|
a) Les "bons élèves" Le Maroc La crise de la dette aggravée par la guerre dans le Sahara occidental, et peu compensée par l'aide étrangère (l'aide de l'Arabie Saoudite se tarie au début des années 1980 avec la chute du prix du pétrole) et la crise des taux de change ont incité le Maroc à adopter l'ajustement structurel imposé par un accord avec le FMI en 1983. Le "secret" de la réussite du passage marocain à l'ajustement est l'absence de contrat social de type populiste les décennies précédentes. En conséquence l'austérité imposée à partir des années 1980 ne changeait pas trop de la situation de paupérisation généralisée et de contrôle social violent d'avant, et les émeutes de la faim (1981, 1984) n'ont pas entraîné de revirement populiste. L'ouverture de l'économie marocaine a impliqué la baisse des barrières tarifaires et non tarifaires, la promotion du secteur privé, mais aussi le gel des salaires, la suppression de plus de 8600 emplois publics et un taux de chômage de 40% en 1987. En 1999 le taux de chômage était estimé à 21,5% en zone urbaine, le revenu par habitant à 1250 $, et la dette extérieure s'élevait à 18 milliards de $. Un régime d'ouverture politique est instauré avec des élections parlementaires (1984), mais le premier ministre demeure désigné par le roi et un tiers des sièges est attribué selon un système d'élection indirecte. La liberté d'expression et d'association est restreinte, et seuls les partis plus en moins en faveur de l'orthodoxie libérale ont droit de cité : un parti majoritaire issu de la bureaucratie monarchique (l'Union Constitutionnelle), des partis représentant de la bourgeoisie, du patronnat, et groupes loyalistes divers (Rassemblement National des Indépendants, Parti National Démocratrique, Mouvement Populaire), des partis populaires porteur de l'héritage de la lutte anti-coloniale (Istiqal) et néo-populiste opposé à l'austérité (l'Union des Forces Populaires Socialistes) et des islamistes modérés (aujourd'hui première force de l'opposition, Parti de la Justice et du Développement). La Jordanie La grave crise économique qui a touché la Jordanie en 1988 l'a contrainte à adopter des programmes d'ajustement imposés par le FMI en 1988-1989 - notamment le recours aux revenus intérieurs par la taxation et la réduction des dépenses publiques. La fin du populisme redistributif (de la manne de l'aide étrangère, US ou du Golfe) a entraîné des troubles civils de grande ampleur (émeutes de 1989) et a incité le régime jordanien à élargir la participation politique, notamment en tenant des élections législatives en Novembre 1989. Les découpages électoraux favorisant les bédouins loyalistes et les partis en faveur de l'orthodoxie libérale, alliée à une répression contre les oppositions de gauche, ont permis une stabilisation politique en faveur du régime monarchique. La Tunisie La Tunisie adopte un programme d'ajustement structurel après un accord avec le FMI en 1987 et accélère les réforme après l'accord d'association (libre échange) signé avec l'UE en 1995 (effectif en 1998), impliquant le démantèlement tarifaire, des réajustements macro-économiques, la modernisation industrielle, la réforme de l'éducation et du système judiciaire. Le gouvernement tunisien a privatisé des entreprises publiques, amélioré la transparence des appels d'offre et tente d'orienter l'économie du pays vers une base exportatrice fondée sur les bien manufacturés, notamment en favorisant par la defiscalisation le secteur offshore (compagnies étrangères qui produisent localement et exportent à plus de 80%). Cependant le gouvernement tend à favoriser le maintien de certaines mesures populistes (prix des produits de base subventionnés, fiscalité allégée pour les plus pauvres) alors que la dette extérieure est de 10 milliards de $, le revenu par habitant de 2238 $ et le taux de chômage officiel est de 15% (30% dans certaines régions). L'ouverture politique, notamment parlementaire ne s'est pas faite. b) Les "mauvais élèves " L'Egypte L'économie rentière égyptienne (le pétrole, le canal, les revenus des émigrés, l'aide étrangère) a retardé l'application par l'Etat égyptien des politiques d'ajustement structurel demandé par ses créditeurs internationaux. L'ajustement a d'autant été plus retardé que l'Egypte a pu échapper à la crise de l'endettement et des taux de change grâce à la manne