Le déploiement géostratégique de la puissance américaine

Saïda Bédar : sociologue, chercheur au CIRPES, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, consultante auprès de la Direction des Affaires Stratégiques, Ministère de la Défense.

Diplomatie, mars-avril 2003 - n° 2


La "guerre globale au terrorisme", la guerre en Afghanistan, la guerre contre l'Irak, l'engagement dans le conflit colombien et le soutien à Israël dans sa guerre asymétrique contre les Palestiniens, la codification de la criminalisation des mouvements de lutte armée (voire d'opposition à l'orthodoxie libérale) sont autant d'illustrations, violentes, du passage de la stratégie américaine de la dissuasion à la préemption. La préemption contribue à faire de la guerre l'argument premier et non plus l'ultima ratio. La bonne gouvernance imposée sous menace de mort (ou de crise, comme en Argentine) annonce un système global du contrôle territorial et informationnel préventif-préemptif, de la guerre de basse intensité permanente et des frappes punitives et coercitives récurrentes. Ce nouvel ordre global est certes néo-impérial, y compris dans ces formes idéologiques et représentationnelles (rationalisation des espaces "non-civilisés", non démocratisés, non libéralisés), mais il est surtout post-libéral, voire post-moderne, tant il remet en cause les fondements du droit, de la souveraineté, du système interétatique, voire du statut de la Raison face à l'arbitraire de la force - la guerre dérive du droit naturel (droit à la préservation de soi) mais la loi, qui incarne la raison humaine, doit limiter l'emprise sociale de la guerre. Sans doute est-ce là où se situe le point de rupture entre les Etats-Unis et la "vieille Europe".

Cependant le fondement de la puissance américaine n'est pas la guerre, ni l'économie d'ailleurs, c'est proprement sa capacité stratégique multidimensionnelle (militaire, politique, idéologique, économique) à structurer des champs d'action et de représentations des possibles pour assurer l'emprise, matérielle et symbolique, sur les espaces et les systèmes sociaux. La stratégie du système américain hégémonisé et globalisé repose fondamentalement la question de l'ordre et du consentement. Elle rejette le principe de la domination de l'intelligence politique (l'Etat souverain et universel, la téléologie rationaliste), et se fonde sur la maîtrise de la complexité et des probabilités, y compris par la mise en forme du monde (shaping the world) par le sens et la violence.

