Colloque national de la Maison des citoyens du monde

"Quelle paix pour demain ?" - Nantes - 16 et 17 décembre 2000

La globalisation et les nouveaux défis sécuritaires

Saïda Bédar, CIRPES - École des Hautes Études en Sciences Sociales



La fin de siècle que nous vivons a vu de nouvelles formes de conflits armés alors que les guerres classiques, essentiellement interétatiques, que l'on a connu pendant des siècles tendent à disparaître. Ces nouveaux conflits surviennent dans un contexte historique nouveau, la globalisation, qui représente un bouleversement social considérable. La globalisation a engendré des nouvelles formes de conflits, et a également dégradé, parfois rendu obsolètes, les modes de régulation sociaux classiques, notamment les systèmes intergouvernementaux de sécurité collective mis en place dans l'après-deuxième guerre mondiale (crise de l'ONU, mais à terme l'ensemble du système Bretton Woods sera concerné).

I- Les effets pervers sécuritaires de la globalisation : les "zones grises"

1 - La globalisation comme un bouleversement social

La globalisation renvoie en premier lieu à l'accroissement et l'autonomisation par rapport à la sphère politique de l'économie mondiale. Elle est déterminée par la transnationalisation du capital et de l'information, la délocalisation et la fléxibilisation de la production, accompagnées de la dérégulation des marchés financiers. La globalisation/expansion du système économique libéral est due essentiellement :
- aux mutations techniques (la "révolution de l'information") qui permettent le transfert rapide de capitaux et la gestion industrielle flexible ;
- à l'extension des réseaux d'investissements et commerciaux établis par les firmes multinationales ;
- au développement des blocs commerciaux régionaux ;
- aux avancées des négociations sur la libéralisation du commerce international ;
- à la libéralisation des économies des pays en voie de développement et l'ancien espace soviétique.

A côté du système économique international, médiatisé par les États, existe un espace économique non-territorialisé, transnational, un espace de flux opérant en temps réel. Le capital n'a plus de nationalité, IBM est aujourd'hui le plus grand exportateur d'ordinateurs du Japon, et Sony est le plus grand exportateur de téléviseurs des États-Unis. Les rapports entre pouvoir politique et pouvoir économique évolue, à un point où on peut établir que l'État ne contient plus en ses frontières les économies nationales et qu'il est lui-même un segment des marchés mondiaux ("l'État compétiteur").

La globalisation ne peut donc être réduite à une simple configuration techno-économique (révolution de l'information et transnationalisation du capital), ni géopolitique (expansion mondiale du système libéral). C'est aussi l'extension du système libéral dominant à de plus en plus de sphères sociales : 1)la "marchandisation" croissante des services (télécom, postes, transports), de la science, de l'éducation et de la culture, voire de la sécurité1 2) la "contractualisation" accrue du travail, 3) la multiplication des centres de décisions non-étatiques qui peuvent influer sur les politiques nationales.

La globalisation qui implique un processus de déconstruction sociale entraîne son lot de conflits souvent hors de portée du système interétatique : segmentation nationalo-ethnique comme rempart social et base de relégitimation des régimes au pouvoir, atrophie du monde rural et désertification ("mieux vaut des terres sans hommes que des hommes sans terres"), aggravation des inégalités entre et à l'intérieur des nations2, guérillas urbaines, infrastructures transnationales parasitées par les systèmes mafieux, déprédations écologiques. La globalisation a entraîné l'extension des "zones grises" (effacement des frontières systémiques entre le public et le privé, entre le politico-juridique et l'idéologique, entre le civil et le militaire, entre la criminalité et la guerre) et l'inefficacité conséquente des instruments traditionnels d'intervention sociale.

C'est sans doute la crise asiatique de 1997-1998, la crise russe, et l'amplification des phénomènes mafieux en Europe de l'Est et en Amérique Latine qui ont définitivement remis en cause l'optimisme néolibéral du début des années 1990. Les Etats-Unis eux-mêmes ont réorienté leur discours et stratégie en prenant en compte les effets déstructurants de la globalisation. L'<> américaine reconnaît son incapacité à établir un nouvel ordre pacifié :
"Une combinaison de facteurs (prolifération, baisse des dépenses de défense, pression démographique, disparités des richesses et des ressources, réaction anti-Occident et anti-globalisation, la connexion entre les cartels de la drogue les circuits de la corruption et les mouvements insurrectionnels, les divisions ethniques religieuses et culturelles), alliée aux problèmes d'infrastructures inadaptées, de raréfaction des ressources, de catastrophes naturelles, d'épidémies, et de manque de capacités de réponse globale, régionale et locale, ont aboutit à l'augmentation des populations nécessitant l'assistance humanitaire internationale. Selon l'ONU, 35 à 40 millions de personnes par an avaient besoin d'aide au cours des années 1990, comparé à moins de 20 millions en 1985. (...) De plus, aucune puissance, condition ou circonstance capable de transcender cette instabilité généralisée et d'imposer un nouvel ordre global, n'est susceptible d'émerger les quinze prochaines années."3 Amiral Thomas R. Wilson, Directeur de la Defense Intelligence Agency, "Bien que les États-Unis aient émergé comme la seule superpuissance globale, en aucun ils n'ont produit de la paix. Ce n'est pas la Pax Romana. En effet, une sorte de tribalisme a l'air de caractériser l'ordre sécuritaire international. Il me semble qu'il doit y avoir quarante ou cinquante conflits à travers le monde, et certains d'entre eux sont effrayants."4 Sous-secrétaire à la Défense John J. Hamre

