TORTURE : LA QUESTION NE SERA PAS POSEE

Jean-Paul HEBERT

Article publié dans Le Monde, 9 février 2001


Après les déclarations des généraux Massu et Aussaresses, les dénégations butées du général Bigeard ont pu apparaître comme la réaction solitaire d'un acteur de la guerre d'Algérie qui, parlant de lui à la troisième personne, s'est toujours montré soucieux de soigner son image dans l'opinion. Auquel cas, cette réaction isolée n'aurait guère d'importance. Cependant, il n'est pas si sûr que la reconnaissance de l'existence de la torture et des conditions dans lesquelles s'est déroulée la guerre d'Algérie soit aussi établie qu'on pourrait le penser.

C'est ainsi que la lecture du cours supérieur d'état-major consacré aux "ruptures et adaptations de la doctrine militaire française" dans le cadre du CDES (commandement de la doctrine et de l'enseignement militaire supérieur de l'armée de terre, ancienne école supérieure de guerre) ne laisse pas de surprendre tant son contenu et sa tonalité sont éloignés de ce que l'ensemble des travaux historiques aujourd'hui disponibles ont mis en évidence.

Cette brochure consacre quatorze pages (plus trois pages de bibliographie) à "l'Algérie". Le titre est laconique mais significatif : on ne parle pas une seule fois dans l'analyse de "guerre d'Algérie", alors que le chapitre précédent consacré à "l'Indochine" n'empêchait pas l'auteur d'employer l'expression "guerre d'Indochine". Ici, il n'y a pas de guerre, mais des opérations de "maintien de l'ordre" (sept occurrences) où les "forces de l'ordre" (six occurrences) ont affaire à une rébellion (vingt occurrences), à des "rebelles" (quarante-deux occurrences), à des "bandes rebelles" (dix occurrences). On reconnaît là le vocabulaire officiel d'il y a quarante ans. En face de l'armée française, il n'y a pas de soldats (une seule mention de l'ALN) ; on n'emploie qu'une fois l'expression "combattant rebelle". Il y a seulement dans les "évènements" (page 60) des "bandes qui sèment la terreur" (page 66).

Des causes et des objectifs de cette "guérilla" (cinq occurrences), le lecteur ne saura rien : on dit seulement que "le brasier s'enflamme" à la fin de l'année 1954 (page 55). Mais qu'est-ce qui peut bien alimenter ce brasier ? silence. Aucun exposé, même succinct des revendications, ni des problèmes qui se posaient. De la révolte de 1945 et de la terrible répression qui s'ensuivit, on ne parlera pas. Du bourrage des urnes de 1948 sabotant la tentative d'un nouveau statut, il ne sera rien dit. Sur la longue et tumultueuse histoire du nationalisme algérien, pas une phrase. C'est tout juste si le mot "indépendance" est écrit une fois (page 62). Encore n'est-ce, selon l'auteur, qu'une étape sur le chemin de la Révolution censé être le but du FLN.

Guérilla sans cause, sans histoire et sans soldats, ces "évènements" paraissent plutôt se rattacher à une confrontation plus générale puisque reviennent régulièrement les concepts de "guerre révolutionnaire" (huit occurrences), "guerre subversive" (sept occurrences) quand ce n'est pas "guerre sainte" (trois occurrences). Cela n'est guère étonnant puisque l'auteur croit pouvoir caractériser le FLN comme un "parti d'inspiration communiste" (page 62), ce qui ne manquera pas d'intéresser les membres du parti communiste algérien dont on sait les démêlés avec le FLN.

Le texte analyse les tactiques mises en œuvre : une première période 1954-1956 est caractérisée comme celle d'un "échec" (page 58) due à ce que "l'engagement massif de l'armée contre les faibles bandes de rebelles donna à l'insurrection un impact inversement proportionnel à ses capacités militaires sur le terrain" (ibidem) et la critique de cette tactique est faite en citant longuement le colonel Trinquier. Une deuxième période s'ouvre alors, selon l'auteur, avec l'échec de la grève générale de janvier 1957 : "l'armée française reprend l'initiative sur le terrain car ses méthodes de combat s'étaient adaptées" (page 62) et la mise en œuvre, à partir de décembre 1958 des "principes de contre-guérilla" du général Challe. Et le texte montre l'emploi des hélicoptères, le quadrillage, la mise en "auto-défense des populations", en insistant évidemment sur l'importance fondamentale du "renseignement" ; "Le primat du renseignement s'était imposé" (page 62).