La doctrine stratégique de la préemption : de Monroe à Bush

"Les Etats-Unis ont depuis longtemps maintenu l'option des actions préemptives pour contrer une menace conséquente contre notre sécurité nationale. Plus grande est la menace et plus grand est le risque impliqué par l'inaction - et plus urgente est la nécessité de s'engager dans une action anticipée pour nous défendre, même si l'incertitude demeure quant au moment et au lieu de l'attaque de l'ennemi. Pour empêcher de tels actes hostiles de la part de nos adversaires, les Etats-Unis agirons, si cela est nécessaire, de façon préemptive."
George W. Bush, Septembre 2002[1]
"Je ne peux préconiser des mesures pour l'accomplissement de nos devoirs vis-à-vis du reste du monde sans mettre en avant la nécessité de nous placer dans une position de défense totale. (...) Il y a un rang dû aux Etats-Unis parmi les nations qui sera terni, si ce n'est perdu, par une réputation de faiblesse. Si nous voulons éviter l'insulte il faut être capable d'y répondre ; si nous voulons assurer la paix, un des instruments les plus puissants de notre prospérité croissante, nous devons faire savoir que nous sommes en permanence prêts pour la guerre."
Theodore Roosevelt, 1908.[2]
La doctrine de la préemption formalisée par le président George W. Bush dans son rapport annuel au Congrès (National Security Strategy, septembre 2002) s'inscrit dans la lignée de la Doctrine Monroe formulée au début du 19ème siècle (1823) et au corollaire de Roosevelt au début du 20ème siècle (1904). La doctrine Monroe énonçait alors le refus de l'intervention étrangère dans l'hémisphère occidental (les Amériques) autant que la volonté de préserver le droit des Etats-Unis d'intervenir et éventuellement d'annexer des territoires, l'intervention américaine se justifiant alors comme une préemption face à l'intervention européenne. Le corollaire à la doctrine Monroe de Roosevelt précise que la défense de la prééminence des Etats-Unis passe par son rôle et devoir de "police internationale" pour une "intervention préventive" en cas de "méfait ou défaillance" des acteurs régionaux et extérieurs. L'interventionnisme régional (gunboat diplomacy, big stick) avait pour buts immédiats de contrer les influences européennes et de collecter les dettes des Etats, mais il s'est affirmé aussi comme la démonstration de la puissance normative des Etats-Unis avec le wilsonnisme (le "corollaire de Wilson") et son critère du "bon gouvernement" (good governement) qui incite les intérêts économiques privés à accéder à la décision aux côtés des oligarchies et des pouvoirs militaires. Du retrait des Britanniques des Caraïbes en 1903 au recul des Russes en Asie centrale en 2001, l'ascension hégémonique des Etats-Unis, vécue comme un processus de reproduction du système, s'est opérée selon un schéma récurrent de la préemption qui assure un cadre sécuritaire et politique favorable à l'expansion hégémonique. La lignée stratégique du déploiement de la puissance américaine a évolué de l'endiguement (containment) du communisme pour la défense du "monde libre", à l'élargissement du modèle de la démocratie libérale (enlargement de la market democracy) puis à la "mise en forme du monde" (shaping the world.)[3]. La "mise en forme" préemptive du système mondial, pour le maintien d'une position dominante au sein du nouvel ordre globalisé, implique une conformation généralisée à la globalisation par les normes et les régimes (bonne gouvernance, transparence, règle du droit, libre échange, droit d'ingérence, etc.) mais aussi par la guerre ou la menace de guerre, ou encore la démonstration dissuasive d'une supériorité technologique et informationnelle.

La globalisation et la nouvelle donne géostratégique

La globalisation renvoie en premier lieu à l'accroissement et l'autonomisation par rapport à la sphère politique de l'économie mondiale. Elle est déterminée par la transnationalisation du capital et de l'information, la délocalisation et la flexibilisation de la production, accompagnées de la dérégulation des marchés financiers. La globalisation/expansion du système économique libéral est due essentiellement :

- aux mutations techniques (la "révolution de l'information") qui permettent le transfert rapide de capitaux et la gestion industrielle flexible ;
- à l'extension des réseaux d'investissements et commerciaux établis par les firmes multinationales ;
- au développement des blocs commerciaux régionaux ;
- aux avancées des négociations sur la libéralisation du commerce international ;
- à la libéralisation des économies des pays en voie de développement.

A côté du système économique international, médiatisé par les États, existe un espace économique non-territorialisé, transnational. Le capital n'a plus de nationalité, IBM est aujourd'hui le plus grand exportateur d'ordinateurs du Japon, et Sony est le plus grand exportateur de téléviseurs des États-Unis. Les rapports sociospatiaux entre pouvoir politique et pouvoir économique évolue, à un point où on peut établir que l'État ne contient plus en ses frontières les économies nationales et qu'il est lui-même un segment des marchés mondiaux. La globalisation suppose, à terme, la recomposition politique du système interétatique sur d'autres bases que la garantie de la loi internationale pour la souveraineté territoriale des États, et la liberté de commerce à travers les différentes juridictions politiques en temps de paix comme en temps de guerre (sortie de la configuration interétatique classique "westphalienne"). La globalisation délimite des nouveaux centres de pouvoir en combinant des configurations "désenclavées", de type régionalisation, adhésion à des "régimes" supranationaux, et autonomisation des acteurs non-étatiques.