2) L'action des ONG dans un monde globalisé

La poussée systèmique des acteurs dominants de l'ordre libéral globalisé (le centre Etats-Unis/Europe/Japon, et les acteurs transnationaux) favorise la désétatisation, et un rôle accru des acteurs économiques, et sécuritaires, mais aussi des acteurs non-gouvernementaux, pour compenser le désengagement de l'Etat dans le processus de régulation sociale et de maîtrise de la violence.

En effet, l'État "globalisé" tend à compenser le déficit du "gouvernement" étatique en élargissant la portée de la "gouvernance" par le recours à des relais non-étatiques, privés (les ONG, la sécurité privée, la "diplomatie privée" notamment la médiation des ONG de la "culture de paix", l'aide au développement des firmes multinationales). Dans ces interactions public/privé et civilo-militaire, les ONG humanitaires sont particulièrement vulnérables. Les militaires, de plus en plus impliqués dans les "opérations de paix" sont amenés, pour des raisons opérationnelles, à imposer sur le terrain des modèles de coordination civilo-militaire (les ONG peuvent alors être interdites dans certaines zones, empêcher d'intervenir auprès de certains acteurs, faire du renseignement malgré elles). Par ailleurs les ONG humanitaires tendent à être limitées dans leurs actions par le "politiquement correct" du droit d'ingérence : au Kosovo on dénombre plus de 300 ONG, en Tchétchénie elles étaient trois au pire moment du conflit. La seule organisation humanitaire qui "passe partout" demeure la croix rouge qui s'en tient au strict respect du droit humanitaire. Le débat sur le "droit d'ingérence" n'est-il pas biaisé par les effets "anti-étatiques" de la globalisation? Le vrai débat ne consisterait-il pas à débattre du droit humanitaire, du droit de la guerre, du droit des gens ou encore des droits de l'homme, dans la perspective d'une reconstruction du système interétatique et de sécurité collective?

II/ Les stratégies américaines pour contrer les effets pervers de la globalisation: l'intégration au système global et la militarisation

1) L'intégration par l'élargissement des zones de libre échange

Pour contrer les effets "zones grises" de la globalisation la stratégie américaine se donne pour but de normaliser la globalisation, notamment par le biais d'initiatives régionales d'intégration au système économique global, qui du même coup rationalisent des marchés locaux aujourd'hui trop fragmentés par les barrières douanières et les interférences mafieuses pour être attractifs pour les investisseurs américains. Idéalement, ces facteurs de stabilité et de normalisation incitent à la transparence et à l'information nécessaires aux investisseurs, considérés comme les porteurs de la dynamique de la croissance et du développement. Après l'Asie (APEC) et l'Amérique centrale (ALENA) , l'Afrique et l'Europe du Sud-est sont les nouvelles frontières de l'extension libérale. Cette extension ce fait selon des modes couramment présentés comme des contre-modèles de l'échange commercial et de l'investissement de l'Union Européenne. Ainsi, en Afrique la politique américaine, par la création des zones de libre échange (le Partenariat USA/Maghreb, et la Communauté de développement du Sud de l'Afrique, la SADC), est considéré comme un "cadre révolutionnaire" d'aide au développement qui recourt au commerce et à l'investissement, plutôt qu'à l'assistance (trade not aid). Avec les initiatives à l'égard de l'Europe du Sud-est, y compris le Pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-est, qui est un projet initié par l'UE , les États-Unis veulent établir un projet régional qui : 1) remet en cause les frontières en les "abaissant" (libre commerce, circulation des personnes...) ou en les "transcendant" (fédérations, intégration à "l'Europe des Länders"...) sans avoir à les retracer ou les valider juridiquement ; 2) intègre des unités économiques trop petites et segmentées pour intéresser les investisseurs.

