Le Grand Moyen-Orient : un projet "post-colonial" global ?

Saïda Bédar,
Sociologue, chercheur au CIRPES (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris), et consultante auprès de la Direction des Affaires Stratégiques (Ministère de la Défense).

Article paru dans Diplomatie, N° 3, Mai-Juin 2003

L'occupation de l'Irak annonce l'accélération de la mise en oeuvre du projet "Grand Moyen-Orient" envisagé par les Etats-Unis et ses alliés au début des années 1990, dans l'après guerre-froide et l'après guerre du Golfe, quand les obstacles politiques et économiques à l'intégration de la région au nouvel ordre global ont commencé à s'écrouler. Le Grand Moyen-Orient correspond à une zone qui agglomérerait le Maghreb, le Moyen-Orient, la Corne de l'Afrique, le Golfe, l'Asie Centrale, l'Afghanistan et le Pakistan. Elle correspond précisément : à une aire d'intervention militaire américaine intégrée depuis les années 1980 ; à la source première d'approvisionnement et de réserves en pétrole mondiale (68% des réserves prouvées, 43% des exportations dans le Golfe) et un segment important dans la régulation du marché des hydrocarbures ; à des marchés régionaux potentiellement intégrables autant par des effets d'interconnexions géographiques (espaces d'agglomération selon les anciennes routes commerciales, les voies de passages maritimes), que par l'homogénéïté culturelle (arabo-musulmane) et politique (ligue arabe, organisation de la conférence islamique). Le projet global Grand Moyen-Orient implique une "stabilisation sécuritaire" de l'ensemble proche-oriental, sa connexion aux économies du Golfe avec une ouverture vers l'Asie Centrale, ainsi qu'un vaste programme de réformes institutionnelles, une incitation - plus ou moins coercitive - à la "bonne gouvernance".

De la sanctuarisation économico-politique à la bonne gouvernance forcée


Les difficultés de l'emprise stratégique des Etats-Unis et des acteurs globaux sur le Moyen Orient sont largement dues à l'autonomie économique permise par la manne des hydrocarbures qui a favorisé la sanctuarisation politique - le non-alignement, le panarabisme et le soutien aux mouvements nationalistes et islamistes. Le peu d'emprise économique et politique sur les systèmes moyen-orientaux due à leur faible intégration à la globalisation explique l'interventionnisme militaire des Etats-Unis et de leurs alliés dans la région.

L'opportunité de l'emprise géostratégique américaine a été l'invasion soviétique de l'Afghanistan et la révolution iranienne qui ont inquiété les régimes monarchiques de la région qui se sont mis sous protection sécuritaire américaine, mais aussi le traité de paix entre Israël et l'Egypte (Camp David 1979) qui a entraîné l'alignement de l'Egypte. En octobre 1979 les Etats-Unis ont créé la Rapid Deployment Joint Task Force (Force de déploiement rapide interarmes) pour la région de l'<>. Cette région est le périmètre de sécurité que les Etats-Unis ont tracé autour de la région du Golfe, qui comprend les pays riverains du Golfe, la Péninsule Arabe, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Egypte, la Jordanie, le Soudan, l'Ethiopie, Djibouti, la Somalie et le Kenya. En 1983 le commandement unifié pour la région est baptisé US Central Command, USCENTCOM (c'est la région centrale du reste du monde). Entre 1983 et 1987, 1,4 milliards de dollars sont affectés à la construction d'infrastructures militaires dans la région, essentiellement des facilités portuaires, des aérodromes, des capacités de stockage de pétrole et des structures d'accueil pour le personnel. A la fin des années 1980, les Etats-Unis avaient doublé le nombre de canaux de télécommunications stratégiques, et déployé des moyens de collecte et dissémination de renseignement en temps réel. Ils avaient également obtenu des arrangements d'accueil "nations hôtes" avec les Etats de la région. Les Etats-Unis n'ont pas de traités de défense formels avec les Etats du Golfe, ils s'en réfèrent à une série d'accords exécutifs régulant l'accès militaire (accès aux facilités, droit de transit), le statut des forces US, le prépositionnement des équipements[1]. Le système sécuritaire créé autour du CENTCOM avait pour but de combler un déficit stratégique en matière de quadrillage logistique aujourd'hui considéré comme optimal après l'intégration de l'ancien espace soviétique dans les aires opérationnelles des commandements régionaux - en 1999 le Caucase est intégré à l'aire du USEUCOM (European Command) et l'Asie Centrale à l'aire du USCENTCOM, en 2002 la Russie est intégrée à l'aire du USEUCOM. L'achèvement du quadrillage logistique et opérationnel planétaire s'opère dans un contexte d'extension normative américaine (multiplication des relations de "militaires-à-militaires" favorisant les standards démocratiques des rapports civilo-militaires, l'interopérabilité des systèmes, et l'intégration interagences notamment avec les instances juridiques-policières et de renseignement), et en parallèle à l'extension du système libéral global.

