Les Etats-Unis contre l'autonomie politique de l'Europe.

Jean-Paul HEBERT

Article publié dans Rouge et Vert, 29 juin 2001



George Bush vient en Europe et ne s'arrête ni à paris, ni à Londres, ni à Berlin. Il rencontre l'union européenne à Göteborg et Hubert Védrine y voit "un hommage rendu à l'Europe". C'est une manière habile de faire bonne figure, mais la réalité c'est que le président américain qui s'est rendu en Espagne et en Pologne, a soigneusement évité ses principaux alliés européens, ou les a ignoré. C'est que l'enjeu des relations transatlantiques est de plus en plus clairement perceptible : la construction d'une Europe de la défense se fait lentement, avec des à-coups, à un rythme en retard par rapport à l'européanisation industrielle de l'armement, mais elle se fait. Et elle porte en germe les moyens d'une autonomie stratégique de l'Europe. Cette perspective inquiète l'administration américaine plus consciente de la réalité de cette construction d'autonomie que ne l'est souvent l'opinion européenne elle-même et explique la vigueur de la pression américaine dont on aurait tort de croire qu'elle ne date que du président Bush; Il y a en fait une continuité fondamentale dans la politique US. Les modalités peuvent différer et le ton être plus ou moins agressif, la façon de faire même peut être plus ou moins souple comme l'illustrent les nuances entre Colin Powell et Donald Rumsfeld, mais l'orientation générale est al même : il s'agit d'entraver l'émergence d'une Europe autonome stratégiquement. Pour cela les Etats-Unis ont entrepris de lancer un certain nombre d'"initiatives de dissociation". Ainsi le programme d'avion de combat JSF (300 milliards de dollars pour plus de trois mille appareils) est-il l'occasion de courtiser avec insistance les pays européens (ceux qui ont acquis les avions F-16 dans les années soixante dix, mais aussi les autres) pour que ceux-ci participent à ce programme, ce qui rendrait fort difficile la naissance d'un avion de combat européen dans la prochaine décennie. De même l'initiative de coopération sur la défense (DCI) par laquelle les Etats-Unis veulent simplifier les mécanismes d'exportation d'armements et de licence avec les pays européens a-t-elle été l'occasion de définir des règles différentes pour la Grande-Bretagne d'une part et les autres pays de l'union, le calcul étant que cet "avantage comparatif" donné à la Grande-Bretagne rendrait plus difficile les coopérations européennes en matière d'armement. C'est dans ce cadre aussi qu'il faut comprendre le projet de défense antimissile. Certes, ce projet fait partie des représentations récurrentes de l'imaginaire stratégique américain :

En 1957, c'était le programme Ballistic Antimissile Boost Interceptor (Bambi), avec 3600 satellites en orbite basse et des intercepteurs Nike Zeus. Après des dépenses de 13.5 milliards de dollars (valeur 2000), il sera abandonné en 1964. En 1967, lui succède le programme Safeguard (d'abord baptisé sentinel), avec 2500 intercepteurs Spartan et Sprint que la signature du traité ABM rendra caduc, malgré 23.1 milliards de dollars (valeur 2000) de dépenses. En 1983, le président Reagan lance l'initiative de défense stratégique (IDS), conçue autour de radars et d'intercepteurs dans l'espace. 26 milliards de dollars de dépenses (valeur 2000) pour l'IDS ont développé les études de technologies nouvelles et relancé une nouvelle fois la course aux armements avec l'URSS, en voie d'épuisement économique. Mais le programme n'a jamais abouti. En 1991, le président Georges Bush (père) lance le projet de Global Protection Against Limited Strikes (GPALS), avec 1750 intercepteurs à terre et dans l'espace. le projet sera arrêté après l'élection de William Clinton.

Aujourd'hui c'est le programme Missile defense. Il procède de la même illusion dangereuse d'une invulnérabilité déséquilibrante. Mais faute d'avoir un adversaire crédible en face de soi (personne ne peut penser une seconde que la Corée du ord soit une "menace" pour les Etats-Unis), ce projet sert à tenter d'entraîner l'Europe dans une course à la technologie militaire qui l'empêcherait de développer les moyens de son autonomie, si elle s'y laissait enfermer.

Au moment où se concrétisent des transformations majeures (monnaie, défense) pour l'Europe de nature à développer sa capacité de libre-arbitre politique, il est décisif que celle-ci sache résister au chant des sirènes d'alarme américaines.





Jean-Paul HEBERT


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