Globalisation de l'armement en Europe : européanisation ou transatlantisation ?

Jean-Paul HEBERT

In RAMSES 2002



L'européanisation de l'armement s'est faite à un rythme rapide depuis 19991 et, par certains aspects, fait partie du mouvement de mondialisation.

La naissance de EADS et de BAe Systems, 3ème et 4ème firmes mondiales d'aéronautique et de défense, s'est accompagnée de la mise sur pied d'Astrium, dans le domaine spatial, et de MBDA, deuxième missilier mondial, même si les négociations avec la partie italienne ont été plus difficiles que prévu. De son coté Thales (ex-Thomson-CSF) en rachetant l'électronicien britannique Racal est devenu le deuxième industriel de la défense au Royaume-Uni et le groupe développe une stratégie de "multidomesticité" qui le conduit à s'implanter en Corée du sud, en Afrique du sud , en Australie.

On doit cependant prendre en compte le fait que cette européanisation concerne pour l'essentiel le secteur aéronautique - espace - électronique, mais que les secteurs d'armements classiques (terrestre et naval notamment) n'ont pas encore fait la même évolution, même si des initiatives, principalement allemande et britannique, se dessinent. En outre, les motoristes européens sont encore très dispersés et le mouvement de concentration chez les équipementiers ne s'est amorcé que dans des formes essentiellement nationales (autour de Snecma , de Matra, de Sagem en France, de GKN et de Rolls-Royce en GB, de Rheinmetall et de Wegman en Allemagne, de Saab en suède). L'européanisation est donc loin d'avoir atteint le niveau global qu'elle pourrait avoir.

Si on s'attache à l'importance des privatisations dans ce secteur, Cette évolution paraît s'inscrire dans le mouvement plus général de mondialisation suivant les principes libéraux de l'économie. Mais il faut remarquer que ces privatisations (Grande-Bretagne, France, Italie, Espagne, Suède, etc) sont rarement totales et que les Etats gardent des moyens spécifiques d'intervention. De plus, l'image d'un secteur américain de l'armement fonctionnant sur des principes véritablement libéraux est largement mythique : la formidable restructuration de 1993-1997 outre-atlantique n'aurait pas eu lieu sans l'impulsion politique de l'administration et ses engagements concrets (absence d'opposition des autorités anti-trusts, aides financières aux restructurations) et les liens entre le secteur de l'armement et le pouvoir politique aux Etats-Unis sont évidemment d'une autre nature que ceux des autres secteurs économiques. Si l'évolution en cours du secteur de l'armement en Europe est bien une mutation radicale de la forme d'engagement de l'Etat, elle n'est pas pour autant une disparition de cet engagement, et il s'agit donc d'une modalité particulière de mondialisation.

D'autant que ces évolutions industrielles sont accompagnées de la gestation d'instruments politiques (OCCAR, corps européen,) qui n'abandonnent pas complètement la production d'armement au libre jeu des forces d'un marché qu'il est difficile de caractériser purement et simplement comme un marché économique classique. Il est vrai, toutefois, que l'importance prise par les actionnaires privés, modifie la culture d'entreprise de ces producteurs et leurs priorités de gestion. De plus, Il est clair que ces producteurs, jusque-là appuyés sur les ressources financières de l'Etat, vont se trouver en concurrence sur les marchés financiers avec les "autres" firmes et que leurs divers ratios de rentabilité vont prendre une importance accrue, les rapprochant ainsi du modèle anglosaxon. Cependant ces transformations importantes ne font pas disparaître les spécificités de la mondialisation dans l'armement.

Et ce d'autant moins que ce mouvement global a maintenant engagé les producteurs américains et européens dans une course à la suprématie de la technologie militaire, dont l'enjeu est la maîtrise des marchés des pays amis et alliés d'une part et des pays émergents d'autre part. Cette compétition très âpre n'exclut pas les liens de coopération, ni la convergence des produits (furtivité, électronique, drones, etc.) et constitue, pour le reste du monde, ce "couple terrible" en un acteur unique, un janus dont la domination mondiale est effective, à l'exception de l'ensemble russie -chine- inde et des tentatives limitées de quelques producteurs émergents. L'européanisation s'accompagne d'une transatlantisation qui donne une forme particulière à la mondialisation de l'armement.



Jean-Paul HEBERT
1 - voir Jean-Paul Hébert, Naissance de l'Europe de l'armement, Cahier d'étude stratégique N°27, juin 2000, 144 pages et Jean-Paul Hébert, La consolidation de l'Europe de l'armement face au défi transatlantique, cahier d'étude stratégique N°30, mai 201, 152 pages.


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