La globalisation ne peut donc être réduite à une simple configuration techno-économique (révolution de l'information et transnationalisation du capital), ni géopolitique (expansion de l'économie libérale à des espaces anciennement sous tutelle étatique forte, ex-bloc communiste, Tiers-monde). La globalisation qui implique un processus de déconstruction sociale entraîne son lot de conflits : le développement infrastructurel accru pour le développement et la privatisation/marchandisation des ressources naturelles entraînent l'atrophie du monde rural et les conflits urbains, les déprédations écologiques majeures, l'aggravation des inégalités entre et à l'intérieur des nations - les biens des 200 individus les plus riches du monde sont plus importants que le revenu combiné des deux milliards d'individus les plus pauvres de la planète; aujourd'hui il y a 200 millions d'individus vivant en dessous du seuil de pauvreté (moins d'un dollar par jour) de plus qu'en 1987 ; aux Etats-Unis, un chef d'entreprise gagne en moyenne 416 fois plus qu'un ouvrier[4].



Globalisation et préemption

La préemption est une mise en forme de l'avenir dans un monde complexifié par l'intensité des échanges sociaux transnationaux : elle renforce les trends (tendances économiques et sociales) de la globalisation, et pour sécuriser la globalisation elle vise à conditionner les "variables muettes" (termes des économistes pour évoquer les facteurs guerres, révolutions, coups d'Etat). Le consensus sur la vision de l'évolution politique et économique (et environnementale) du système mondial à l'horizon 2020 aboutit au constat :

- 1) de la montée d'acteurs majeurs en dehors de la sphère OCDE, essentiellement le Brésil, la Chine, l'Inde, l'Indonésie et la Russie - les "Cinq Grands" qui à ce jour ont chacun une population de plus de 100 millions d'habitants, un PIB de plus de 100 milliards de dollars, sont toutes des puissances spatiales (à part l'Indonésie) et nucléaires (à part l'Indonésie, et le Brésil a abandonné le nucléaire militaire). D''ici 2020 les Cinq Grands pourraient, selon un scénario de croissance soutenue, constituer plus d'un tiers du PIB mondial, la Chine devenant la troisième puissance économique mondiale derrière les Etats-Unis et le Japon (sur la base des prix du marché, mais sur la base des parités de pouvoir d'achat, PPA, la Chine serait la première économie mondiale, équivalent à la moitié de la zone OCDE)[5];

- 2) de l'importance des nouvelles technologies (information, nano- et biotechnologies) comme entrants dans la productivité économique et d'une nouvelle division internationale du travail conséquente, et liée aussi aux évolutions démographiques (production agricole, manufacturière et de services à forte intensité de main-d'oeuvre versus services à forte intensité de qualification et biens d'équipement) ;

- 3) l'expansion des échanges après "désarmement tarifaire" généralisé et des investissements après instauration des normes de transparence et sécurisation (sécurisation par rapport aux conflits et législations sociales, notamment sécurisation des investissements de fonds de pensions du centre vers la périphérie), et développement du capital "spatial" (infrastructures, voies, transports, réseaux de télécom et énergétiques) et "humain" (santé, éducation).

L'enjeu pour les Etats-Unis et les acteurs globaux dominants (les Etats de l'OCDE, les institutions financières internationales IFI, les firmes multinationales) est d'une part l'ajustement structurel du système global à la nouvelle donne autant au centre qu'à la périphérie (libéralisation des échanges, des investissements, des flux financiers mais aussi des structures administratives, des régimes de protection sociale et de régulation du travail). L'enjeu c'est aussi la reproduction des rapports de domination centre-périphérie par la maîtrise des facteurs de l'interdépendance et le contrôle de ce qui tend à être considéré comme "patrimoine global" échappant au contrôle des souverainetés et juridiction différenciées (ressources, voies transnationales, environnement, voire sécurité transnationalisée). Il s'agit d'instaurer un ordre global sous le signe de la "bonne gouvernance", à savoir de l'équilibre entre Etat et acteurs privés dans l'accès à la décision, la norme de la transparence et du libre accès aux marchés, aux ressources économiques, l'adéquation des politiques macro-économiques, l'ouverture commerciale dans de plus en plus de domaines (renforcement des "obligations de responsabilité internationale" auxquels sont soumis les systèmes de réglementation nationaux) et les conditions de la sécurisation des investissements.