La protection militaire américaine n'a pas pour autant complètement mis à bas la sanctuarisation politique des Etats de la région retranchés derrière leur autonomie économique. En effet, l'intégration du Moyen-Orient à la globalisation a été retardée par des configurations systémiques de type "statu quo rentier" - statu quo politique obtenu par la redistribution de revenus externes et/ou non-productifs (les hydrocarbures, les rentes tels les versements des revenus des émigrés, le prélèvement de droits sur les oléoducs-gazoducs et voies de transit, l'aide au développement). La faible ouverture des économies du Moyen-Orient a entraîné la faiblesse des investissements directs étrangers (moins de 1% du total mondial), et l'absence d'intégration économique régionale, aggravée par l'insertion individuelle des économies exportatrices d'hydrocarbures au marché mondial et par les rivalités politiques et les différends territoriaux. La configuration post-coloniale qui a prédominé a été un mélange de populisme et de contre-révolution permanente. Le populisme s'est fondé autant sur des relations sociales pré-coloniales, de type patrimonial et clientéliste, que sur le modèle "révolutionnaire" séquelle de la lutte anti-colonial embrassant l'idéal populaire socialiste-républicain du progrès et du nationalisme arabe, alors que le volet "contre-révolution permanente" visait à l'empêchement de l'expression de la lutte des classes, essentiellement par la répression et les manipulations sociales - le "retribalisation" et "reclanisation" de la vie politique, la promotion de l'islamisme pour contrer les oppositions de gauche. Ce modèle implique essentiellement le développement économique dirigé par les bureaucraties militaires et technocrates avec des programmes de redistribution des terres et d'assistance-cooptation sociale qui a contribué autant à atrophier les bourgeoisies locales, qu'à empêcher la participation citoyenne et la représentation politique. La reproduction de ce modèle a été permise par la persistance des revenus exogènes, y compris le transfert à l'intérieur du système moyen-oriental d'aides financières au contrôle social-sécuritaire des pays les plus riches (du Golfe) vers les pays les plus pauvres (les moins rentiers) pour éviter les effets contagion ou alliance des oppositions de gauche.

La configuration qui domine aujourd'hui est celle de la transition vers des systèmes économiques plus ouverts et intégrés à l'économie globale, les régimes autoritaires en place tentant de se maintenir et d'échapper autant à la pression populaire qu'aux contraintes imposées par les acteurs globaux : les conditionnalités des institutions financières internationales (IFI), de l'OMC, de l'UE ; les menaces de sanctions et d'ingérence politico-juridique (menaces de jugement des dirigeants devant un TPI, lutte anti-corruption et gel des avoirs, régime d'inspection de désarmement de l'ONU, etc.) ; les pressions militaires des Etats-Unis et de leurs alliés. Ces régimes en processus d'auto-réforme ont amorcé un retrait de l'Etat des affaires économiques en élargissant la participation du secteur privé ou "semi-privé" (coopté par le système clientéliste). Or, l'imposition de l'ajustement structurel alliée au maintien au pouvoir de régimes répressifs et délégitimés, ont entraîné des situations sociales explosives qui ont été contrées essentiellement par des vagues de répression et très rarement par l'aménagement d'espaces de participation citoyenne et politique.

La stasis politique entraînée par le statu quo rentier a quelque peu été remise en question dans les années 1980-1990. Certains pays non exportateurs d'hydrocarbures ont dû se plier aux exigences de l'ajustement structurel et de la discipline de marché à la fin des années 1980, et en conséquence élargir la participation politique parlementaire aux bourgeoisies locales - et aux islamistes pour contenir les oppositions populaires de gauche. Les pays producteurs ont connu des difficultés budgétaires et une baisse des dépenses sociales et de la cooptation et ont dû recourir aux marchés financiers internationaux voire aux IFI. Dans les deux cas c'est le modèle de développement étatiste redistributif (néoféodal ou républicain-populiste) qui a été remis en cause, sans qu'émerge pour autant un nouveau modèle local ou régional.