financière apportée par les Etats-Unis au moment de la guerre du Golfe (entre 1980 et 1989 l'aide étrangère était en moyenne de 1,79 milliards par an, entre 1990 et 1992 elle était de 5 milliards par an, auquel il faut ajouter un moratoire d'une dette militaire US et des pays du Golfe de 13 milliards de $). C'est donc en position de force politique que le régime de Moubarak peut imposer des programmes d'austérité exigés par ses bailleurs de fonds internationaux au début des années 1990 (en 1999, le revenu par habitant est de 1400 $, le taux de chômage officiel de 8,3%, et la dette extérieure de 28,2 milliards de $). Ainsi Moubarak dissout l'Assemblée en 1990 et recompose le système électoral à la défaveur du Wafd (centre-droit) et des Frères Musulmans (les partis de gauche ont été évincés de la scène politique dès le début des années 1980), permettant au Parti National Démocratique (issu de la bureaucratie gouvernementale) d'obtenir 91% des sièges. L'Algérie L'Algérie est le modèle de l'Etat hyper-rentier répressif qui maintient depuis la période post-coloniale un régime de dictature militaire néopopuliste et de marginalisation absolue, économique, culturelle et politique, de la population. L'Algérie cumule aussi tous les retards en matière d'ajustement structurel et de "bonne gouvernance" : fraudes électorales et répression des partis de l'opposition non-cooptés, corruption généralisée, secteur bancaire et administration fiscale inadaptés à la libéralisation économique, taux de chômage de 30% (70% chez les moins de 25 ans) ; dette extérieure de 30,8 milliards de $ ; des infrastructures délabrées. Les tentatives d'ouvertures politiques et de libéralisation économique après les émeutes d'octobre 1988 ont été annulées par la hiérarchie militaire après que le résultat des élections législatives de 1992 a été présenté comme une victoire écrasante des islamistes. S'en est suivi une décennie de "guerre sale" (près de 200.000 morts) qui a permis au régime de réprimer les oppositions de tous bords sous couvert de lutte anti-terrorisme islamiste[2]. La chute du prix du pétrole a contraint à un moment donné le pouvoir algérien a accepté un programme du FMI (accord de facilité élargie entre 1994 et 1998) mais les programmes de libéralisation économique n'ont fait qu'aggraver l'insularisation du régime, les privatisations et l'accroissement des échanges commerciaux étant l'occasion de multiplier les prébendes, les commissions et le clientélisme. Le Golfe : les Etats du Conseil de Coopération du Golfe (GCC), Irak, Iran, Yémen. Les Etats monarchiques du Golfe sont des Etats hyper-rentiers (entre 70 et 95% de leurs revenus sont d'origine non-productive, les hydrocarbures ou les investissements financiers à l'étranger) qui ont échappé à l'ajustement structurel et à l'ouverture politique. Les monarchies du Golfe n'ont pas libéralisé leur économie, notamment ils n'ont pas ouvert au capital privé le secteur des hydrocarbures, et ont empêché toute ouverture politique vers les bourgeoisies locales (souvent des familles "fondatrices" sources de légitimité concurrente et favorables à une ouverture au capital international comme mode d'expansion de leur puissance et de leur influence), essentiellemment en s'alliant avec les bédouins et les fondamentalistes religieux et en maintenant des politiques d'assistance sociale-cooptation (taxation quasi-inexistante, gratuité des services publics, etc.). Malgré la dégradation des situations de "statu quo rentier" les réformes n'ont pas été notables dans les Etats du GCC (à part l'union douanière prévue courant 2003, prémisse d'un marché commun et d'une monnaie unique), sans doute la pression politique cristallisée par la deuxième guerre contre l'Irak aura-t-elle des effets plus radicaux. Ainsi l'Arabie Saoudite (où le taux de chômage atteint 15% et où le revenu par habitant est passé de 28.600 $ à 6800 $ ces vingt dernières années) a accéléré le processus d'ouverture du secteur gazier aux compagnies étrangères (plus de 25 milliards de $, contrats signés avec les 8 majors en décembre 2001), tout en promouvant la tendance politique favorable aux réformes macroéconomiques en vue de l'intégration à l'OMC d'ici 2005. L'Irak et l'Iran sont évidemment demeurés éloignés de l'ajustement structurel et de l'ouverture politique. On imagine que l'Irak de l'après-guerre adoptera