Dès lors la stratégie des Etats-Unis s'inscrit dans une perspective géopolitique nouvelle. La géopolitique - lecture et organisation géographique du pouvoir social - ne s'en réfère plus à un cadre strictement étatique-national, dans lequel l'Etat détient le monopole de la violence, du sens et de l'organisation spatiale à l'intérieur des frontières, englobant idéalement une seule nation. La globalisation du mode de production et socialisation dominant au sein du système monde et ses effets culturels - hégémonisation de la culture occidentale - implique une expansion territoriale non plus seulement étatique mais une emprise spatiale et sociale croissante. Cet accroissement de l'emprise "sociospatiale" se traduit par : la colonisation et l'exploitation de nouveaux espaces (les réserves biosphériques telles l'Amazonie, l'espace orbital et extra-atmosphérique, et le "cyber espace") et la marchandisation de nouveaux produits, commodities (le négoce des "bio-produits", y compris le "patrimoine génétique" ou à terme l'eau, et des "droits de polluer") et l'investissement de nouvelles sphères sociales (privatisation des secteurs étatiques, y compris la sécurité). Le modèle n'est plus celui des zones d'influence mais des zones de développement "durable", des zones de libre échange et des marchés régionaux. Dans le même temps les modes de contrôle et de sécurité territoriaux dépassent le critère de la souveraineté et de la sanctuarisation et se cristallisent autour des normes du contrôle logistique et informationnel optimal (ubiquitaire), de la connexion des réseaux, de l'interopérabilité des systèmes (techniques, éthico-juridiques, politiques).

Le développement "durable" et les espaces d'agglomération

La globalisation implique à terme une croissance et une productivité accrues des zones périphériques, une augmentation des investissements OCDE dans ces zones, dont certaines sont vouées à intégrer le "centre", ou en tous cas à créer des centres régionaux. La nouvelle donne en termes d'alliances régionales, de coopération militaire et technologique, de territorialisation des moyens sécuritaires (bases, facilités, prépositionnement, exercices réguliers), dépendra étroitement de l'organisation spatiale du développement "durable". Le modèle généralisé (hégémonisé par les acteurs "pionniers" et/ou dominants, à savoir les Etats-cités asiatiques en quête d'internationalisation de leur développement économique, tels Singapour et Hong Kong, les IFI, l'OCDE, les firmes multinationales et ONGs) est celui des espaces d'agglomération transfrontaliers (ou intérieurs extensifs dans le cas des fronts pionniers) gérant des infrastructures communes, nommés "corridors" de développment ou "triangles de croissance" ou encore "zones pionnières". Ces espaces d'agglomération se développent dans les zones périphériques les plus dynamiques, l'Amérique Latine, l'Asie du Sud-Est et le Sud de l'Afrique. Elles sont fondées sur le principe de la recherche d'économies d'agglomération, à savoir des économies d'échelles croissant à un niveau agrégé de l'ensemble des acteurs et des facteurs (publics, privés, capital financier, "humain" et "spatial"). Elles se développent dans le cadre de projets de zones de libre échange régionales ( l'ensemble des Amériques sauf Cuba avec America's Free Trade Area en 2005, la zone Asie-Pacifique APEC 2004, l'Asie Asian Free Trade Area 2010, l'Afrique Australe SADC 2005). Il s'agit de créer dans ces zones de développement dynamique des réseaux logistiques et informationnels aptes à favoriser l'accès des investisseurs, l'échange intra-régional et la normalisation de marchés aujourd'hui trop fragmentés par les barrières tarifaires.