2) La militarisation tendrait-elle à compenser le déficit politique ?

La stratégie de l'État globalisé tendrait-elle à compenser le recul des structures étatiques et interétatiques dans le contrôle politique des crises et conflits par de la militarisation ? Dans des situations de crise, les acteurs militaires et humanitaires sont les premiers à intervenir, mais n'est-ce pas la non décision politique et le vide juridique qui entraînent les situations d'urgence ?

Le recours à la force militaire dans des contextes politiques mal définis (absence de consensus de la part de ceux qui emploient la force, intervention hors droit international, mandat pas clair, acteurs locaux de la négociation parfois illégitimes et délinquants) d'une part mène à l'éviction prématurée de l'option dissuasive ( qui est la volonté politique démontrée d'emploi de la force, et la menace que les coûts de l'agression seront plus élevés que les gains), et d'autre part n'instaure pas les conditions de la résolution du conflit à long terme (Somalie, Bosnie, Kosovo). Les "leçons" du Kosovo se résument à ces constats. En effet, au delà de la satisfaction du bilan officiel du Pentagone, le débat post-Kosovo a donné lieu à des critiques qui ne portaient pas uniquement sur le refus politique de favoriser l'option terrestre - pas de victoire sans troupes à terre, pas de troupes à terre sans soutien politique ferme-, mais sur le choix du "gradualisme" dicté par l'atermoiement diplomatique et l'absence d'objectifs politiques clairs. Ce qui a fait dire à un officier de l'OTAN : "Cela fait frissonner quand on pense que ce qu'on a fait c'est balancer des bombes en pensant que des objectifs de guerre allaient se matérialiser."5

L'amplification des zones de non-droit et l'extension des zones grises et des vulnérabilités systémiques, ne trouveront pas de solution adéquate par des ajustements sécuritaires. Les bombardements récurrents pendant dix ans comme en Irak, et le maintien de la paix sans résolution politique des conflits et une reconstruction économique conséquente comme dans les Balkans, sont tout juste des modes de "pacification". On comprend bien que l'action militaire ne peut être utilisée pour résoudre les crises et conflits s'il n'existe pas de langage politique commun international fondé sur le droit. L'action citoyenne à l'échelle globale peut contribuer à fonder ce langage commun.


Saïda Bédar


-1- Le recours à des compagnies de sécurité privée, jusqu'à ce jour dans des opérations non-combattantes (encadrement, sécurité rapprochée, maintenance, logistique, soutien aux opérations) se généralise. Ainsi, depuis 1995, la société Brown and Root, dirigée jusqu'en en août 2000 par le futur vice-président Dick Cheney, est le premier contractant privé du Pentagone dans les opérations de paix. Une autre compagnie de sécurité privée, MPRI opère en Colombie et dans les Balkans, où elle est contractée par les gouvernements locaux subventionnés par les Etats-Unis, ou le Koweït l'Arabie Saoudite et la Malaisie dans le cas de la Bosnie.
-2- Les biens des 200 individus les plus riches du monde sont plus importants que le revenu combiné des deux milliards d'individus les plus pauvres de la planète; aujourd'hui il y a 200 millions d'individus vivant en dessous du seuil de pauvreté (moins d'un dollar par jour) de plus qu'en 1987. Aux Etats-Unis, un chef d'entreprise gagne en moyenne 416 fois plus qu'un ouvrier. cité in Jay Mazur, "Labor's New Internationalism", Foreign Affairs, Vol. 79, N°1, Janvier-Février 2000.
-3- Vice Admiral Thomas R. Wilson, Director, Defense Intelligence Agency, in Current and Projected National Security Threats ... opus cité.
-4- Remarks as delivered by deputy secretary of Defense John J. Hamre, University of Chicago Law School, August 4, 1999, in US Army Seminar on "The Future of the US Military Presence in Europe, American Forces Information Service, Defense View Point, www.defenselink.mil:80/speeches/1999
-5- Le Pacte de stabilité pour l'Europe du Sud-est établi en 1999 est placé sous l'égide de l'OSCE, ses membres sont : le Canada, la France, l'Allemagne, l'Italie, le Japon, la Russie, la GB, les Etats-Unis, les Pays-Bas, le pays présidant l'UE ; le FMI, la BERD, la BEI, l'ONU, l'OTAN. Le financement se fait par donation, les engagements actuels s'élevant à 2,4 milliards d'euros, pour des projets d'infrastructures, de promotion du secteur privé, et de soutien aux réformes institutionnelles démocratiques.
-6- Inside the Pentagon , vol. 16 N°16 20 avril 2000


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