Une typologie de l'ajustement structurel au Moyen-Orient


a) Les "bons élèves"
Le Maroc
La crise de la dette aggravée par la guerre dans le Sahara occidental, et peu compensée par l'aide étrangère (l'aide de l'Arabie Saoudite se tarie au début des années 1980 avec la chute du prix du pétrole) et la crise des taux de change ont incité le Maroc à adopter l'ajustement structurel imposé par un accord avec le FMI en 1983. Le "secret" de la réussite du passage marocain à l'ajustement est l'absence de contrat social de type populiste les décennies précédentes. En conséquence l'austérité imposée à partir des années 1980 ne changeait pas trop de la situation de paupérisation généralisée et de contrôle social violent d'avant, et les émeutes de la faim (1981, 1984) n'ont pas entraîné de revirement populiste. L'ouverture de l'économie marocaine a impliqué la baisse des barrières tarifaires et non tarifaires, la promotion du secteur privé, mais aussi le gel des salaires, la suppression de plus de 8600 emplois publics et un taux de chômage de 40% en 1987. En 1999 le taux de chômage était estimé à 21,5% en zone urbaine, le revenu par habitant à 1250 $, et la dette extérieure s'élevait à 18 milliards de $. Un régime d'ouverture politique est instauré avec des élections parlementaires (1984), mais le premier ministre demeure désigné par le roi et un tiers des sièges est attribué selon un système d'élection indirecte. La liberté d'expression et d'association est restreinte, et seuls les partis plus en moins en faveur de l'orthodoxie libérale ont droit de cité : un parti majoritaire issu de la bureaucratie monarchique (l'Union Constitutionnelle), des partis représentant de la bourgeoisie, du patronnat, et groupes loyalistes divers (Rassemblement National des Indépendants, Parti National Démocratrique, Mouvement Populaire), des partis populaires porteur de l'héritage de la lutte anti-coloniale (Istiqal) et néo-populiste opposé à l'austérité (l'Union des Forces Populaires Socialistes) et des islamistes modérés (aujourd'hui première force de l'opposition, Parti de la Justice et du Développement).

La Jordanie
La grave crise économique qui a touché la Jordanie en 1988 l'a contrainte à adopter des programmes d'ajustement imposés par le FMI en 1988-1989 - notamment le recours aux revenus intérieurs par la taxation et la réduction des dépenses publiques. La fin du populisme redistributif (de la manne de l'aide étrangère, US ou du Golfe) a entraîné des troubles civils de grande ampleur (émeutes de 1989) et a incité le régime jordanien à élargir la participation politique, notamment en tenant des élections législatives en Novembre 1989. Les découpages électoraux favorisant les bédouins loyalistes et les partis en faveur de l'orthodoxie libérale, alliée à une répression contre les oppositions de gauche, ont permis une stabilisation politique en faveur du régime monarchique.

La Tunisie
La Tunisie adopte un programme d'ajustement structurel après un accord avec le FMI en 1987 et accélère les réforme après l'accord d'association (libre échange) signé avec l'UE en 1995 (effectif en 1998), impliquant le démantèlement tarifaire, des réajustements macro-économiques, la modernisation industrielle, la réforme de l'éducation et du système judiciaire. Le gouvernement tunisien a privatisé des entreprises publiques, amélioré la transparence des appels d'offre et tente d'orienter l'économie du pays vers une base exportatrice fondée sur les bien manufacturés, notamment en favorisant par la defiscalisation le secteur offshore (compagnies étrangères qui produisent localement et exportent à plus de 80%). Cependant le gouvernement tend à favoriser le maintien de certaines mesures populistes (prix des produits de base subventionnés, fiscalité allégée pour les plus pauvres) alors que la dette extérieure est de 10 milliards de $, le revenu par habitant de 2238 $ et le taux de chômage officiel est de 15% (30% dans certaines régions). L'ouverture politique, notamment parlementaire ne s'est pas faite.

b) Les "mauvais élèves "
L'Egypte
L'économie rentière égyptienne (le pétrole, le canal, les revenus des émigrés, l'aide étrangère) a retardé l'application par l'Etat égyptien des politiques d'ajustement structurel demandé par ses créditeurs internationaux. L'ajustement a d'autant été plus retardé que l'Egypte a pu échapper à la crise de l'endettement et des taux de change grâce à la manne financière apportée par les Etats-Unis au moment de la guerre du Golfe (entre 1980 et 1989 l'aide étrangère était en moyenne de 1,79 milliards par an, entre 1990 et 1992 elle était de 5 milliards par an, auquel il faut ajouter un moratoire d'une dette militaire US et des pays du Golfe de 13 milliards de $). C'est donc en position de force politique que le régime de Moubarak peut imposer des programmes d'austérité exigés par ses bailleurs de fonds internationaux au début des années 1990 (en 1999, le revenu par habitant est de 1400 $, le taux de chômage officiel de 8,3%, et la dette extérieure de 28,2 milliards de $). Ainsi Moubarak dissout l'Assemblée en 1990 et recompose le système électoral à la défaveur du Wafd (centre-droit) et des Frères Musulmans (les partis de gauche ont été évincés de la scène politique dès le début des années 1980), permettant au Parti National Démocratique (issu de la bureaucratie gouvernementale) d'obtenir 91% des sièges.