Les modes d'emprise territoriale de ces formats spatialisés de développement "durable" sont multiples. Le plus classique est le modèle de la maquila américano-méxicain, de la région transfrontalière associant des espaces sociaux "complémentaires" en termes d'infrastructures (les infrastructures sophistiquées du centre/foncier à bas prix de la périphérie), de main-d'oeuvre (techniques fordistes du centre/employés bon marché de la périphérie), de ressources naturelles, humaines, technologiques et financières (transfert de savoir-faire, technologie et capitaux du centre/réglementation environnementale et sociale moins rigoureuse à la périphérie). Les enclaves de production maquiladores (lignes d'assemblage) et de réexportation, peuvent être également délocalisées loin des frontières du centre, dans les zones franches (telles, Colon Free Trade Zone au Panama) ou les pôles techniques qui sous-traitent la gestion administrative, comptable, informatique, et éventuellement la logistique des grandes entreprises (tels Bengalore en Inde, ou encore Singapour qui veut devenir une "île intelligente" pôle d'interconnexion informationnelle mondiale). Les projets de développement régionaux d'infrastructures "pionnières" et transnationales qui visent à assurer une continuité logistique des voies de l'échange et la réalisation d'économies d'échelles de spécialisation et de rationalisation des investissements et des marchés, sont adoptés par les Etats de la périphérie comme une solution de sortie de crise. C'est un pari sur le développement "durable", à savoir l'attraction des investissements directs étrangers, le développement des agro-industries, des pôles technologiques (nouvelle donne de la division internationale du travail et possibilité de "niches").



Globalisation, asymétrie et déploiement "capacitaire"

La globalisation, à savoir l'hégémonisation d'un système de production et socialisation qui demeure fortement inégalitaire et repose sur une intensification de l'exploitation des espaces naturels et des groupes sociaux (et donc des destructions et déstabilisations environnementales et sociales), implique le développement des conflits de type asymétrique. Il s'agit essentiellement des conflits de la résistance aux effets de la libéralisation et de la globalisation (des émeutes aux insurrections) et des conflits de la prédation (économie informelle, maffias, etc.), et de leur interconnexion. Les effets subversifs du premier type de conflit et les effets perturbateurs (corruption des institutions, zone grise de l'interconnexion "terroristes - maffias - mercenaires - actions clandestines des services de renseignement") du deuxième type, sont à contenir de façon permanente par le déploiement de moyens ISR (renseignement, surveillance, reconnaissance), par le contrôle territorial (éviter les effets sanctuaires, et assurer la sécurisation des infrastructures et ressources) et par une configuration stratégique intégrée (militaire-police-renseignement, civilo-militaire et public-privé) de la sécurisation. En parallèle aux projets de développement infrastructurel et de réformes sociales, les Etats-Unis et les acteurs globaux mettent en place les moyens de l'endiguement permanent des conflits asymétriques, en somme la "guerre de basse intensité" permanente.

L'asymétrie : du "faible au fort" mais aussi du "fort au faible".

L'asymétrie n'est pas un concept américain, c'est un référent qui permet l'évaluation des rapports de forces sociaux y compris militaires. Globalement l'asymétrie peut être comprise comme le recours à des stratégies de contournement et de déni d'accès, par des moyens rustiques - tel la guérilla, le camouflage, la guerre psychologique - par la "destruction" et la "perturbation" (sabotage des infrastructures vitales) massives, ou tout autre moyen "hors droit" allant à l'encontre des critères et normes de l'Etat-nation (règle de droit, droit humanitaire, droit de la guerre, droits de l'homme, droit international, etc.). La lutte contre l'asymétrie peut se traduire par le recours à des moyens asymétriques du fort contre le faible. Or, le recours à des moyens "gris", "hors droit", que les puissances coloniales - ou proto-coloniales - ont par le passé utilisé "secrètement" dans leur lutte contre l'adversaire asymétrique (cf. le recours à la torture pendant la guerre d'Algérie, ou l'opération Phoenix de la CIA qui s'est soldé par l'assassinat de 60 000 cadres Viêt-cong), a tendance aujourd'hui à se légitimer. Il s'agit, par exemples, de la politique officielle d'assassinats des dirigeants palestiniens des Israéliens, ou de la stratégie de destruction de Grozny par les Russes (les troupes russes étant désavantagées en milieu urbain, la décision a été prise de raser Grozny en janvier 2000). La "guerre au terrorisme" valide stratégiquement et légitime politiquement le recours à la guerre asymétrique du "fort au faible". Ainsi la CIA a recouvré son "permis de tuer" (décembre 2002) et le recours à la torture a été rendu public lors de l'arrestation de membres présumés du réseau Al Qaeda[6].

