La Révolution dans les affaires militaires et la "course aux capacités".

Saïda Bédar

Article paru dans Disarmament Forum de l'UNIDIR, 4ème trimestre 2001


English version : http://www.unog.ch/unidir/e-df1-4.html

Le concept américain de Révolution dans les affaires militaires (Revolution in Military Affairs, RMA) a émergé dans un contexte stratégique marqué par une double révolution, celle de l'information et celle de la globalisation. Les Etats-Unis doivent réajuster leur stratégie à un nouvel environnement où la dualité système américain/système monde se complexifie et implique une relation plus intime entre le maintien de l'hégémonie et la préservation des équilibres internes. Dès lors la RMA sort du débat strictement techno-militaire pour être pensée à la lumière des grands bouleversements sociaux que créent la double révolution. Les acteurs stratégiques se multiplient autant comme relais de la praxis hégémonique (des Etats-Unis et du système-monde) que comme menaces ou risques systémiques. Ainsi, les firmes transnationales, les ONG et les médias peuvent être utilisés dans la projection de puissance, alors que les acteurs "délinquants" (mafieux, terroristes, proliférateurs, nettoyeurs ethniques, etc.) constituent des menaces "asymétriques".

I - La RMA comme l'intégration informationnelle des moyens de la guerre

La Révolution de l'information et la globalisation remettent en cause deux paradigmes essentiels sur lesquels reposaient la sécurité des Etats moderne ainsi que la pensée et la praxis stratégiques : il s'agit de la sanctuarisation nationale et du panoptisme, compris comme l'exercice du pouvoir spatialement organisé pour assurer le contrôle par la surveillance. En effet, alors que la transnationalisation et l'interconnexion (des acteurs, des vulnérabilités, des risques et conflits) rend vaine la sanctuarisation nationale, le panoptisme a peu d'emprise sur la virtualité et l'ubiquité du cyberespace, l'invisibilité des nouveaux moyens de camouflage et de déception ou encore la difficile discrimination des adversaires dans les "zones grises" (civil ou militaire?, guerrier ou criminel? combattant ou non combattant ? groupe politiques ou mafias ?...).

Dès lors l'approche stratégique de la fixité spatio-temporelle du contrôle de la violence est relayée par une approche de la fluidité, de l'ubiquité voire de la virtualité spatio-temporelle. La domination totale et unilatérale (la "dominance") du domaine de l'information devient un enjeu essentiel du maintien de l'hégémonie. L'"infodominance" devient un métaparadigme stratégique qui consacre le "temps réel" comme l'annulation de la profondeur stratégique spatiale de l'adversaire (l'"asynchronie") qui induit la supériorité décisionnelle. A un niveau stratégique global - militaire, géopolitique et géoéconomique - l'infodominance permet le contrôle systémique du shaping the world1. A un niveau militaire, la dominance informationnelle permet la RMA, à savoir l'intégration des opérateurs de la bataille et la rapidité dans la prise de décision et l'exécution des opérations, mais aussi l'intégration tous azimuts interarmes, interagences, interalliés, la civilianisation2, la synergie industrialo-militaire, en somme l'intégration du "système des systèmes"3. La RMA englobe trois niveaux :

- 1) le technologique : intégration des nouvelles technologies de l'information dans les systèmes d'armes existants et intégration du C4ISR (commandement, contrôle, communications, computer et renseignement, surveillance, reconnaissance) ;
- 2) le doctrinal et l'opérationnel : la technologie doit être expérimentée pour donner lieu à de nouvelles formes de combat ;
- 3) l'organisationnel : il n'y a pas de RMA possible sans changement institutionnel profond (intégration interarmes, révolution entrepreneuriale de la gestion du Pentagone, intégration civilo-militaire).

C'est l'effet synergique de ces trois niveaux qui créera la RMA, d'ici l'horizon 2025 selon les prévisions du Pentagone. La révolution militaire consiste en ce que l'apport des technologies de l'information permet la mise en réseau et d'intégration de tous les systèmes (armes, senseurs, commandement et contrôle, et au-delà le système des systèmes). On parle également de révolution dans le combat, revolution in warfare, dans la mesure où l'intégration informationnelle implique un changement d'équilibre entre l'attaque et la défense, le feu et la manoeuvre, l'espace et le temps. En effet dans la logique RMA celui qui possède la supériorité informationnelle a un avantage à l'attaque, grâce à l'intégration en réseaux sensor-to-shooter (du senseur au combattant) il peut disperser ses forces agiles et légères tout en concentrant les feux sur les cibles ennemies sensibles (centres de gravité), de même il peut agir plus rapidement que l'adversaire et lui dénier ainsi toute initiative sur le champ de bataille. L'intégration informationnelle de type RMA devrait permettre l'ubiquité, la situational awareness (la "connaissance situationnelle") sur le champ de bataille, la vitesse, la synchronisation nécessaires à la neutralisation rapide des crises et conflits nommée "préclusion". La préclusion, rendue possible par la numérisation des forces armées et l'organisation du combat en réseaux informationnels (network centric warfare) synergiques et intégrés, s'élabore autour du paramètre de la compression du temps.

