La constitution dun système européen darmement autonome est en effet loin dêtre achevée. Leuropéanisation a certes avancé avec EADS, Astrium, MBDA, BAe Systems, Thales, mais les secteurs de larmement terrestre et naval nont sont encore quau début des rapprochements. De la même façon, les motoristes européens sont encore sans doute trop dispersés par rapport aux producteurs doutre-Atlantique et si un certain nombre de regroupements ont commencé à se faire dans le secteur des équipementiers, ce domaine est encore loin davoir atteint un niveau de recomposition correspondant à celui des maîtres doeuvre. En outre, Les fusions réalisées nexistent pour linstant que sur le papier. Laspect juridique était bien sûr important, mais il reste à réussir la fusion de cultures nationales différentes et de cultures dentreprises dissemblables, ce dernier point nétant pas toujours le plus facile comme lillustre la constitution dEADS, alliant à la fois des entreprises allemandes, françaises et espagnoles, mais aussi des groupes venant du secteur public Aerospatiale et du privé Matra.
Léquilibre transatlantique est par ailleurs loin dêtre définitivement établi. Si les firmes américaines ont été obligé den rabattre quant à leur prétention ouverte à lhégémonie, elles nont pas pour autant dit leur dernier mot et développent, comme on la expliqué plus haut, des stratégies de « concurrence oblique » et des stratégies de « contournement ». Ladministration américaine a lancé un certain nombre dinitiatives qui peuvent être lues comme des « initiatives de dissociation » de lEurope quil sagisse du programme davion de combat Joint strike fighter (JSF), dans lequel la Grande-Bretagne est déjà engagée à hauteur de 2 milliards de dollars, de la défense antimissile ou de linitiative de coopération sur la défense, dans laquelle le traitement différencié des pays européens vise clairement à enfoncer un coin entre le Royaume-Uni et les autres grands européens. Dans tous ces domaines, la cohésion européenne sera mise à lépreuve et il nest pas sûr quelle résiste. Enfin, la concurrence à lexportation des matériels darmement qui est la traduction concrète principale de laffrontement transatlantique crée un risque majeur dalignement des productions européennes (donc du logiciel stratégique qui va avec) sur celles du producteur dominant, donc sur son propre logiciel.
Les nouvelles formes des systèmes de production darmement créent enfin de nouveaux problèmes pour les gouvernements européens confrontés désormais à un producteur en situation de monopole (au « mieux » de duopole) pour la presque totalité des productions majeures darmement. Ce qui pose des problèmes de prix, mais aussi des problèmes de dépendance des Etats vis-à-vis des différents producteurs dautant que le développement de la logique financière et du culte de la « valeur pour lactionnaire » risque de faire naître des problèmes nouveaux de pérennité des firmes et de sécurité.
Cela dit, cette nouvelle distance qui sétablie entre les firmes et lEtat na pas que des aspects négatifs. La proximité institutionnelle entre Etat et producteurs darmement, à lépoque des arsenaux, avait abouti à limiter la liberté de manoeuvre politique de lEtat. Une rigidité loin dêtre seulement liée au statut très protecteur dont bénéficiait les ouvriers dEtat et à la difficulté de leur organisation syndicale principale à accepter tout changement. On avait certes là une puissante rigidité dans la mesure où la revendication légitime de maintien de lemploi était trop souvent associée, sinon confondue, avec le maintien des productions darmement et des crédits correspondants. Mais ce facteur na pas été le seul à jouer et, de la même façon, la rigidité idéologique des cadres de ces arsenaux, protégeant dabord leurs intérêts de corps, a entravé de façon encore plus marquée des évolutions nécessaires que lEtat na pas pu mener à terme. En ce sens, le mouvement actuel qui distingue mieux les responsabilités de lEtat et celles des producteurs est loin dêtre aussi négatif quon lécrit parfois. En revanche, il est clair que cette distanciation fait naître des difficultés nouvelles et quen particulier, les entreprises ne seront plus à la disposition de lEtat comme elle pouvait lêtre auparavant, comme en témoigne la dureté des négociations à propos du missile M51 (fleuron pourtant de la dissuasion) depuis que les gestionnaires de Matra sont passés aux commandes chez Aérospatiale-Matra, les conditions du contrat nétant pas jugées par ceux-ci comme « compatibles avec les objectifs de rentabilité du capital investi », langage tout à fait nouveau dans les relations Etat- producteurs darmement en France
Une volonté stratégique ambiguë
Le mouvement deuropéanisation des systèmes de production darmement semble aujourdhui en avance sur le processus deuropéanisation politique, même si depuis le sommet de Saint-Malo de décembre 1998, celui-ci a accéléré son pas. Le corps de défense européen nest encore quune ébauche de défense européenne et sur le plan proprement dit de larmement, lOCCAR (organisme conjoint de coopération en matière darmement) ne joue pas encore le rôle dagence dacquisition européenne qui devrait être le sien. Il a fallu trente ans, du plan Werner à la mise en uvre du traité de Maastricht, pour que lEurope se dote dune monnaie commune, les défis auxquels nous sommes confrontés aujourdhui rendent nécessaire de forcer quelque peu la cadence en matière de défense, sauf à sinstaller dans un statut de supplétif des forces américaines, dénué dautonomie stratégique.
Encadré :
Avec 344 milliards de dollars, le budget de défense américain pour 2002 accélère sa progression entamée depuis 2000 et se situe largement au dessus de celui des années Clinton (310 milliards de dollars constants 2000 en moyenne de 1993 à 2000). Il demeure cependant nettement au dessous de celui des années Reagan et Bush père (respectivement 394 et 390 milliards en dollars constants 2000 en moyenne de 1981 à 1988 et de 1989 à 1992). On doit cependant remarquer que ce budget a été préparé avant les attentats du 11 septembre, dont l'effet le plus net dans ce domaine a été de rendre impossible les critiques démocrates au Congrès.
Les inflexions principales que ces attentats vont entraîner dans la politique d'armement américaine sont sans doute un accent plus fort mis sur les capacités technologiques, les systèmes d'information et de communication, d'acquisition du renseignement et de coordination des différents systèmes d'armes. C'est en tout cas ce que développe la Quadriennal Defense Review présentée le 30 septembre par le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld. Dans cette perspective les relations industrielles avec les pays européens passent au second plan : l'Union européenne n'est même pas mentionnée dans ce document important, ni la coopération transatlantique.
Les premiers producteurs mondiaux d'armement |
|||
Chiffre d'affaires total 1999 en milliards d'euros |
Chiffre d'affaires défense en milliards d'euros |
||
Boeing |
Etats-Unis |
54,5 |
14,6 |
Lockheed-Martin |
Etats-Unis |
23,9 |
16,9 |
EADS (pro forma) |
Europe |
22,5 |
4,5 |
BAe Systems |
Europe |
18,8 |
14,6 |
Raytheon |
Etats-Unis |
18,6 |
10,8 |
Northrop Grumman |
Etats-Unis |
8,4 |
6,7 |
General Dynamics |
Etats-Unis |
8,4 |
5,3 |
Thales (y.c; Racal, pro forma) |
Europe |
6,9 |
4,3 |
Litton |
Etats-Unis |
5,3 |
3,7 |
UTC |
Etats-Unis |
23,5 |
3,3 |
Finmeccanica |
Europe |
3,7 |
2,6 |