Bien entendu, rien ne vient préciser ce qu'était la réalité de cette "contre-guérilla" : le "regroupement" des populations, dont on sait pourtant dans quelles conditions terribles il s'est fait la plupart du temps, est indiqué sans autre commentaire. On n'explique pas comment se fait le "renseignement centralisé" dans les "secteurs urbains" (page 67) : pas de mention des DPU de Trinquier, ni des Détachements opérationnels de protection (DOP) et un silence de mort sur la torture. Pas une mention, pas une allusion. Même pas une litote ou un euphémisme ou une expression codée. Rien. Faut-il vraiment rappeler que dès cette période pourtant le problème a été posé publiquement, par des civils et par des militaires. Sans même aborder les évidents aspects moraux du sujet, est-il possible de considérer que l'on peut enseigner aux officiers de l'armée française d'aujourd'hui la guerre d'Algérie, sans s'interroger sur les conséquences désastreuses, politiquement et tactiquement, de la torture ?

Ce document censé assurer une formation aux cadres militaires leur présente une vue singulièrement biaisée du sujet. A suivre le texte, après Challe, il n'y a plus rien. Challe quitte pourtant son commandement en mars 1960. Mais aucun de ses successeurs ne paraît avoir d'importance puisque le seul commandant en chef mentionné est le prédécesseur de Challe, c'est-à-dire Salan.

L'analyse se conclut sur l'affirmation d'une "victoire militaire" (page 68), obtenue, selon l'auteur, par la mise en œuvre des principes du colonel trinquier, grâce en particulier aux parachutistes. "véritable hantise des rebelles" (page 58) et malgré "le débraillé de certaines unités de rappelés, renforçant l'image d'une France impuissante à régler les problèmes causés par cette guérilla" (sic. page 60).

L'action des partisans de l'Algérie française et de l'OAS n'est nulle part évoquée (bien que ce courant constitue un nombre significatif des références bibliographiques), comme si cela n'avait comporté aucun aspect militaire. On sait pourtant que, des gendarmes du colonel Debrosse aux appelés du train assassinés le 23 mars 1962, en passant par le commandant Rodier, le commandant Rançon et bien d'autres, l'armée française a eu aussi affaire aux balles et aux bombes des activistes. Mais, là encore, le document est muet sur ce point.

A moins que l'allusion à l'OAS ne soit subtile : on a dit que le texte concluait à une victoire militaire. Mais c'est en précisant "une victoire militaire inutile ?" (page 68), titre que l'auteur explicite en écrivant "la réussite du FLN se heurta ensuite à une armée française dont les legs indochinois lui furent fort utiles pour lui assener des coups qui auraient pu être mortels si le contexte politique métropolitain avait été autre" (page 68), phrase lourde d'ambiguïtés si l'on veut bien ne pas oublier que, de pont sur seine au petit-clamart, certains ont effectivement essayé que le contexte politique "soit autre".

Ce cours censé assurer la formation des officiers de demain est finalement un document indispensable à plusieurs titres : d'abord, par son vocabulaire, il donne une assez bonne image de ce qu'était la langue de bois officielle à l'époque de la guerre d'Algérie. Ensuite, son idéologie succincte de "contre-guérilla" illustre les erreurs d'analyse auxquelles a pu conduire la peur du rouge. Enfin, son silence sur la torture souligne combien la vérité est loin d'avoir fait son chemin.

Document indispensable car il s'agit très certainement d'un procédé pédagogique destiné à exercer l'esprit critique des stagiaires. On serait en effet inquiet qu'un tel texte puisse être pris au premier degré. L'outrance est sûrement ici utilisée pour faire réagir. Rassurons-nous, la question sera posée.

Oui, mais si elle ne l'était pas ?


Jean-Paul HEBERT (CIRPES, école des hautes études en sciences sociales)


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