La transformation pour le futur selon le modèle RMA doit faire face à des obstacles organisationnels (réticences des armées à la réforme radicale, faiblesse de l'intégration interarmées), politiques (enjeux économiques locaux et électoraux) et industriels (intérêts à sauvegarder la production de masse des systèmes traditionnels)4. Elle doit surtout être repensée dans le contexte de la globalisation et rompre avec le schéma conflictuel interétatique issu de la guerre froide5.

II - La globalisation, l'asymétrie et la prolifération des capacités sécuritaires.

1 - La RMA à l'épreuve des "zones grises" de la globalisation.

La globalisation éclate le champ stratégique hors du cadre interétatique. Elle n'est pas un simple fait géoéconomique - mondialisation de l'économie libérale - c'est un bouleversement social induit par l'extension du système capitaliste à de plus en plus de sphères sociales par la marchandisation croissante des services, de la science et de la culture, et d'autre part le développement de centres de pouvoir sociospatiaux non-étatiques et non-territoriaux, émancipés de la tutelle des juridictions politiques différenciées.

La globalisation, en créant ou aggravant les conflits des "zones grises" (effacement des frontières systémiques entre le public et le privé, l'interne et l'externe, le civil et le militaire, la guerre et le crime, etc.), a affaibli les Etats les plus démunis ainsi que les systèmes de sécurité collective. La prédation mafieuse, la corruption massive, la décomposition sociale de certains États, et l'extension de la précarité et de la pauvreté sont désormais le terreau des conflits non plus seulement contenus à la périphérie mais transnationalisés et globalisés. La globalisation alliée à la diffusion des technologies de l'information donnent aux adversaires systémiques (des intérêts américains et/ou du système-monde) des capacités asymétriques pour contrecarrer la supériorité technologique de type RMA. Comme l'a exprimé Steven Metz, un des fondateurs du concept américain de la RMA, les stratèges du Pentagone se sont rendu compte que : "dans la mesure où la distribution globale du pouvoir était asymétrique, il s'en suivait que les stratégies asymétriques seraient l'évolution logique"6.

2 - Le paradigme de l'asymétrie restructure la RMA.

L'émergence du paradigme de l'asymétrie dans le débat stratégique américain est due au constat de l'existence des possibilités, techniques, doctrinales et éthico-politiques, de contourner voire d'annuler les effets de puissance de la RMA. En effet, la dissémination des technologies (notamment C3D2 Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception7, nucléaire, chimique et biologique NBC, informationnelles) permet les stratégies asymétriques de déni d'accès (access-denial) et de contournement.

L'asymétrie n'est pas un concept spécifiquement américain, c'est un référent social qui permet l'évaluation des rapports de forces sociaux, y compris militaires. En terme de lutte sociale, on peut établir que la dissymétrie et l'asymétrie constituent deux moments des rapports de force. La dissymétrie est le moment de la domination, du maintien de l'inégalité dominé/dominant par la coercition. L'asymétrie est le moment de l'hégémonie, du maintien de l'inégalité dominé/dominant par le consensus social où le dominé est amené à limiter sa lutte à sa survie, sa reproduction, et l'amélioration de son statut (syndicalisme, participation politique et citoyenne,etc.). Si le dominé se met à lutter pour le pouvoir, et non plus pour sa survie/amélioration, c'est la révolution. Le dominé brise le consensus et recourt à ses avantages comparatifs par rapport aux élites dominantes et à l'appareil d'Etat qu'elles contrôlent : le nombre et l'extension sociospatiale (les maquis, la guérilla urbaine, etc.), le global reach transnational et transjuridictionnel idéologique, ethnique/culturel ou religieux. Le contrôle social de l'asymétrie, l'évitement de son renversement insurrectionnel, est donc primordial au maintien de l'hégémonie.

