"Les Etats-Unis ont depuis longtemps maintenu l'option des actions préemptives pour contrer une menace conséquente contre notre sécurité nationale. Plus grande est la menace et plus grand est le risque impliqué par l'inaction - et plus urgente est la nécessité de s'engager dans une action anticipée pour nous défendre, même si l'incertitude demeure quant au moment et au lieu de l'attaque de l'ennemi. Pour empêcher de tels actes hostiles de la part de nos adversaires, les Etats-Unis agirons, si cela est nécessaire, de façon préemptive."
George W. Bush, Septembre 2002[1]
"Je ne peux préconiser des mesures pour l'accomplissement de nos devoirs vis-à-vis du reste du monde sans mettre en avant la nécessité de nous placer dans une position de défense totale. (...) Il y a un rang dû aux Etats-Unis parmi les nations qui sera terni, si ce n'est perdu, par une réputation de faiblesse. Si nous voulons éviter l'insulte il faut être capable d'y répondre ; si nous voulons assurer la paix, un des instruments les plus puissants de notre prospérité croissante, nous devons faire savoir que nous sommes en permanence prêts pour la guerre."La doctrine de la préemption formalisée par le président George W. Bush dans son rapport annuel au Congrès (National Security Strategy, septembre 2002) s'inscrit dans la lignée de la Doctrine Monroe formulée au début du 19ème siècle (1823) et au corollaire de Roosevelt au début du 20ème siècle (1904). La doctrine Monroe énonçait alors le refus de l'intervention étrangère dans l'hémisphère occidental (les Amériques) autant que la volonté de préserver le droit des Etats-Unis d'intervenir et éventuellement d'annexer des territoires, l'intervention américaine se justifiant alors comme une préemption face à l'intervention européenne. Le corollaire à la doctrine Monroe de Roosevelt précise que la défense de la prééminence des Etats-Unis passe par son rôle et devoir de "police internationale" pour une "intervention préventive" en cas de "méfait ou défaillance" des acteurs régionaux et extérieurs. L'interventionnisme régional (gunboat diplomacy, big stick) avait pour buts immédiats de contrer les influences européennes et de collecter les dettes des Etats, mais il s'est affirmé aussi comme la démonstration de la puissance normative des Etats-Unis avec le wilsonnisme (le "corollaire de Wilson") et son critère du "bon gouvernement" (good governement) qui incite les intérêts économiques privés à accéder à la décision aux côtés des oligarchies et des pouvoirs militaires. Du retrait des Britanniques des Caraïbes en 1903 au recul des Russes en Asie centrale en 2001, l'ascension hégémonique des Etats-Unis, vécue comme un processus de reproduction du système, s'est opérée selon un schéma récurrent de la préemption qui assure un cadre sécuritaire et politique favorable à l'expansion hégémonique. La lignée stratégique du déploiement de la puissance américaine a évolué de l'endiguement (containment) du communisme pour la défense du "monde libre", à l'élargissement du modèle de la démocratie libérale (enlargement de la market democracy) puis à la "mise en forme du monde" (shaping the world.)[3]. La "mise en forme" préemptive du système mondial, pour le maintien d'une position dominante au sein du nouvel ordre globalisé, implique une conformation généralisée à la globalisation par les normes et les régimes (bonne gouvernance, transparence, règle du droit, libre échange, droit d'ingérence, etc.) mais aussi par la guerre ou la menace de guerre, ou encore la démonstration dissuasive d'une supériorité technologique et informationnelle.