L'émergence du paradigme de l'asymétrie dans le débat stratégique américain au cours des années 1990 est due au constat de l'effet multiplicateur de la dissémination des technologies dans l'élargissement des possibilités techniques (matérielles et symboliques) de contourner voire d'annuler les effets de la puissance US. En effet, la dissémination des technologies (notamment C3D2 Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception ,- couverture, dissimulation, camouflage, déni et leurre -, nucléaire, chimique et biologique, informationnelles) permet les stratégies asymétriques de déni d'accès (access-denial) et de contournement. Les menaces asymétriques menées à se concrétiser les dix à quinze années à venir selon le renseignement américain sont:

- le terrorisme par des moyens conventionnels, cybernétiques et NBCR (nucléaire, biologique, chimique, radiologique) ;

- les opérations informationnelles (la guerre électronique, opérations psychologiques, les attaques physiques sur les moyens de télécommunications, les attaques cybernétiques (contre les réseaux informatiques), et le recours aux armes à énergie dirigée ou à pulsion électromagnétique (anti-satellitaire) ;

- la prolifération des armes de destruction massive ;

- la menace du renseignement étranger : l'espionage contre les Etats-Unis s'étend des acteurs étatiques aux acteurs infra-étatiques adverses (terroristes, crime organisé, entreprises commerciales, etc.) ;

- le C3D2 (Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception) permet aux adversaires potentiels de cacher des activités, des installations ou des capacités. L'emploi du C3D2 est facilité par l'accès à l'espace de plus en plus aisé (commercialisation des satellites et de l'imagerie) et au développement des technologies du camouflage et leurre, de la construction souterraine, de la fibre optique et du cryptage ;

- le crime organisé qui a des effets perturbateurs sur les économies émergentes et les efforts de démocratisation des régimes de la périphérie (la corruption comme une distorsion des termes de l'échange, les trafics comme des entraves au libre commerce, notamment la piraterie, et la corruption et la terreur comme facteurs d'affaiblissement du contrôle social et teritorial des Etats).



La doctrine stratégique de la préemption, ébauchée par l'administration Clinton, notamment dans le plan de planification quadriennal (Quadrennial Defense Review, 1997) et codifiée par l'administration Bush, oriente les options défense vers le critère "capacitaire". En effet les structures de forces, les options opérationnelles, doctrinales et techno-industrielles ne sont plus envisagées selon les critères des menaces ou ennemis existants mais des capacités existantes sur le marché et accessibles à tout adversaire potentiel. Il s'agit de "se concentrer sur comment un adversaire peut se battre, et non pas sur où et quand une guerre peut survenir"[8], et de "dissuader tout compétiteur potentiel à venir"[9]. C'est la démonstration permanente de la supériorité "capacitaire" qui devrait "dissuader les autres pays d'initier des compétitions militaires dans le futur"[10]. Mais plus globalement cette posture capacitaire stratégique vise à assurer la reproduction des fondements de la puissance, faisant de la base technologique industrielle et informationnelle un élément de la nouvelle "triade stratégique"[11].