Dans le domaine de la stratégie militaire, dissymétrie et asymétrie renvoient à deux des trois niveaux des rapports de forces militaires : la symétrie est le combat à armes égales, la dissymétrie est le recours à la supériorité quantitative et/ou qualitative, et l'asymétrie est la recherche de l'avantage en exploitant les faiblesses et vulnérabilités de l'adversaire tout en évitant ses points forts. L'asymétrie peut être des effets tactiques innovants ayant des effets stratégiques décisifs (cf la blietzkrieg), l'exploitation de l'environnement géophysique et social à son avantage (cf la stratégie de dissémination, repli et terre brûlée du général Koutouzov face à la stratégie de massification de Bonaparte), ou encore l'évitement du combat, notamment par la menace du recours à des armes de destruction massive (cf dissuasion nucléaire ). A un niveau politico-militaire l'asymétrie dépasse le militaire pour englober l'idéologique, le politico-éthique et le culturel, comme dans les guerres de libération nationale, les guérillas, et tous conflits caractérisés par la protraction et la participation populaire élargie. C'est le syndrome de la guerre non gagnable, unwinnable war (une armée face à la mobilisation de toute les ressources humaines d'une société, chaque segment social organisant son action en fonction de l'effort commun). Les Etats-Unis ont une expérience du niveau politico-militaire de l'asymétrie insurrectionnelle, des "petites guerres" proto-coloniales aux opérations de paix actuelles en passant par le Vietnam, qui leur a permis de codifier une doctrine (du conflit de basse intensité, low intensity conflict, ou des opérations autres que la guerre, operations other than war) qui elle même devient un paramètre central de la stratégie anti-asymétrique du contrôle social global, à la périphérie comme au centre.

Les menaces asymétriques contre les Etats-Unis le plus couramment citées dans les discours officiels sont : le terrorisme, la guerre de l'information (spatialo-cyber), le crime organisé transnationalisé, la prolifération NBC et balistique, le C3D2, et la dissémination technologique. L'émergence de l'asymétrie dans le champ stratégique américain a abouti au tout capacitaire et à la multiplication des scénarios selon tous les futurs possibles, de l'Armageddon nucléaire au "Pearl Harbor" spatialo-cybernétique en passant par la subversion criminalo-terroriste. Cette multiplication des menaces virtuelles et le risque de la "surprise stratégique" contraindraient les Etats-Unis à adopter la posture stratégique d'un Etat vulnérable. La puissance repose désormais autant sur les capacités de projection rapide et de coercition que sur les capacités de renseignement et de protection. La dissuasion par la menace d'anéantissement par l'arme nucléaire est remplacée par une dissuasion capacitaire multidimensionnelle - nucléaro-conventionnelle, offensive-défensive, informationnelle - qui ne peut mener qu'à une inflation des moyens et une nouvelle logique de la course aux armements.

III - L'option RMA anti-asymétrie mène à la "course aux capacités".

1 - Les nouvelles capacités nucléaires, antimissiles, et spatiales permettent la dominance stratégique.

Dans un premier temps la révision de la doctrine stratégique de dissuasion nucléaire a mené à une revue de la posture nucléaire (Nuclear Posture Review, NPR), en 1993-1994, qui préconisait la sortie de la Mutual Assured Destruction (MAD) au profit d'une Mutual Assured Safety (MAS) avec la Russie. Il s'agissait notamment de la réduction des armements, du maintien de la sécurité des infrastructures et systèmes russes, et des mesures d'assistance qui préviennent la radicalisation du régime en Russie (hedge against the reversal of reform)8. La réduction des forces dans le cadre de START II devait conduire à la réduction de 18 à 14 sous-marins équipés de Trident et au maintien des 500 ICBM Minuteman. En 2003 il ne devait rester que 3500 armes stratégiques nucléaires.