Theodore Roosevelt, 1908.[2]
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La globalisation et la nouvelle donne géostratégique La globalisation renvoie en premier lieu à l'accroissement et l'autonomisation par rapport à la sphère politique de l'économie mondiale. Elle est déterminée par la transnationalisation du capital et de l'information, la délocalisation et la flexibilisation de la production, accompagnées de la dérégulation des marchés financiers. La globalisation/expansion du système économique libéral est due essentiellement : - aux mutations techniques (la "révolution de l'information") qui permettent le transfert rapide de capitaux et la gestion industrielle flexible ; - à l'extension des réseaux d'investissements et commerciaux établis par les firmes multinationales ; - au développement des blocs commerciaux régionaux ; - aux avancées des négociations sur la libéralisation du commerce international ; - à la libéralisation des économies des pays en voie de développement. A côté du système économique international, médiatisé par les États, existe un espace économique non-territorialisé, transnational. Le capital n'a plus de nationalité, IBM est aujourd'hui le plus grand exportateur d'ordinateurs du Japon, et Sony est le plus grand exportateur de téléviseurs des États-Unis. Les rapports sociospatiaux entre pouvoir politique et pouvoir économique évolue, à un point où on peut établir que l'État ne contient plus en ses frontières les économies nationales et qu'il est lui-même un segment des marchés mondiaux. La globalisation suppose, à terme, la recomposition politique du système interétatique sur d'autres bases que la garantie de la loi internationale pour la souveraineté territoriale des États, et la liberté de commerce à travers les différentes juridictions politiques en temps de paix comme en temps de guerre (sortie de la configuration interétatique classique "westphalienne"). La globalisation délimite des nouveaux centres de pouvoir en combinant des configurations "désenclavées", de type régionalisation, adhésion à des "régimes" supranationaux, et autonomisation des acteurs non-étatiques. La globalisation ne peut donc être réduite à une simple configuration techno-économique (révolution de l'information et transnationalisation du capital), ni géopolitique (expansion de l'économie libérale à des espaces anciennement sous tutelle étatique forte, ex-bloc communiste, Tiers-monde). La globalisation qui implique un processus de déconstruction sociale entraîne son lot de conflits : le développement infrastructurel accru pour le développement et la privatisation/marchandisation des ressources naturelles entraînent l'atrophie du monde rural et les conflits urbains, les déprédations écologiques majeures, l'aggravation des inégalités entre et à l'intérieur des nations - les biens des 200 individus les plus riches du monde sont plus importants que le revenu combiné des deux milliards d'individus les plus pauvres de la planète; aujourd'hui il y a 200 millions d'individus vivant en dessous du seuil de pauvreté (moins d'un dollar par jour) de plus qu'en 1987 ; aux Etats-Unis, un chef d'entreprise gagne en moyenne 416 fois plus qu'un ouvrier[4]. |
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Le développement "durable" et les espaces d'agglomération La globalisation implique à terme une croissance et une productivité accrues des zones périphériques, une augmentation des investissements OCDE dans ces zones, dont certaines sont vouées à intégrer le "centre", ou en tous cas à créer des centres régionaux. La nouvelle donne en termes d'alliances régionales, de coopération militaire et technologique, de territorialisation des moyens sécuritaires (bases, facilités, prépositionnement, exercices réguliers), dépendra étroitement de l'organisation spatiale du développement "durable". Le modèle généralisé (hégémonisé par les acteurs "pionniers" et/ou dominants, à savoir les Etats-cités asiatiques en quête d'internationalisation de leur développement économique, tels Singapour et Hong Kong, les IFI, l'OCDE, les firmes multinationales et ONGs) est celui des espaces d'agglomération transfrontaliers (ou intérieurs extensifs dans le cas des fronts pionniers) gérant des infrastructures communes, nommés "corridors" de développment ou "triangles de croissance" ou encore "zones pionnières". Ces espaces d'agglomération se développent dans les zones périphériques les plus dynamiques, l'Amérique Latine, l'Asie du Sud-Est et le Sud de l'Afrique. Elles sont fondées sur le principe de la recherche d'économies d'agglomération, à savoir des économies d'échelles croissant à un niveau agrégé de l'ensemble des acteurs et des facteurs (publics, privés, capital financier, "humain" et "spatial"). Elles se développent dans le cadre de projets de zones de libre échange régionales ( l'ensemble des Amériques sauf Cuba avec America's Free Trade Area en 2005, la zone Asie-Pacifique APEC 2004, l'Asie Asian Free Trade Area 2010, l'Afrique Australe SADC 2005). Il s'agit de créer dans ces zones de développement dynamique des réseaux logistiques et informationnels aptes à favoriser l'accès des investisseurs, l'échange intra-régional et la normalisation de marchés aujourd'hui trop fragmentés par les barrières tarifaires. Les modes d'emprise territoriale de ces formats spatialisés de développement "durable" sont multiples. Le plus classique est le modèle de la maquila américano-méxicain, de la région transfrontalière associant des espaces sociaux "complémentaires" en termes d'infrastructures (les