L'Algérie
L'Algérie est le modèle de l'Etat hyper-rentier répressif qui maintient depuis la période post-coloniale un régime de dictature militaire néopopuliste et de marginalisation absolue, économique, culturelle et politique, de la population. L'Algérie cumule aussi tous les retards en matière d'ajustement structurel et de "bonne gouvernance" : fraudes électorales et répression des partis de l'opposition non-cooptés, corruption généralisée, secteur bancaire et administration fiscale inadaptés à la libéralisation économique, taux de chômage de 30% (70% chez les moins de 25 ans) ; dette extérieure de 30,8 milliards de $ ; des infrastructures délabrées. Les tentatives d'ouvertures politiques et de libéralisation économique après les émeutes d'octobre 1988 ont été annulées par la hiérarchie militaire après que le résultat des élections législatives de 1992 a été présenté comme une victoire écrasante des islamistes. S'en est suivi une décennie de "guerre sale" (près de 200.000 morts) qui a permis au régime de réprimer les oppositions de tous bords sous couvert de lutte anti-terrorisme islamiste[2]. La chute du prix du pétrole a contraint à un moment donné le pouvoir algérien a accepté un programme du FMI (accord de facilité élargie entre 1994 et 1998) mais les programmes de libéralisation économique n'ont fait qu'aggraver l'insularisation du régime, les privatisations et l'accroissement des échanges commerciaux étant l'occasion de multiplier les prébendes, les commissions et le clientélisme.

Le Golfe : les Etats du Conseil de Coopération du Golfe (GCC), Irak, Iran, Yémen.
Les Etats monarchiques du Golfe sont des Etats hyper-rentiers (entre 70 et 95% de leurs revenus sont d'origine non-productive, les hydrocarbures ou les investissements financiers à l'étranger) qui ont échappé à l'ajustement structurel et à l'ouverture politique. Les monarchies du Golfe n'ont pas libéralisé leur économie, notamment ils n'ont pas ouvert au capital privé le secteur des hydrocarbures, et ont empêché toute ouverture politique vers les bourgeoisies locales (souvent des familles "fondatrices" sources de légitimité concurrente et favorables à une ouverture au capital international comme mode d'expansion de leur puissance et de leur influence), essentiellemment en s'alliant avec les bédouins et les fondamentalistes religieux et en maintenant des politiques d'assistance sociale-cooptation (taxation quasi-inexistante, gratuité des services publics, etc.). Malgré la dégradation des situations de "statu quo rentier" les réformes n'ont pas été notables dans les Etats du GCC (à part l'union douanière prévue courant 2003, prémisse d'un marché commun et d'une monnaie unique), sans doute la pression politique cristallisée par la deuxième guerre contre l'Irak aura-t-elle des effets plus radicaux. Ainsi l'Arabie Saoudite (où le taux de chômage atteint 15% et où le revenu par habitant est passé de 28.600 $ à 6800 $ ces vingt dernières années) a accéléré le processus d'ouverture du secteur gazier aux compagnies étrangères (plus de 25 milliards de $, contrats signés avec les 8 majors en décembre 2001), tout en promouvant la tendance politique favorable aux réformes macroéconomiques en vue de l'intégration à l'OMC d'ici 2005.
L'Irak et l'Iran sont évidemment demeurés éloignés de l'ajustement structurel et de l'ouverture politique. On imagine que l'Irak de l'après-guerre adoptera des politiques conformes à l'orthodoxie libérale, alors que l'Iran de plus en plus sous pression internationale mènera une politique prudente d'ouverture, à commencer par la privatisation d'une partie du secteur public et une plus grande participation politique des élites entrepreneuriales et marchandes. D'ores et déjà l'Iran, qui se donne pour but l'intégration à l'OMC (demande faite en 1996 et bloquée par les Etats-Unis) a assaini sa situation macro-économique : les taux de chômage et de l'inflation demeurent élevés (15% et 13,1% en 2001) mais la balance des opérations courantes est excédentaire (+5 milliards de $ en 2001), la dette extérieure est passé de 14 milliards de $ en 1998 à 6,5 milliards de $ en 2001.
Le Yémen est un des Etats les plus pauvres de la région, entièrement dépendant de l'aide étrangère (1,8 milliards de $) et des IFI (accords d'ajustement avec le FMI et la Banque mondiale depuis 1995). La dette extérieure du Yémen, 5 milliards de $, représente 81% de son PIB, le revenu par habitant est de 360 $, le taux de chômage officiel est de 35%. Le gouvernement yéménite a commencé à ouvrir son industrie pétrolière et gazière au capital étranger, et a créé une vaste zone franche dans le port d'Aden en voie de modernisation .

