Le paradoxe de redeker : blanc, c’est noir 

Jean-Paul HEBERT

Le Monde, 1er avril 2003.

 

Robert redeker développe dans le monde du 26 mars 2003 un paradoxe tout à fait intéressant dont l'idée essentielle est celle-ci : si un mouvement social revendique ou prétend agir pour tel objectif, alors c'est que son véritable objectif est le contraire de celui qui est annoncé : et l'article d'accumuler les illustrations de ce paradoxe : s'ils prétendent manifester contre la guerre, alors c'est qu'en réalité ils sont contre la paix. Ils se prétendent anti-impérialistes ? en réalité ils sont fascistes nazis et communistes. Ils se disent pacifiques ? en fait ils sont agressifs. Ils disent "paix sur la terre" ? ça veut dire guerre à l'Amérique. ce pacifisme se révèle comme un discours de la guerre. Ils défilent pour la démocratie ? en fait ils veulent "la loi planétaire de la jungle". Ils parlent de liberté ? ils ne cessent de choisir en faveur des totalitarismes… Bref, chaque fois qu'ils disent "blanc" il faut entendre "noir..

Du coup bien sur, il n'est pas difficile de discréditer l'actuel mouvement anti-guerre, dont les origines seraient à la fois mai 68 "enfant de coca-cola et de Marx", (quelle finesse dans l'analyse !) et le vichysme haineux et propagandiste. Quand on aura ajouté à cela les sempiternelles références à Munich et l'affirmation que l'objectif secret de tout cela est "de faire oublier la victoire des américains sur le nazisme ", on conviendra que si les premières applications du paradoxe de redeker (s'ils parlent de paix c'est qu'ils veulent la guerre) pouvaient faire sourire, tant la ficelle est grosse, en revanche, il est un niveau d'accumulation dans l'incrimination qui devient difficile à supporter.

Peut-on donc rétablir brièvement quelques faits : Le mouvement actuel est-il "pacifiste", au sens habituel du terme, c'est-à-dire opposé en toutes circonstances à la guerre ? Évidemment pas : la plupart des organisations et des personnes qui animent et soutiennent ce mouvement , et en particulier la Ligue des droits de l'Homme pour ce qui concerne le signataire, se définissent comme pacifiques, c'est-à-dire attachés à épuiser toutes les voies de recours avant d'en arriver au moyen ultime quand celui-ci est nécessaire. Cette manière de voir s'oppose au militarisme qui croit pouvoir réguler toutes les relations internationales en se précipitant sur la guerre dès que surgit un conflit. Mais cela ne peut être confondu avec le pacifisme qui préfère le déshonneur à l guerre. De la Résistance à l'intervention militaire pour arrêter l'épuration ethnique au Kosovo, il est des situations où il faut hélas, prendre les armes. Nous avons toujours pris nos responsabilités sur ces questions. Prétendre le contraire est malhonnête.

Le mouvement antiguerre aurait un discours "bicampiste" (on suppose que cela veut dire manichéen?), "exclusivement tourné contre les américains". Le mouvement antiguerre dans toutes ses prises de positions a critiqué et dénoncé les choix politiques de l'actuel gouvernement des États-Unis, ce qui est tout à fait autre chose. Robert redecker attribue au mouvement antiguerre un vocabulaire qu'il est assez facile ensuite de dénoncer : nous aurions une rhétorique de "l'Amérique contre les peuples", de "guerre à l'Amérique" etc. Bien entendu, aucune de ces formulations (ni rien d'approchant) n'est jamais employé dans les textes du mouvement pour une raison assez simple : c'est que, si stupides que nous soyons "puisque nous combattons la paix "sans nous en rendre compte"), nous ne sommes cependant pas totalement ignorants : l'Amérique ce n'est pas seulement les Etats-Unis, c'est aussi le Canada, le Mexique, le brésil, l'argentine, le Chili etc. et aux Etats-Unis, ce qui selon nous pose problème c'est la politique appliquée par le gouvernement. Donc rien dans nos prises de position qui ressemble à un quelconque discours antiaméricain.

Un des indices les plus forts de notre inspiration "vichyste" voire "vichysto-nazie" serait l'emploi du "syntagme" anglo-américain (qui n'est pas un syntagme, mais la question principale n'est pas là) dans le "chapelet interminable et bariolé des manifestations de rue". Si le chapelet n'était pas bariolé, cela serait-il moins grave , docteur ? mais surtout, on attend avec curiosité, l'avalanche de citations où serait employé ce "syntagme". L'affirmation est fausse et elle est injurieuse.

Le reste de l'article n'est pas démuni de ces procédés par lesquels on discrédite (les slogans sont forcément "tonitrués", nos motivations sont forcément "le ressentiment", les peuples -et nous avec- ne désireraient au fond que l'aliénation, etc.) ainsi que des approximations grossières : ("c'est à l'armée américaine que l'on doit la libération du nazisme"). Personne bien sur n'a jamais nié l'importance décisive de l'entrée en guerre des Etats-Unis en 1941 et de la part qu'ils ont pris à cette guerre. nous n'oublions rien et nous savons ce que nous devons au sacrifice des soldats américains; mais nous n'oublions pas que pendant un an c'est la Grande-Bretagne et la Grande-Bretagne seule qui a héroïquement porté le poids de la guerre face au nazisme. Nous n'oublions pas les morts de l'armée rouge, nous n'oublions les forces française libres, ni la Résistance, nous n'oublions pas les partisans yougoslaves, nous n'oublions aucun de ceux qui ont lutté contre le totalitarisme.

Non, notre vocabulaire n'est pas ambigu : la voie guerrière choisie par George Bush et son gouvernement n'est pas la voie appropriée à la situation. Outre qu'elle viole la légalité internationale, Elle engendrera plus de misère et de souffrances encore pour les premiers concernés le peuple irakien (même si le mot peuple paraît déplaire à robert redeker). Elle déstabilisera plus encore des pays qui n'ont pas besoin de l'être, elle exacerbera des antagonismes qu'on pouvait réduire. Elle est tout à la fois une faute et une erreur. Et nous continuerons de le dire, sans ambiguïté, malgré les extrémistes de tous bords, malgré ceux qui voudraient bien qu'advienne le "choc des civilisations" qui justifieraient leurs procédés belliqueux, malgré les procès d'intention .

Le paradoxe de redeker n'est q'un procédé rhétorique.

Quand le mouvement antiguerre dit "non à cette guerre", il veut dire très exactement "non à cette guerre"

 

 

Jean-paul hébert

(membre du comité central de la Ligue des droits de l'homme)