La traduction budgétaire de cette orientation "capacitaire" est une augmentation du budget de la défense à un niveau surpassant le niveau moyen des budgets guerre froide. Cependant l'augmentation vers les niveaux 400 milliards de $ s'explique autant par le "cycle naturel" des effets cumulatifs de la croissance exponentielle des coûts des systèmes d'armes (dûs à la sous-estimation des coûts dans les plans prévisionnels quinquennaux)[12] qui se traduit par des pics d'ajustement récurrents même en période de non-guerre, que par le choix de des options capacitaires, notamment le vaste projet de défense antimissile[13]. La conjugaison de la tendance à l'ajustement cyclique des dépenses/coûts et de l'option capacitaire aboutit à une situation sans précédent historique : le budget de la défense américain pour l'année fiscale 2003 équivaut à l'addition des 20 budgets les plus importants au monde.

La guerre contre l'Irak : une guerre pour la bonne gouvernance ?

La deuxième guerre contre l'Irak, ou plutôt la deuxième phase de cette guerre commencée en 1991 et entrecoupée d'une phase de basse intensité (embargo, frappes aériennes désarmantes, soutien aux mouvements d'opposition, infiltrations/exfiltrations, actions psychologiques, etc.), constitue un moment important du redéploiement de la puissance géostratégique américaine à l'ère "post-guerre froide et globalisée". La guerre contre l'Irak marque le moment du passage à un nouvel ordre. La guerre est à la fois un mode préemptif du shaping néo-impérial visant à l'intégration de la région à la globalisation selon les termes les plus favorables aux intérêts US, et un acte normatif global fondateur. En effet, le nouvel ordre global suppose la recomposition politico-juridique du système interétatique sur d'autres bases que la garantie de la loi internationale pour la souveraineté territoriale des États, et la liberté de commerce à travers les différentes juridictions politiques en temps de paix comme en temps de guerre (sortie de la configuration interétatique classique "westphalienne"). L'émergence du nouvel ordre donne naissance à un nouveau droit coutumier- le "droit d'ingérence", droit de la guerre préemptive - fondé sur les limites des souverainetés et l'externalisation vers des instances globales décisionnelles des politiques de l'ajustement social ainsi que la sécurisation des voies et moyens de la globalisation.

Cette guerre c'est aussi un moment du continuum expérimental de la puissance techno-militaire américaine et de démonstration dissuasive de la supériorité stratégique (supériorité dans l'organisation de la force, via la technologie et l'information/le sens et la norme) des Etats-Unis - et des acteurs globaux - à contrôler les espaces et les groupes sociaux, et par là à minimiser les effets asymétriques des résistants à la néo-colonisation (intérieure et transnationale) et des opposants à l'orthodoxie libérale. Elle s'inscrit dans la continuité post-Vietnam (Grenade, Panama, Irak 1, Somalie, Haïti, Balkans, Afghanistan) et elle s'annonce comme une étape préparatoire à la suite (Corée du Nord?).



Saïda Bédar


-1- The National Security of the United States of America, President of the United States, September 2002, p. 15.

-2- Theodore Roosevelt, Special Message to Congress, 1908, cité in John M. Blum and others, The National Experience, Harcourt Brace Jovanovich, INC, New York, 1977, p. 528.

-3- Enlargement et shaping the world sont les deux concepts doctrinaux majeurs de l'après guerre-froide. L'enlargement (l'extension mondiale du modèle démocratique et libéral) était le concept stratégique dominant du premier mandat de Clinton. A partir de 1997 le concept dominant est shaping the world (façonner le monde). Il s'agit de "façonner" le monde par l'harmonisation des pratiques et des normes internationales sur le modèle américain - des standards, des réseaux économiques et informationnels, des systèmes militaires, des systèmes sociaux (démocratisation, "bonne gouvernance"). En "normalisant" le reste du monde selon le modèle américain, les acteurs américains ne se trouvent pas défavorisés dans la compétition internationale (lois anti-corruption, sanctions économiques, normes sanitaires, systèmes comptables, etc.) et l'accès aux marchés et ressources. Dans un système global "normalisé" les moyens de la sécurisation sont plus efficacement assurés (interopérabilité des systèmes, renseignement, surveillance, reconnaissance, bases et facilités, etc.).