Cette révision de la posture nucléaire a mené à l'énoncé d'une doctrine stratégique qui maintenait le principe de l'utilisation des forces nucléaires à des fins de dissuasion d'une attaque nucléaire ou conventionnelle majeure par un Etat nucléaire :

"Nous garderons assez de forces nucléaires pour dissuader l'action contre nos intérêts vitaux par des dirigeants hostiles qui ont accès à des forces nucléaires stratégiques, et pour le convaincre que la recherche d'un avantage nucléaire serait futile."9

La doctrine comprenait le volet de la réduction des armes nucléaires (armes stratégiques réduites de 59% entre 1988 et 1995 et de 79% d'ici 2003, les armes tactiques de 90% entre 1988 et 1995, les bombardiers sont "hors d'alerte", les ICBM et SLBM "déciblés")10, et le volet de la contre prolifération des armes de destruction massive (Counterproliferation Initiative, CPI) fondé sur des "réponses" conventionnelles à la menace ou l'usage de telles armes. La Directive présidentielle de novembre 1997, PDD/NSC 60 Nuclear Weapons Employment Policy Guidance, reprend les termes de la NPR et entérine le niveau de forces prévues par les accords START III, de 2000 à 2500 armes stratégiques11.

Or, à partir de 2000 la position traditionnelle du recours au nucléaire contre les Etats nucléaires et le choix du conventionnel pour répondre à la menace et l'utilisation des armes de destruction massive est remise en cause12. Stratégiquement le nucléaire devient un moyen de lutte contre les instruments asymétriques d'access denial telles les armes de destruction massive qui peuvent empêcher la projection de forces. L'émergence du facteur asymétrique, limitant les possibilités de l'attaque stratégique décisive, renvoie les Américains à l'option capacitaire totale : tous les moyens de l'Etat (intégration bureaucratique, interagences, civilo-militaire, public-privé) et de la Nation (promotion du rôle de la société civile dans la prévention et résolution des conflits) ; les moyens et actions défensifs et offensifs, voire préemptifs militaires. Désormais la doctrine officielle établit que la dissuasion inclut "les actions diplomatiques, économiques, informationnelles et militaires"13. Les options militaires de dissuasion sont la capacité de déploiement et d'emploi rapide des forces, le déploiement en cas de crise, et l'emploi limité et démonstratif de la force pour "dissuader l'aventurisme"14. L'arme nucléaire vise à dissuader une attaque nucléaire, chimique ou biologique mais également à "se prémunir d'une défaite des forces conventionnelles américaines dans la défense d'intérêts vitaux"15. La dissuasion s'étend à l'ensemble du spectre des conflits mais également du champ d'action sociale. Elle devient "grise".

Face à l'asymétrie les Etats-Unis veulent maintenir un seuil nucléaire quantitatif et qualitatif. Du point de vue quantitatif 2000 têtes semble être le chiffre "magique", 1000 pourrait inciter la France et la Chine et à terme les Etats du seuil et d'en dessous (rogue) à atteindre le "niveau des Grands". Par ailleurs il faut pouvoir assurer le ciblage qui n'est plus Russia-centred. Qualitativement, la non ratification du CTBT se justifie par la nécessité de lutter contre les moyens de C3D2 par la précision, la perforation, et la miniaturisation. Dans son discours à la National Defense University sur la défense antimissile, en mai dernier, le Président Bush a annoncé :

"Nous pouvons changer et nous changerons la taille, la composition et le caractère de nos armes nucléaires de façon à refléter la réalité post-guerre froide. Je m'engage à atteindre une dissuasion crédible avec le nombre d'armes nucléaires le plus restreint compatible avec nos besoins de sécurité nationale, y compris nos obligations envers nos alliés."16

L'antimissile est également considéré comme un moyen de contreprolifération et de protection mais aussi un moyen de lutte contre l'acces denial sur terre, sur mer (et sur le littoral), et potentiellement dans l'espace. En effet, NMD est également un programme spatial. Les incertitudes et les non-dits qui l'entourent laissent ouverte la possibilité d'une expansion du système vers un schéma "guerre des étoiles". D'ores et déjà des programmes de véhicules orbitaux et de systèmes d'armes spatiaux antimissile et antisatellite font l'objet de recherche et développement. La US Air Force prévoit les premiers essais du système d'armes lasers basés dans l'espace (Space Based Laser, SBL) entre 2006 et 2012 (au sol puis dans l'espace)17. Les capacités antisatellite des systèmes antimissile font de NMD un programme de spacepower et d'infodominance.

2 - La multiplication des capacités conventionnelles comme garantie du "libre accès" des forces expéditionnaires.

