NMD : vers une redéfinition de la doctrine stratégique?

Saïda Bédar

communication à la conférence du Bureau International pour la Paix, "Mondialisons la paix", le 12 octobre 2000, à Nanterre.


Le débat NMD (National Missile Defense) s'inscrit dans un processus de réorientation stratégique, un processus de "sortie" de la guerre froide. Pourtant il demeure un débat confus et parfois peu pris au sérieux, notamment par les observateurs européens. En effet, la prédominance des facteurs organisationnels, industriels et politiques amène certains observateurs à penser que le débat est biaisé et stratégiquement insignifiant, voire absurde. Or cette "domestication" de l'option NMD traduit plutôt un retour au benign neglect, un leadership de plus en plus unilatéral et une stratégie de plus en plus capacitaire.

Alors que pendant dix ans les industriels impliqués dans le programme (Boeing comme maître d'oeuvre, et le reste de la "bande des quatre", Lockheed Martin, Raytheon et Northrop Grumman) ont assuré un lobbying intense auprès du Congrès, l'option "sanctuarisation" du territoire national demeure populaire et un enjeu électoral important. Les faibles avancées techniques du projet et d'autre part le manque de dialogue avec les alliés nucléarisés, et encore moins avec la Chine, et l'obstacle juridique du traité ABM avec la Russie, sont autant de facteurs qui rendent le programme NMD peu consensuel au sein du débat stratégique américain. Or, même si le président Clinton a préféré remettre la décision de déploiement à la prochaine administration, les intérêts industriels et électoraux sont tels que l'arrêt du programme n'est pas envisageable. Alors que le candidat démocrate à la présidence Al Gore est en faveur d'un déploiement du système selon les phases prévues et à la condition que les Russes acceptent la renégociation du traité ABM, le candidat républicain Bush est prêt à envisager un déploiement plus important et plus rapide et sans négociations du traité ABM. L'option Bush prévoit une sortie totale de l'arms control par une réduction unilatérale des ICBM à un niveau minimum (Condoleeza Rice, conseillère de Bush pour les affaires étrangères, parle de "reciprocal unilateral measures"), l'arrêt du ciblage et de la mise en alerte. Un déploiement maximal du NMD pourrait couvrir les alliés en Europe , au Moyen-Orient et en Asie (Richard Armitage, conseiller de Bush pour les questions de défense a suggéré de changer le terme de National Missile Defense pour Allied Missile Defense).

Loin de constituer une "anomalie" stratégique qui résulterait du lobbying industriel ou de la monopolisation du débat au Congrès par une minorité agissante de républicains de la droite sudiste, NMD s'inscrit dans le choix d'une stratégie que les États-Unis adoptent dans un contexte globalisé et post-bipolaire où la dialectique stratégique avec l'adversaire potentiel vise à éliminer la vulnérabilité face à l'asymétrie, ou encore empêcher toute stratégie du faible au fort. En ce sens NMD permet à terme de mettre fin au MAD (Mutual Assured Destruction), au ciblage et à l'état d'alerte maximum, et aboutit à la reconquête de l'autonomie stratégique absolue symbolisée par la possibilité du first use. Cette reconquête de l'autonomie absolue s'illustre également par la sortie du régime de l'arms control et la création d'un gap insurmontable dans la nouvelle course aux armements.

En effet, l'arms control et les longs processus de négociation de traités - qui de toute façon ont rarement passé le barrage du sénat américain - tendent à être remplacés par des processus de négociations bilatérales et "péristratégiques" (la TMD à Taïwan et accords commerciaux pour la Chine, Tchétchénie et soutien financier pour la Russie). L'enjeu financier devient par ailleurs un critère de distanciation dans la course aux armements : seuls les États-Unis sont capables d'expérimenter un système à la hauteur de 60 milliards de dollars sur quinze ans. La Russie est déjà hors course, la Chine ne fait que commencer la modernisation de son arsenal nucléaire, alors que la Corée du Nord connait la famine, l'Iran fait face à une crise économique et l'Irak est sous embargo. Quant aux Européens si ils "suivent" le rythme de la course au niveau du TMD, stratégiquement les puissances nucléaires, la France et la Grande Bretagne ne semblent pas avoir d'alternative post-guerre froide.


Saïda Bédar



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