-4- cité in Jay Mazur, "Labor's New Internationalism", Foreign Affairs, Vol. 79, N°1, Janvier-Février 2000.

-5- Pour les données économiques prospectives, voir en particulier le rapport OCDE Le Monde en 2020 - Vers une nouvelle ère mondiale, 1997.

-6- L'arrestation fin mars 2002 d'Abou Zoubaydah, un des lieutenants présumé de Bin Laden, à Faisalabad par des agents de la police pakistanaise accompagnés d'agents de la CIA et du FBI a été l'occasion pour l'administration Bush de clarifier sa position sur l'usage de la torture : les terroristes seront interrogés dans un pays où la torture est une pratique courante, l'Egypte ou la Jordanie par exemple, avant d'être transférés à Guantanamo. Un officiel militaire américain a alors déclaré à propos de la torture: "We've been out of that business for so long that it's best handled by others". Cf Jodie Morse, "How Do We Make Him Talk?", Time, April 15, 2002.

-7- Pour une analyse de la stratégie capacitaire et de la QDR, voir Saida Bédar "La révision de la doctrine stratégique américaine - De la bipolarité à la dominance globale", in Saïda Bédar (dir.), Vers une <> stratégique américaine ?, .Cahier d'Etudes Stratégiques N° 31, CIRPES, 2001.

-8- The National Security of the United States of America, President of the United States, September 2002, p. 29.

-9- idem

-10- The Annual Report to the President and the Congress, Department of Defense, August 2002, p 18.

-11- Depuis 2000 la doctrine de l'emploi des forces stratégiques envisage l'arme nucléaire pour dissuader une attaque nucléaire, chimique ou biologique mais également une agression conventionnelle majeure. Aujourd'hui une étape est franchie en faisant de l'ancienne triade (ICBM missiles balistiques nucléaires intercontinentaux, SLBM missiles nucléaires à bord de sous-marins, missiles nucléaires à bord des bombardiers) qu'un des élément d'une des branches de la triade. La nouvelle triade est : 1) les capacités de frappes nucléaires (y compris de théâtre) et non-nucléaires (conventionnelles, informationnelles, forces spéciales) ; 2) les systèmes de défense actifs et passifs (mobilité, dispersion, redondance, ruse, leurre, durcissement, alerte avancée / défenses aérienne et antimissile) aux Etats-Unis et à l'étranger ; 3) l'infrastructure de réponse (la base industrielle).

-12- La collusion d'intérêts entre le Pentagone, le Congrès et les industriels, aboutit à des projections de coûts, de calendrier et de performance qui sont irréalistes (souvent dans le but de faire accepter les projets) et entraînent des surcoûts. Les membres du Congrès privilégient leurs intérêts locaux (maintien des sites de production et des emplois dans leur circonscription), les différentes armées leurs intérêts organisationnels (maintien des budgets et du niveau de modernisation comme position de puissance), et les industriels les productions de masse.

-13- La mesure du potentiel de développement et production du secteur de l'antimissile est difficile à chiffrer : l'évaluation officielle demeure celle du Congress Budget Office de 60 milliards de $, d'autres évaluations d'économistes de la défense font état de 800 à 1200 milliards de $. Selon ces économistes, si l'ensemble des programmes - phases de décollage, de mi-course et terminale/espace, air, terre, mer - est poursuivi la totalité des côuts du cycle (life-cycle costs opposés au coût d'acquisition) pourrait atteindre entre 800 et 1200 milliards de $, dont 500 milliards d'ici 2015. Jeremy Feiler, "Study : Fully Deployed Missile Defense Could Cost up to $1 Trillion", Inside the Pentagon, Vol. 19, N°2, 9 Janvier 2003.


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