Une mondialisation sous contrainte.

Jean-Paul HEBERT

In RAMSES 2002



La mondialisation de la production d'armement est une réalité qui présente des caractéristiques singulières par rapport au mouvement général de mondialisation.

La tendance générale à la concentration des producteurs d'armements s'inscrit dans le processus plus global de fusion, absorption, prises de contrôle qui depuis le milieu des années quatre-vingt dix s'est accéléré dans les secteurs de la banque, des assurances, du pétrole, des télécommunications, de la grande distribution, des médias, de l'automobile, de la métallurgie. Cependant, les opérations dans le secteur de la défense sont d'une taille relativement réduite par rapport au reste de l'économie : à elle seule la fusion exxon-mobil (77milliards de dollars) représente plus que l'ensemble des opérations de fusion-acquisitions dans la défense de 1994 à 1998.

De plus, si observe bien une certaine banalisation des firmes de défense, particulièrement repérable dans le désengagement de l'Etat (pas seulement chez les producteurs européens classiques, mais aussi en Inde, Turquie, Grèce, Corée du sud, etc.), cette banalisation n'est pas totale et reste une "banalisation sous contrainte" : dans la plupart des cas, l'Etat garde une part du capital (donc les moyens de remonter éventuellement dans l'actionnariat) ainsi que des dispositifs de contrôle (action privilégiée, limitation des entrées d'investisseurs étrangers, etc). De même, le "relief" politique et juridique mondial n'a pas été totalement aplani et les Etats gardent, le plus souvent , la maîtrise des commandes à l'industrie d'armement ainsi que de la législation sur les exportations. On n'est donc pas en présence dans ce domaine d'un marché ouvert mondialisé au sens plein du terme.

Cependant la concentration très forte des systèmes américains et européens a entraîné une modification du paysage des producteurs mondiaux : dans le classement des cent premiers producteurs (OCDE et pays en développement) du Sipri, les firmes américaines et européennes (UE) occupaient 46 et 36 places en 19931. Cinq ans plus tard, elles n'en occupent plus que 39 et 332. Du coup un certain nombre de pays s'introduisent ou se hissent dans ce classement : Mitsubishi devient en 1998 le 14ème producteur mondial de défense. Mais on voit aussi la montée des firmes indiennes : hindustan aéronautics passe du 91ème au 62ème rang et ordnance factories du 53ème au 44ème. Le phénomène est encore plus marqué pour les firmes israéliennes (6 firmes dans les cent premières), sans compter l'apparition de Singapour et de la Turquie (MKEK) .

Enfin, une certaine forme de mondialisation s'observe aussi dans la multiplication des liens capitalistiques (stratégie "multidomesticité de Thales qui le conduit à prendre des participations significatives dans des producteurs de Corée du sud, d'Afrique du sud ou d'Australie, compétition Boeing / Airbus pour des liens avec Mitsubishi, entrée de producteurs français au capital du brésilien Embraer, etc.), mais là encore la globalisation est loin d'être uniforme et on peut constater un certain zonage du monde : l'ensemble Russie - chine - inde , du point de vue des transferts d'armement, constitue un ensemble autonome par rapport au reste du monde sur lequel s'exerce la compétition du couple Etats-Unis Europe.

La mondialisation de la production d'armement reste donc une mondialisation limitée et sous contrôle politico-stratégique.



Jean-Paul HEBERT


1 - Sipri, Yearbook 1995
2 - Sipri, Yearbook 2000 (dernier disponible)


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