infrastructures sophistiquées du centre/foncier à bas prix de la périphérie), de main-d'oeuvre (techniques fordistes du centre/employés bon marché de la périphérie), de ressources naturelles, humaines, technologiques et financières (transfert de savoir-faire, technologie et capitaux du centre/réglementation environnementale et sociale moins rigoureuse à la périphérie). Les enclaves de production maquiladores (lignes d'assemblage) et de réexportation, peuvent être également délocalisées loin des frontières du centre, dans les zones franches (telles, Colon Free Trade Zone au Panama) ou les pôles techniques qui sous-traitent la gestion administrative, comptable, informatique, et éventuellement la logistique des grandes entreprises (tels Bengalore en Inde, ou encore Singapour qui veut devenir une "île intelligente" pôle d'interconnexion informationnelle mondiale). Les projets de développement régionaux d'infrastructures "pionnières" et transnationales qui visent à assurer une continuité logistique des voies de l'échange et la réalisation d'économies d'échelles de spécialisation et de rationalisation des investissements et des marchés, sont adoptés par les Etats de la périphérie comme une solution de sortie de crise. C'est un pari sur le développement "durable", à savoir l'attraction des investissements directs étrangers, le développement des agro-industries, des pôles technologiques (nouvelle donne de la division internationale du travail et possibilité de "niches"). |
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L'asymétrie : du "faible au fort" mais aussi du "fort au faible". L'asymétrie n'est pas un concept américain, c'est un référent qui permet l'évaluation des rapports de forces sociaux y compris militaires. Globalement l'asymétrie peut être comprise comme le recours à des stratégies de contournement et de déni d'accès, par des moyens rustiques - tel la guérilla, le camouflage, la guerre psychologique - par la "destruction" et la "perturbation" (sabotage des infrastructures vitales) massives, ou tout autre moyen "hors droit" allant à l'encontre des critères et normes de l'Etat-nation (règle de droit, droit humanitaire, droit de la guerre, droits de l'homme, droit international, etc.). La lutte contre l'asymétrie peut se traduire par le recours à des moyens asymétriques du fort contre le faible. Or, le recours à des moyens "gris", "hors droit", que les puissances coloniales - ou proto-coloniales - ont par le passé utilisé "secrètement" dans leur lutte contre l'adversaire asymétrique (cf. le recours à la torture pendant la guerre d'Algérie, ou l'opération Phoenix de la CIA qui s'est soldé par l'assassinat de 60 000 cadres Viêt-cong), a tendance aujourd'hui à se légitimer. Il s'agit, par exemples, de la politique officielle d'assassinats des dirigeants palestiniens des Israéliens, ou de la stratégie de destruction de Grozny par les Russes (les troupes russes étant désavantagées en milieu urbain, la décision a été prise de raser Grozny en janvier 2000). La "guerre au terrorisme" valide stratégiquement et légitime politiquement le recours à la guerre asymétrique du "fort au faible". Ainsi la CIA a recouvré son "permis de tuer" (décembre 2002) et le recours à la torture a été rendu public lors de l'arrestation de membres présumés du réseau Al Qaeda[6]. L'émergence du paradigme de l'asymétrie dans le débat stratégique américain au cours des années 1990 est due au constat de l'effet multiplicateur de la dissémination des technologies dans l'élargissement des possibilités techniques (matérielles et symboliques) de contourner voire d'annuler les effets de la puissance US. En effet, la dissémination des technologies (notamment C3D2 Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception ,- couverture, dissimulation, camouflage, déni et leurre -, nucléaire, chimique et biologique, informationnelles) permet les stratégies asymétriques de déni d'accès (access-denial) et de contournement. Les menaces asymétriques menées à se concrétiser les dix à quinze années à venir selon le renseignement américain sont: - le terrorisme par des moyens conventionnels, cybernétiques et NBCR (nucléaire, biologique, chimique, radiologique) ; - les opérations informationnelles (la guerre électronique, opérations psychologiques, les attaques physiques sur les moyens de télécommunications, les attaques cybernétiques (contre les réseaux informatiques), et le recours aux armes à énergie dirigée ou à pulsion électromagnétique (anti-satellitaire) ; - la prolifération des armes de destruction massive ; - la menace du renseignement étranger : l'espionage contre les Etats-Unis s'étend des acteurs étatiques aux acteurs infra-étatiques adverses (terroristes, crime organisé, entreprises commerciales, etc.) ; - le C3D2 (Cover, Concealment, Camouflage, Denial and Deception) permet aux adversaires potentiels de cacher des activités, des installations ou des capacités. L'emploi du C3D2 est facilité par l'accès à l'espace de plus en plus aisé (commercialisation des satellites et de l'imagerie) et au développement des technologies du camouflage et leurre, de la construction souterraine, de la fibre optique et du cryptage ; - le crime organisé qui a des effets perturbateurs sur les économies émergentes et les efforts de démocratisation des régimes de la périphérie (la corruption comme une distorsion des termes de l'échange, les trafics comme des entraves au libre commerce, notamment la piraterie, et la corruption et la terreur comme facteurs d'affaiblissement du contrôle social et teritorial des Etats). |