La guerre d'usure entre Washington et Bagdad
Saddam dans "sa boîte" ou la stratégie américaine dans une impasse?

Saïda Bédar

Arabies, Octobre 1999


Après neuf ans d'embargo, un an de bombardements quasi-quotidiens depuis la dernière opération militaire d'envergure Desert Fox, et un an de tentatives d'unification de l'opposition irakienne, la stratégie des États-Unis vis-à-vis de l'Irak ne cesse d'étonner les observateurs par son manque de clarté et ses atermoiements. Que veulent les Américains? La tête de Saddam? La fin du régime baâsiste? La fin de l'Irak? Officiellement, les buts stratégiques américains en Irak sont clairement énoncés : il s'agit d'endiguer (containment) le régime de Saddam Hussein par les sanctions économiques internationales et les zones d'interdiction aériennes, et de favoriser le changement de régime par le soutien à l'opposition (containment plus). Ce qui crée la confusion c'est les différences de position entre le Congrès, favorable à un soutien actif à l'insurrection militaire de l'opposition irakienne, et la position de l'Exécutif qui maintient l'orientation choisie depuis la guerre du Golfe : l'endiguement plutôt que la conquête militaire et une occupation conséquente de long terme. L'Irak n'est pas la Somalie, ni le Kosovo.

Une stratégie de long terme

La stratégie américaine d'endiguement de l'Irak s'apparente à une guerre d'attrition qui vise à une lente décomposition du régime irakien, peu à peu étouffé par les sanctions économiques, l'impossibilité de réprimer radicalement les mouvements insurrectionnels dans les zones d'interdiction, et le régime de désarmement. Selon l'expression consacrée par l'administration Clinton, il s'agit de "garder Saddam dans sa boîte". C'est une stratégie de long terme qui a été pensée avant le déclenchement de la guerre du Golfe. Les sanctions économiques ont été imposées dès le début de la crise du Golfe, et les sites de développement et de production d'armements n'ont pas été ciblés pendant la campagne aérienne. Le désarmement a été conçu comme un processus d'après-guerre, et il était même programmé dans le cas où Saddam Hussein aurait accepté de retirer ses troupes du Koweit. Or, le risque pour les États-Unis dans cette guerre d'usure est la rupture du consensus international quant au bien fondé du régime de désarmement et son corollaire les sanctions économiques, qui ont plongé l'Irak dans le sous-développement économique le plus sévère (malnutrition, taux de mortalité infantile doublée en 8 ans, à131/1000, dégradation des infrastructures).

Dès lors, les Américains ont tout essayé pour soutenir le régime de désarmement. Ils ont livré les informations qu'ils détenaient au compte goutte à l'UNSCOM, ils ont organisé la défection en 1995 du général Hussein Kamel, responsable des programmes d'armements chimiques, nucléaires et d'équipement en missiles balistiques à longue portée, dont les révélations avaient obligé les autorités irakiennes à communiquer à l'UNSCOM des documents qu'elles avaient jusqu'alors prétendus inexistants ou détruits. Ils ont également "noyauté" l'UNSCOM à partir de 1996, notamment en utilisant des inspecteurs pour introduire en Irak des moyens d'espionnage électronique en vue de recueillir des informations non pas uniquement sur les armes de destruction massive, mais aussi sur les organisations de renseignement irakiennes et leurs systèmes d'encodage. Or, non seulement les activités douteuses de l'UNSCOM ont été rendues publiques, Kofi Annan a ouvertement "lâché" Richard Butler, mais la dernière opération aérienne Desert Fox en décembre 1998 a étonné tous les observateurs par son ciblage et ses buts stratégiques. Il ne s'agissait pas de détruire les sites de production d'armements ou de technologies duales mais de les "réduire", de même n'était-il pas question d'anéantir les capacités de commandement et contrôle tactiques et stratégiques irakiennes mais de les "dégrader". D'ailleurs cette opération n'a duré que quatre jours, officiellement pour cause de Ramadan.

Les contradictions du containment plus

Le Congrès a voulu, fin 1998, dynamiser cette stratégie d'endiguement par le harcèlement et l'atermoiement, par une nouvelle option, l'assistance militaire à l'opposition irakienne. Or, cette option, baptisée par le Sénateur Ike Skelton containment plus, apparaît plus comme un épiphénomène washingtonien que comme une option stratégique sérieuse. Elle est en grande partie le résultat d'années de lobbying du très efficace Ahmed Chalabi qui a su rallier à sa cause des personnalités influentes comme l'ancien directeur de la CIA James Woolsey, ou l'ancien Sous-secrétaire à la Défense Richard Perle, ainsi que des membres du Congrès qui détiennent des positions clés, tels Trent Lott, Jesse Helms, Richard Shelby, Benjamin A. Gilman, Joseph I. Lieberman, et Sam Brownback. A la tête du Iraqi National Congress, Chalabi aimerait que son organisation soit reconnue comme l'élément majeur d'un gouvernement irakien en exil, et tente inlassablement d'imposer l'idée que les opposants irakiens doivent être soutenus militairement comme l'ont été les moudjahidines afghans ou les contras nicaraguayens. Cette option implique l'armement, notamment en armes anti-chars, des opposants irakiens, l'appui logistique et aérien américain dans les zones d'exclusion aériennes qui deviendraient également des zones d'exclusion terrestre (no-drive zones), et à terme la levée des sanctions dans les zones contrôlées par les opposants, et donc de facto une division de l'Irak.