Dans le domaine conventionnel la RMA implique l'expérimentation, le développement et à terme la production de nouvelles générations de systèmes d'armes fondés sur les technologies de l'information mais aussi la nanotechnologie et la biotechnologie. Dans une phase de transition il s'agit de maintenir les plates-formes traditionnelles (porte-avions, avion de combat avec pilote, char) et les niveaux de forces qui vont avec (12 porte-avions, 20 escadres aériennes, 10 divisions) tout en expérimentant et développant les systèmes du futur. Or pour des raisons budgétaires et organisationnelles le maintien des deux options (RMA vs legacy forces) représente une gageure pour l'Administration Bush. Le débat organisationnel semble tellement vif18, qu'on peut supposer qu'à terme la solution consistera à une augmentation considérable du budget de la défense.

D'ores et déjà l'administration Bush s'achemine vers un programme de développement des capacités assez ambitieux. La prochaine revue stratégique quadriennale Quadrennial Defense Review, présentée dans ses grandes lignes par le Secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, entérinera le principe de la montée en puissance capacitaire comme un moyen de dissuader tout adversaire potentiel de développer des capacités sophistiquées et de déni d'accès. La "shoping-list" des capacités à développer est plutôt longue - ce que Rumsfeld nommethe portfolios of capabilities :

La dissuasion par la démonstration de force capacitaire tous azimuts sans échelle politique de la manipulation des risques de guerre (dissuasion vs deterrence ), s'inscrit dans l'évolution de la pensée stratégique américaine du cadre de la bipolarité (altérité du compétiteur pair, cadre de la sécurité collective et du système des alliances), à celui de la dominance unilatérale. La fin de la guerre froide et la globalisation créent les conditions d'un ajustement stratégique de la dualité système américain/système monde qui garantit le maintien de l'hégémonie par le développement de capacités supérieures (techno-militaro-économiques) mais aussi par la dissémination des normes américaines (shaping the world).

3 - L'arms control conventionnel soumis aux impératifs de l'expéditionnaire

L'adaptation du Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe (CFE) en novembre 1999 a été symptomatique de la tendance américaine à privilégier la préservation des capacités de projection rapide au détriment de la confidence building. Dans un contexte post-guerre du Kosovo (et de guerre en Tchétchénie), la négociation finale a abouti à une réduction des systèmes d'armes traditionnels (11 000 chars, pièces d'artillerie et avions de combat devant être démantelés) mais au maintien des niveaux illimités de déploiement par l'OTAN sur le territoire de ses nouveaux membres des hélicoptères d'attaque et des avions de combat, à des fins de "flexibilité opérationnelle dans les déploiements temporaires".

La réduction des armes conventionnelles en Europe relève d'un enjeu stratégique et géopolitique tout aussi important que du temps de l'affrontement bipolaire. En effet, les négociations ont révélé une opposition entre les Etats-Unis et ses alliés européens, les premiers étant en faveur d'un niveau de déploiement temporaire de deux divisions insistant sur le fait qu'un tel déploiement pourrait intervenir sans mandat de l'ONU ou de l'OSCE afin d'assurer les effets de rapidité nécessaire à la prévention et la dissuasion. Les Européens ont avancé l'argument que ce niveau était trop élevé et potentiellement déstabilisant, et que toute action de l'OTAN de sécurité collective ou de maintien de la paix nécessitait un mandat de l'ONU ou de l'OSCE. Par ailleurs les Européens ne redoutaient pas seulement l'unilatéralisme américain, mais également que la notion de flexibilité opérationnelle puisse encourager les Russes à intervenir librement, et violemment, dans leur zone périphérique, notamment dans le Caucase du Nord. Les Européens se sont finalement alignés sur la position américaine, d'une part parce que les Américains ont d'abord négocié en bilatéral avec la Russie pour ensuite imposé une décision "fait accompli", et d'autre part parce que les accords tendaient à mieux intégrer les nouveaux membres dans le schéma de la sécurité collective transatlantique.

On voit comment le nouveau processus de contrôle des armements devient pour les Etats-Unis un moyen de diffusion de leurs normes et d'assise de leur puissance militaire et géopolitique. L'arms control participe, allié au critère de l'interopérabilité (notamment la Defense Capabilities Initiative)19, à la codification des niveaux et des types de forces suffisants pour la pratique expéditionnaire US/OTAN, mais également du cadre politique de cette pratique. En effet, la flexibilité opérationnelle devient la justification du non recours au mandat ONU ou OSCE, la temporalité courte de l'intervention de type RMA warfare s'oppose inévitablement à la temporalité longue de la négociation politique.