Libye, Syrie, Liban, Mauritanie, Corne de l'Afrique
La Libye jouit d'une certaine stabilité, due à une faible population, des ressources en hydrocarbures importantes (15ème rang des pays producteurs), et une véritable puissance financière (pas d'endettement, des réserves en capital, des dizaines de milliards investis à l'étranger, des participations dans des grandes entreprises et banques occidentales). Le régime, qui repose sur l'équilibre entre les tribus et les clans, un modèle qui mêle informalité de type "tribal-révolutionnaire" et étatisme centralisé, est loin d'adopter l'orthodoxie libérale globale et ne s'est pas impliqué dans les négociations d'accords de libre échange avec l'UE, les Etats-Unis (le Partenariat US-Maghreb) ou régionaux (UMA). La Syrie mène une politique économique étatique dirigiste, peu dépendante du capital international pour son financement. Depuis 1997 la Banque Mondiale et la Banque européenne d'investissement participent au financement de projets de développement dans les domaines sanitaire, de l'environnement et des transports. Politiquement, les signes d'ouverture sont quasi-inexistants. Le Liban qui est une place financière régionale, oriente son économie vers l'orthodoxie libérale, en privatisant le secteur public et réformant sa politique fiscale, mais l'environnement économique est encore considéré comme opaque et peu prévisible par les investisseurs (corruption, et incertitude politique).
La Mauritanie, la Somalie, le Soudan, Djibouti, l'Ethiopie et l'Erythrée demeurent éloignés des perspectives de l'ajustement structurel tant ils cumulent pauvreté, guerres, stasis politique dictatoriale, et/ou faillite des bureaucraties étatiques.

Pakistan, Afghanistan, Asie Centrale
Le Pakistan et l'Afghanistan sont très éloignés du modèle de l'orthodoxie libérale globale. Le Pakistan, avec une population de 140 millions d'habitants et un taux d e croissance économique de 5% (1999), est considéré comme un segment régional à intégrer au système global : les acteurs globaux encouragent (par l'aide étrangère, essentiellement les Etats-Unis avec 2 milliards de $ annuels, l'allégement de la dette, les programmes d'ajustements des IFI) le passage formel de la dictature militaire à la gouvernance civile, les privatisations, la rationalisation bureaucratique, la baisse des barrières tarifaires et non-tarifaires, la modernisation des infrastructures, l'émergence d'une classe entrepreneuriale, le contrôle de l'économie informelle (estimée à 71% du PIB par la Banque mondiale).
Les Etats d'Asie Centrale tentent de s'intégrer à l'économie globale, notamment par le biais du développement du secteur des hydrocarbures, les accords économiques avec les Etats-Unis et l'UE, et la coopération sécuritaire et politique avec l'OTAN (Partenariat pour la paix) et l'OSCE.


On comprend bien que les "mauvais élèves" de l'ajustement struturel externalisé sont ceux qui vont faire l'objet de la pression des Etats-Unis et des acteurs globaux, et que la guerre contre l'Irak et la menace de changement de régime par la force constituent des moyens de pression particulièrement démonstratifs. On comprend également le cynisme d'une realpolitik qui a consisté à soutenir et tolérer les pires régimes pendant des décennies pour ensuite se poser en libérateurs des peuples opprimés. Après que ces dictatures ont mené à bien la contre-révolution post-coloniale la situation est mûre pour l'imposition de la "bonne gouvernance" qui par ses effets de transparence et de "développement "humain" (amélioration sanitaire, éducative, participation citoyenne élrgie) ne peut être qu'acceuillie avec soulagement par des peuples ravagés par la répression et l'obscurantisme. C'est l'exploitation de ce paradoxe historique qui fonde la nouvelle légitimité "post-coloniale" des Etats-Unis et de leurs alliés dans la région. Ainsi l'ancien chef de la CIA James Woolsey, dont la candidature au "poste" de ministre de l'information du gouvernorat militaire américain en Irak avait vivement été critiquée par les chefs d'Etat de la région, pouvait se permettre de répondre :

"Nous voulons vous voir nerveux. Nous voulons que vous preniez conscience que les Etats-Unis et leurs alliés sont en marche et que nous sommes du côté de ceux que vous - les Moubaraks, la famille royale saoudienne - craignez le plus : nous sommes du côté de vos peuples."[3]

Le "développement humain arabe" : un mode d'intégration à la globalisation du Moyen-Orient ?