Une telle option est contraire à la stratégie adoptée par l'administration Clinton, qui a pourtant entériné la politique de soutien à l'opposition irakienne par la signature de la Loi sur la Libération de l'Irak (Iraki Liberation Act, ILA) en octobre 1998. En fait dans le texte, ILA est très vague, il ne contraint pas l'Exécutif à l'action militaire, et à ce jour sur les 100 millions de $ d'aide prévue pour l'entraînement et l'équipement, seuls quelques centaines de milliers de dollars ont été dépensées pour du matériel de communication, le soutien à Radio Free Iraq et l'organisation de conférences. Alors que certains membres du Congrès espéraient que la Loi sur la Libération de l'Irak allait aider à préparer une insurrection courant 1999, l'administration Clinton avait d'emblée indiqué qu'il n'était pas question de soutenir militairement l'opposition irakienne, et que toute aide sur le territoire irakien était interdite par l'embargo de l'ONU. Le Sous-secrétaire à la Défense, Walter B. Slocombe avait clairement énoncé devant le Sénat, en janvier 1999, les limites du soutien américain à l'opposition irakienne : "Nous mettrons en place la Loi sur la Libération de l'Irak, mais nous le ferons en prenant en compte les réalités de la situation. Personne ne doit sous-estimer les difficultés de la tâche qui consiste à apporter un changement au régime irakien ou le temps que cela peut prendre. Cela ne peut se faire en imposant un régime par la force militaire de l'extérieur, en admettant que cela soit possible, ce dont on peut douter fortement. De même, nous estimons que cela ne peut se faire par l'incitation à l'insurrection interne avant que les conditions d'un aboutissement positif d'une insurrection n'existent.... Nous ne pouvons adopter une ligne de conduite qui mènerait - ou semblerait mener - à la division de l'Irak." Devant la même audition au Sénat en janvier 1999, le général Anthony C. Zinni, commandant en chef du CENTCOM (commandement US pour la région Moyen-Orient/Asie Centrale), avait explicité les réticences du Pentagone quant à l'option du soutien tous azimuts à l'opposition irakienne : "Même si nous pouvions faire partir Saddam, par n'importe quel moyen, nous pourrions nous retrouver avec 15, 20, 90 groupes en compétition pour le pouvoir. Les effets que cela aurait à travers la région - puisque certains des problèmes en cause qui sont ethniques et religieux s'étendent au-delà des frontières irakiennes - pourraient déstabiliser davantage la région."

Tout ce qu'espère l'administration Clinton de l'opposition irakienne pour le moment c'est qu'elle se rationalise et s'unisse. Or, sur ce sujet le scepticisme règne. Faisant écho aux déclarations du général Zinni, Frank Ricciardione, nommé représentant spécial pour la transition en Irak, et Ken Pollack, spécialiste de l'Irak au National Security Council, ont tous deux ouvertement exprimé leurs doutes quant au bien fondé d'ILA, alors qu'un officiel du Département d'État a radicalement disqualifié l'opposition irakienne : "Ce sont des types d'après la bataille. Ce ne sont pas les types qui vont mettre une balle dans la tête de Saddam Hussein". Il faut dire que les premières réunions organisées par le Département d'État avec les mouvements irakiens ont été peu concluantes. Ahmed Chalabi qui est l'homme de Washington, est totalement désavoué par les courants majeurs de l'opposition irakienne qui demandent la dissolution de son mouvement.

L'option de l'après UNSCOM

Le soutien à l'opposition irakienne n'est pas considérée comme une option sérieuse pour l'administration Clinton, mais elle est apparue comme un moyen de combler le vide politique engendré par la fin de l'UNSCOM. En effet, le rôle de l'UNSCOM étant devenu trop controversé, le régime de désarmement ne pouvait plus à lui seul maintenir le consensus international en faveur des sanctions. Desert Fox et ILA marquent la transition vers un nouveau régime de surveillance et d'endiguement du régime de Bagdad. Divers plans sont actuellement en négociation, notamment les plans français et hollandais. L'option favorisée par les États-Unis consiste à mettre en place un nouveau régime de désarmement, et à le renforcer par un régime de surveillance des droits de l'homme. Ainsi la levée des sanctions économiques ne dépendrait plus seulement d'un rapport favorable de la commission du désarmement mais aussi d'un rapport favorable sur les droits de l'homme. Pour obtenir l'adhésion de la communauté internationale, les États-Unis proposent d'élargir le volet humanitaire en levant les limites du programme "pétrole contre nourriture" (aujourd'hui l'Irak peut vendre pour 5,2 milliards de $ de pétrole tous les six mois, les deux tiers devant être consacrés à l'achat de nourriture et de médicaments). En somme, pour contrer les pressions de la France, de la Russie, de la Chine et de certains pays arabes pour la levée des sanctions, les États-Unis proposent la levée de la restriction de l'exportation de pétrole tout en conservant le régime des sanctions (surveillance du Comité des sanctions de l'ONU, revenus en partie gérer par l'ONU).

Il est évident que la guerre d'usure entre Washington et Bagdad, va perdurer. Saddam Hussein est loin d'être acculé, son régime fait face aux sanctions économiques et aux mouvements de rebellions, et la succession est assurée avec Qosay le fils de Saddam. Quant aux États-Unis, il leur faut sans cesse reconsolider le consensus international et interne.


Saïda Bédar


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