CONCLUSION

La RMA comme figure du nouveau combat moderne et reflet de la puissance unilatérale - la dominance - américaine implique une logique capacitaire qui mène au surarmement. La course aux armements ne se fait plus dans le contexte de la bipolarité de l'équilibre des forces qui impliquait l'existence "modératrice" de la contremesure possible du compétiteur pair. La nouvelle course capacitaire se fait selon le schéma de tous les scénarios possibles et tous les futurs possibles et rejette les options classiques de l'arms control et du confidence building au nom de l'irrationalité et/ou l'asymétrie des adversaires potentiels. Le nucléaire n'est plus domestiqué par une logique politico-militaire de la dissuasion, il est inclut dans une doctrine de l'emploi de la force (anti-access denial). La puissance conventionnelle (non nucléaire) se développe en qualité par l'intégration informationnelle, la précision et la discrimination mais aussi en nature et en quantité en investissant de nouveaux espaces, l'espace orbital et le cyberespace.

La course en solitaire à la surpuissance capacitaire des Etats-Unis aura-t-elle des effets dissuasifs ou va-t-elle entraîner des courses localisées régionalement ou dans des "niches" technologiques. La deuxième tendance semble se dessiner, poussée par les logiques systémiques industrielles (nouveaux marchés de l'antimissile, de la weaponization de l'espace, de la sécurisation informationnelle) et géopolitiques (affrontements interétatiques en Asie et au Moyen Orient).


Saïda Bédar


1 - Shaping the world est la terminologie officielle qui désigne la stratégie US post-guerre froide. Cette terminologie est apparue dans les textes officiels de la Maison Blanche et du Pentagone en 1997. Il s'agit de "façonner" le monde par l'harmonisation des pratiques et des normes internationales sur le modèle américain - des standards, des réseaux économiques et informationnels, du droit et des normes éthico-politiques, des systèmes militaires - et de la diffusion conséquente des vulnérabilités du système américain à l'ensemble du système mondial.
2 - Un haut fontionnaire européen cité in "L'Europe divisée et dépassée", Courrier International, 18 Mai 2000.
3 - Un diplomate allemand cité in L'Europe divisée et dépassée", Courrier International, 18 Mai 2000.
4 - Citée in John M. Broder, "Breaking Cold War Mold", New York Times, May 26 2000.
5 - La frontière entre NMD et TMD est faible et on peut considérer les deux systèmes comme un "continuum antimissiles" appelé à s'intégrer. Ainsi la BMDO mène des études sur des options complémentaires. L'adaptation de systèmes de théâtre upper tier , en particulier THAAD et NTW, aboutirait à la connexion de ces systèmes aux capteurs de la NMD, notamment à la constellation de SBIRS en orbite basse. Une telle connexion permettrait de multiplier les capacités de couverture des intercepteurs par dix. On peut citer John Deutch et John P. White, anciens sous-secrétaires à la défense : "Une capacité antimissiles nationale qui évolue à partir de la TMD sera probablement moins coûteuse, contribuera plus efficacement à la défense contre les missiles à moyenne et longue portée, et permettra la croissance de la capacité du système si la menace croît." cité in Jan Hoekema, National Missile Defence and the Alliance after Kosovo, Draft general report, NATO Parliamentary Assembly, 3 October 2000, p. 11
6 - Rapport annuel du Pentagone au Congrès, janvier 2001, p. 8.
7 - Idem.
8 - Ibidem, p 21.
9 - Rapport annuel du Pentagone au Congrès, janvier 2001, p. 8.
10 - Le "système des systèmes" renvoie à l'intégration des systèmes de C4ISR et des sous-systèmes qui conditionnent leur fonctionnement : armements -R&D, production, acquisition- mais aussi structures de forces, logistique, infrastructures et facteurs humains, i.e. la doctrine, la culture stratégique, voire les systèmes politico-juridiques.
11 - The Joint Chiefs of Staff, Joint Vision 2020, 2000, www.dtic.mil/doctrine/
12 - James E. Oberg, Space Power Theory, US Space Command, US Department of Defense, p.16
13 - Karl Lamers, Rapporteur, NMD and Implications for the Alliance, NATO Parliamentary Assembly, Sub-committee on Transatlantic Relations, Draft Interim Report, 6 October 2000, p. 8.
14 - Miles A Pomper, "The International Fallout..." opus cité.
15 - Karl Lamers, Rapporteur, NMD and Implications ... opus cité, pp. 5 et 16, et Jan Hoekema, National Missile Defence and the Alliance, ... opus cité, p. 12
16 - Joseph Biden cité in Miles A Pomper, "The International Fallout..." opus cité.



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