GUERRE EN TCHETCHENIE ET EN IRAK

Jean-Paul HEBERT

Rouge et vert, N°176, 8 novembre 2002.

 

Ainsi donc le commando tchétchène du palais de la culture dans le quartier proletarskaïa de Moscou a été éliminé et cent vingt otages sont morts, sur environ sept cents personnes. Certaines questions n'ont pas de réponse : comment expliquer qu'aucun des membres du commando n'ait eu le temps de faire sauter ses explosifs ? était-ce véritablement des explosifs ? D'autres ont des réponses évidentes : si tous les membres du commando sont morts, ce n'est pas seulement par les effets du gaz mais parce qu'ils ont été exécutés, comme il y a quelques années les membres du mouvement Tupac Amaru dans l'ambassade du japon à Lima. Le bilan est lourd , il correspond assez bien à la rudesse de guerre dont sont capables les forces russes. Le pouvoir russe s'enorgueillit d'un succès, faisant valoir que cette prise d'otages n'a pas pu faire plier le pays. Comment ne pas voir cependant que cette victoire "militaire" n'est pas forcément une victoire politique ?

D'abord parce q'une certaine attention mondiale va à nouveau se porter sur la situation en Tchétchènie : jusqu'à présent il y avait eu peu de réactions : la seule sanction internationale avait été au printemps 2000, la décision du conseil de l'Europe de suspendre pendant six mois le droit de vote de la délégation russe. Certes un rapport de la FIDH avait bien tenté d'attirer l'attention sur la gravité des crimes commis en Tchetchénie, mais les réactions internationales étaient restées très discrètes.

Pourtant cette seconde guerre de Tchétchénie est une succession de cruautés graves : exécutions sommaires, enlèvements, viols, tortures, spoliations, rackets, avec plus de 200 000 réfugiés fuyant ces horreurs, ayant déjà supporté celles de la première guerre (1994-1996) qui avait fait plus de 80 000 morts dans le pays et avait été particulièrement marquée par la destruction de Grozny, la capitale.

Comment ce conflit s'est-il noué ?

La production de pétrole de la région qui a représenté jusqu'à 45% de la production de pétrole soviétique avant 1940 ne pèse plus guère que 1%. En revanche un des enjeux majeurs est la circulation du pétrole de la mer Caspienne : après le conflit de 1994-1996 l'oléoduc bakou-novorossisk (passant par la territoire russe) avait été remis en service (novembre 1997). Mais ensuite un oléoduc Bakou - Soupsa (en Géorgie) a été ouvert en avril 1999, s'intégrant pratiquement dans le système de sécurité de l'OTAN et les autorités azerbaïdjanaises et turque ont confirmé en octobre de la même année la construction d'un oléoduc bakou - ceyhan (en Turquie) qui achèverait de détourner du trajet russe le pétrole de la mer Caspienne.

 

Plus fondamentalement encore, la situation est aussi le fruit de la façon dont, sous la pression des idéologues libéraux pressés d'accélérer la décomposition de l'URSS, a été gérée l'évolution des différentes entités politiques de l'Union en 1991-1992 : dans la logique du "diviser pour régner", l'administration moscovite plutôt que de proposer un statut d'autonomie fondé sur des critères démocratiques , a mis en place une sorte de "fédéralisme à la carte" en pratiquant quasiment un "affermage généralisé" des secteurs les plus rentables : banque, pétrole, alcool, tabac, caviar, drogue, armes… Des clans, des groupes locaux se sont ainsi taillé de petits empires et la décomposition lente du pouvoir central a rendu de plus en plus difficile un contrôle, pourtant nécessaire.

La guerre de 1994-1996 avait été marquée elle aussi par une prise d'otages en juin 1995 à Boudennovsk : dans l'assaut les otages (150 personnes) avaient été tués mais les preneurs d'otages avaient pu s'enfuir. Toutefois, cet événement avait fait s'ouvrir des négociations qui s'étaient conclu par l'accord Tchernomyrdine - Maskhadov du 23 novembre1996, mettant fin à la guerre. Cette période se clôt avec les actions des groupes armés islamistes de Chamil Bassaïev au Daghestan voisin qui servent de prétexte au retour des troupes russes à partir de septembre 1999 en tchétchénie pour "pourchasser les terroristes islamistes". A ce moment Vladimir poutine est le premier ministre de Boris Eltsine et se prépare pour les élections présidentielles de juin 2000 contre la candidature de Evgueni Primakov et le rapport de force ne lui est pas favorable. Les évènements de tchétchénie ainsi que les attentats meurtriers de l'automne 1999 à Moscou, dont l'origine est loin de pouvoir être attribuée aux tchétchènes, vont opportunément donner l'occasion à Vladimir poutine de faire étalage de sa fermeté ("nous les buterons jusque dans les chiottes") et feront basculer le résultat en sa faveur.

Pour autant, les différentes manœuvres refusant d'accorder à la Tchétchénie une autonomie comparable à celle qui existe ailleurs n'aboutissent qu'à prolonger une guerre dont il est clair que l'issue ne peut être que politique.

Le pourrissement de la situation créé par le pouvoir central russe aboutit aujourd'hui à une montée en force des groupes islamistes dans la résistance tchétchène. Avec la bénédiction tacite de George Bush, Vladimir poutine est en train de créer une seconde situation afghane. La victoire militaire ici ouvre la voie à une stupidité politique plus grande. Les tchétchènes n'ont pas vraiment de raisons de se réjouir, mais les russes auraient tort de pavoiser. Et les irakiens, là-dedans, ont toutes raisons de tendre le dos : quand les chefs de bandes font le ménage dans leurs quartiers respectifs, ce n'est jamais annonciateur de bonnes nouvelles pour les sous-fifres.

 

 

Jean-paul Hébert