La vision consensuelle du Moyen-Orient à l'horizon 2020 parmi les acteurs globaux est synthétisée dans le rapport de l'ONU Arab Human Development[4], dont les termes sont largement repris dans l'Initiative de Partenariat pour le Moyen-Orient présentée par l'Administration Bush en décembre 2002. La promotion du "développement humain" par l'ONU et les institutions financières internationales s'appuie sur le constat de l'importance du "capital humain" qui serait à l'origine d'environ 64% (étude menée sur 192 pays) de la croissance économique alors que le capital physique (machinerie, sites et infrastructure de production et évacuation) n'explique que 16% de la croissance (le reste du pourcentage représente le capital naturel)[5].

Le rapport Arab Human Development dénonce les dysfonctionnements structurels des institutions dans les pays arabes et affirme la nécessité de "reconstruire les sociétés" par des réformes dans les domaines des libertés civiques et des droits de l'homme, de l'intégration des femmes, et de l'acquisition du savoir. Les failles des systèmes sociaux arabes sont :

Le rapport Arab Human Development part de constats bien réels - la répression, la pauvreté et l'obscurantisme comme modes de contrôle social privilégiés dans le monde arabe et leurs effets négatifs sur le développement économique. Or les remèdes qu'il prescrit, même s'ils ne peuvent être pires que les maux, ressemblent plus aux idéaux-types de la "bonne gouvernance" qu'à de vrais projets de société en phase avec les données politiques et historiques. Le rapport préconise un ordre exogène et conforme à l'orthodoxie libérale globale, une sorte de contrat social voué à la production selon lequel chaque sous-système sociospatial serait rationalisé (capital humain et spatial) pour et par l'intégration au système global. La "transformation" du monde arabe (rebuilding) préconisé par le rapport implique une réforme du rôle de l'Etat mais également une remise en cause de la culture et des valeurs traditionnelles : "les valeurs et la culture arabes peuvent être en contradiction avec celle du monde en voie de globalisation"[6]. Or, il est évident que ce qui a entravé le développement et la démocratisation post-coloniaux des Etats arabes ce ne sont pas la culture et les valeurs per se mais l'usage répressif et rétrograde qu'en ont fait les dirigeants - utiliser l'islamisme et le nationalisme, voire le tribalisme et le clanisme, pour éviter la lutte des classes. Or, la "bonne gouvernance" est justement le prolongement de ce modèle "hors la lutte des classes", elle intervient quand les paysanneries ont été destructurées, voire détruites (par l'économie rentière) et les oppositions de gauche anéanties. La "bonne gouvernance" est le modèle libéral occidental hégémonisé qui promeut l'adoption généralisée, y compris en Europe, de l'orthodoxie libérale et une gouvernance politique de centre-droit. Dans les zones en développement et en voie d'intégration à la globalisation, la "bonne gouvernance" se traduit par des aménagements "démocratiques" à même de favoriser la transparence et le libre accès des acteurs globaux (investisseurs, IFI, ONG, etc.) : l'ouverture politique aux bourgeoisies locales, le rééquilibrage civilo-militaire voire la suppression des régimes militaires, la normalisation ethico-juridique (la "règle de droit"). C'est la nouvelle bonne conscience coloniale : apportons nos techné et nos institutions aux Arabes et ils connaitront le "développmeent humain" et la "bonne gouvernance".

L'Initiative de Partenariat Etats-Unis/Moyen-Orient


L'Initiative de partenariat avec le Moyen-Orient qui a été annoncée par le secrétaire d'Etat Colin Powell le 12 décembre 2002[7], se donne pour buts la lutte contreterroriste, le désarmement et la démocratisation de l'Irak, la fin du conflit israélo-palestinien, et un vaste projet de "réforme économique, politique et éducative" qui s'en réfère au rapport de l'ONU sur "développement humain arabe". L'Initiative s'inscrit dans la continuité des programmes de soutien aux réformes institutionnelles (règle de droit, réforme judiciaire, transparence de la gestion économique, liberté des médias, etc.), financés par le Département d'Etat et conduit par l'agence d'aide au développement USAID qui contracte des bureaux de consultants ou des ONG. Le facteur prédominant dans le volet économique de la stratégie américaine c'est le recours aux accords de libre échange. Après les Amériques (accord de libre échange avec le Canada et le Mexique ALENA en 1994, et la Zone de libre échange des Amériques ZLEA prévue pour 2005), le Moyen Orient est envisagé comme une zone en voie d'intégration commerciale et économique selon les intérêts et normes US et globales. Il faut savoir qu'à ce jour les Etats-Unis n'ont signé d'accords de libre échange qu'avec le Canada, le Mexique et trois Etats du Moyen Orient : Israël (US-Israel Free Trade Area, 1985, amendé en 1996 pour inclure la Cis-Jordanie et Gaza et des zones franches israelo-jordaniennes, et à terme israélo-égyptiennes) ; la Jordanie (US-Jordan FTA, 2001) ; et le Maroc (US-Morocco FTA 2003). Ces accords concernent des mesures de baisse des barrières tarifaires et non-tarifaires (échelonnées sur 10 ans), ainsi que la protection des droits à la propriété intellectuelle, le commerce électronique, les normes sanitaires et sociales et de protection de l'environnement. Ces accords s'accompagnent généralement d'un moratoire de la dette et d'une augmentation de l'assistance économique, notamment dans le domaine sécuritaire. L'Initiative prévoit de multiplier les accords de libre échange avec les Etats de la région et également d'aider les pays qui ne sont pas encore membres de l'OMC à remplir les conditions pour y accéder (l'Algérie, l'Arabie Saoudite, le Yémen).