des politiques conformes à l'orthodoxie libérale, alors que l'Iran de plus en plus sous pression internationale mènera une politique prudente d'ouverture, à commencer par la privatisation d'une partie du secteur public et une plus grande participation politique des élites entrepreneuriales et marchandes. D'ores et déjà l'Iran, qui se donne pour but l'intégration à l'OMC (demande faite en 1996 et bloquée par les Etats-Unis) a assaini sa situation macro-économique : les taux de chômage et de l'inflation demeurent élevés (15% et 13,1% en 2001) mais la balance des opérations courantes est excédentaire (+5 milliards de $ en 2001), la dette extérieure est passé de 14 milliards de $ en 1998 à 6,5 milliards de $ en 2001. Le Yémen est un des Etats les plus pauvres de la région, entièrement dépendant de l'aide étrangère (1,8 milliards de $) et des IFI (accords d'ajustement avec le FMI et la Banque mondiale depuis 1995). La dette extérieure du Yémen, 5 milliards de $, représente 81% de son PIB, le revenu par habitant est de 360 $, le taux de chômage officiel est de 35%. Le gouvernement yéménite a commencé à ouvrir son industrie pétrolière et gazière au capital étranger, et a créé une vaste zone franche dans le port d'Aden en voie de modernisation . Libye, Syrie, Liban, Mauritanie, Corne de l'Afrique La Libye jouit d'une certaine stabilité, due à une faible population, des ressources en hydrocarbures importantes (15ème rang des pays producteurs), et une véritable puissance financière (pas d'endettement, des réserves en capital, des dizaines de milliards investis à l'étranger, des participations dans des grandes entreprises et banques occidentales). Le régime, qui repose sur l'équilibre entre les tribus et les clans, un modèle qui mêle informalité de type "tribal-révolutionnaire" et étatisme centralisé, est loin d'adopter l'orthodoxie libérale globale et ne s'est pas impliqué dans les négociations d'accords de libre échange avec l'UE, les Etats-Unis (le Partenariat US-Maghreb) ou régionaux (UMA). La Syrie mène une politique économique étatique dirigiste, peu dépendante du capital international pour son financement. Depuis 1997 la Banque Mondiale et la Banque européenne d'investissement participent au financement de projets de développement dans les domaines sanitaire, de l'environnement et des transports. Politiquement, les signes d'ouverture sont quasi-inexistants. Le Liban qui est une place financière régionale, oriente son économie vers l'orthodoxie libérale, en privatisant le secteur public et réformant sa politique fiscale, mais l'environnement économique est encore considéré comme opaque et peu prévisible par les investisseurs (corruption, et incertitude politique). La Mauritanie, la Somalie, le Soudan, Djibouti, l'Ethiopie et l'Erythrée demeurent éloignés des perspectives de l'ajustement structurel tant ils cumulent pauvreté, guerres, stasis politique dictatoriale, et/ou faillite des bureaucraties étatiques. Pakistan, Afghanistan, Asie Centrale Le Pakistan et l'Afghanistan sont très éloignés du modèle de l'orthodoxie libérale globale. Le Pakistan, avec une population de 140 millions d'habitants et un taux d e croissance économique de 5% (1999), est considéré comme un segment régional à intégrer au système global : les acteurs globaux encouragent (par l'aide étrangère, essentiellement les Etats-Unis avec 2 milliards de $ annuels, l'allégement de la dette, les programmes d'ajustements des IFI) le passage formel de la dictature militaire à la gouvernance civile, les privatisations, la rationalisation bureaucratique, la baisse des barrières tarifaires et non-tarifaires, la modernisation des infrastructures, l'émergence d'une classe entrepreneuriale, le contrôle de l'économie informelle (estimée à 71% du PIB par la Banque mondiale). Les Etats d'Asie Centrale tentent de s'intégrer à l'économie globale, notamment par le biais du développement du secteur des hydrocarbures, les accords économiques avec les Etats-Unis et l'UE, et la coopération sécuritaire et politique avec l'OTAN (Partenariat pour la paix) et l'OSCE. |
"Nous voulons vous voir nerveux. Nous voulons que vous preniez conscience que les Etats-Unis et leurs alliés sont en marche et que nous sommes du côté de ceux que vous - les Moubaraks, la famille royale saoudienne - craignez le plus : nous sommes du côté de vos peuples."[3]