Vers la "termination" du conflit israélo-arabe : la "feuille de route".


L'Administration Bush a établi en juin 2002 un plan de sortie de du conflit israélo-palestinien (roadmap), qui envisage la création d'un Etat palestinien provisoire d'ici 2005 avec règlement ultérieur des questions finales (réfugiés, Jérusalem, frontières définitives). Ce plan a été adopté en juillet 2002 par la "communauté internationale" représentée par l'ONU, l'UE, la Russie et les Etats-Unis, le "Quartet". Le Quartet a établi une commission internationale de travail pour la réforme palestinienne, et la CIA travaille avec les Egyptiens et les Jordaniens pour mettre sur pied un système sécuritaire palestinien. Les pays Arabes s'engagent à reconnaître la légitimité d'Israël, si un accord israélo-palestinien est atteint. Le plan du Quartet, la "feuille de route" (road map) préconise :

Les Etats-Unis soutiennent l'option de la création d'un Etat palestinien séparé (l'autre option aurait pu être une confédération à la Bosniaque), essentiellement parce que cette option règle de facto la question des réfugiés (le retour ne pourra se faire que dans le nouvel Etat). Israël adhère sans doute à ce pragmatisme mais privilégie cette option également pour se conformer à ses fondements idéologiques, la création de la "Nation des Juifs" (à ce jour 20% des citoyens israéliens sont Arabes, un processus d'échange colonies-contre territoires de 1948 pourrait sensiblement diminuer cette population arabe israélienne). La création d'un Etat palestinien permettra également de mettre un terme à la lutte révolutionnaire de libération des Palestiniens et rendrait possible un niveau de pacification acceptable des relations israélo-palestiniennes et l'instauration d'un régime palestinien normalisé.

L'alignement de la "communauté internationale" représentée par le Quartet sur les positions israélo-américaines n'étonne qu'à moitié. La perspective d'un Moyen-Orient intégré et normalisé incite sans doute les acteurs globaux à miser sur une stratégie américaine arrivée à maturation, en témoigne l'alignement des Etats de la région. La "feuille de route" est l'aboutissement de décennies d'une politique de soutien financier massif à l'Etat d'Israël et d'une alliance stratégique consolidée par une coopération à tous les niveaux (soutien industriel par la R&D, l'aide financière, les ventes et achats d'armements, le partage du renseignement et des savoir-faire, le prépositionnement, etc.). L'aide financière américaine, qui s'élève à 3 milliards de $ annuellement, fait d'Israël le plus grand récipiendaire cumulatif de l'aide américaine depuis la deuxième guerre mondiale. Les Etats-Unis ont soutenu la stratégie des Israéliens qui depuis l'occupation des territoires en 1967 tentent d'équilibrer une stratégie de la négociation sur la base de la restitution des territoires contre des accords de paix (land for peace) et de l'acquisition de la profondeur stratégique. La géographie urbaine des territoires a été reconfigurée pour faciliter l'intervention des forces israéliennes et assurer un contrôle informationnel et sécuritaire permanents. La stratégie préemptive des Israéliens vise à façonner leur périphérie arabe de demain, par la contrainte diplomatique, l'appauvrissement et la dépendance économique mais également par le conflit de basse intensité protracté, asymétrique (utilisant les méthodes "hors-droit") et préemptif[8]. La "feuille de route" du Quartet alliée à la pression militaire israélienne aboutiront à la création d'un Etat palestinien selon les critères sécuritaires israéliens, à travers une série d'accords intérimaires exigeant, en retour de concessions sur les colonies et Jérusalem Est, la démilitarisation, l'interdiction de pactes d'alliance stratégique, l'autorisation de survol, et le contrôle de la vallée du Jourdain.

Conclusion


On l'aura compris la guerre contre l'Irak son occupation et sa normalisation, ainsi que le projet global de reconstruction-normalisation (shaping) du "Grand Moyen-Orient", impliquent les acteurs globaux tout autant que les Etats-Unis. Au-delà de la préservation de leurs intérêts hégémoniques les Etats-Unis veulent faire prévaloir auprès de leurs alliés une vision stratégique non plus de l'affrontement géopolitique interétatique - la "paix libérale", liberal peace, aurait été instaurée entre nations intégrées à la globalisation - mais de la sécurisation des voies et moyens de la globalisation. Il s'agit de refonder le consensus global sur des normes, des institutions, des techné autant que sur un imaginaire qui reformulent la question de l'ordre et du consentement et valident les nouveaux modes de contrôle sociospatial. L'Europe, elle même en voie de construction-normalisation, ne peut se laisser entraîner dans cette aventure néo-impériale globale sans proposer des orientations si ce n'est un contre-modèle. Le modèle néo-impérial américain-global est connu, il suffit d'observer les "transformations" opérées en Amérique Latine : "maquiladorisation" des économies, dégradations environnementales, destruction des paysanneries et atomisation des communautés par la privatisation et l'expropriation, le déplacement et le cantonnement des populations dans les zones suburbaines, voire l'ethnicisation des relations sociales. On peut aussi observer l'état de la société américaine elle-même, qui est la matrice des expérimentations globales, et doit être le modèle de l'équilibre entre "développement humain" et préemption coercitive.


Saïda Bédar

1 - La présence militaire US permanente dans la région "Grand Moyen-Orient" c'est : 20000 hommes dans le Golfe dont 12000 sur des bases terrestres et aériennes (dont 1500 au Bahrein, 4500 au Koweit et 5200 en Arabie Saoudite) ; en Méditerranée (USEUCOM) la coopération militaire - qui est quasi inexistante avec le Liban, la Syrie et la Libye - s'appuie d'une part sur le prépositionnement en mer d'une brigade de Marines, et d'autre part sur la multiplication des exercices communs, et l'aménagement des bases et ports nord-africains pour ces exercices ; dans la Corne de l'Afrique (USCENTCOM) la présence permamnente est assurée par les exercices réguliers (essentiellement de peacekeeping et de déploiement rapide) et les opérations de contreterrorisme notamment impliquant 900 marines à Djibouti dans le cadre d'une Combined Joint Task Force (participation française, allemande et espagnole) ; en Asie Centrale, au Pakistan et en Afghanistan (USCENTCOM) la présence permanente est assurée par la coopération bilatérale et multilatérale dans le cadre du Partenariat pour la Paix de l'OTAN.

2 - Saïda Bédar, "Algérie: le plus dur est à venir," Arabies, Février 2000. Voir aussi Saïda Bédar, "L'armée algérienne : de l'armée populaire au <<cabinet noir>>", Arabies, Avril 2000.

3 - Cité in Michael Duffy and Massimo Calabresi, "Clash of the Administration Titans", Time, 14 Avril 2003.

4 - United Nations Development Programme, Arab Fund for Economic and Social Development, Arab Human Development Report 2002, UNDP, 2002. www.undp.org/rbas/ahdr/

5 - Le développement humain, concept diffusé par les institutions ONU dès le début des années 1990 et s'inscrivant dans une tradition libérale-matérialiste (le rapport fait référence à Adam Smith, David Ricardo, Malthus, Marx et John Stuart Mill), dépasse l'acception du concept comme pur index économique (human development index, HDI), pour englober "les choix concernant les libertés humaines, les droits de l'homme et la conaissance". C'est la promotion de ces choix, notamment par une adéquation entre les capacités et les opportunités (emploi, consommation, loisirs, participation politique-citoyenne, liberté d'expression et d'association), qui est considérée comme la condition du bon fonctionnement social.

6 - ibidem, p.8.

7 - The US Middle East Partnership Initiative, Secretary of State Colin Powell, at the Heritage Foundation, Washington DC, December 12, 2002, www.state.gov

8 - Cf Saïda Bédar "La stratégie d'Israël dans les territoires occupés : le pari de la guerre ingagnable", Arabies, Octobre 2001, Saïda Bédar, "De la guerre coloniale au contrôle social violent", 24 Heures, 26 Novembre 2001, Saïda Bédar, "La stratégie de Sharon", 24 Heures, 17 Mars 2002.



Retour liste des articles / page d'accueil
©CIRPES