2007-2008

Le Portugal, l’Atlantique et l’océan Indien : singularités d’« une colonisation » de longue durée, XVe-XXe siècle

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Deuxième et quatrième mercredis du mois de 15 h à 17 h (salle des artistes, 96 bd Raspail 75006 Paris), du 13 février 2008 au 11 juin 2008. Les séances des 14 et 28 mai et celle du 11 juin se dérouleront de 13 h à 17 h (même salle)

Ce séminaire d’ouverture va s’efforcer de situer les singularités de la colonisation portugaise. Celle-ci dure du XVe siècle au XXe siècle, et s’épanouit sur des espaces qui se construisent et autour de l’Océan Atlantique et autour de l’Océan Indien. Jusqu’en 1974-75, ce domaine a appartenu à un complexe géographique, historique, en un sens imaginaire ou mythique, l’ «Empire portugais », où Europe, Afrique, Amérique, Asie se croisent et se projettent. Cette année le séminaire abordera le phénomène colonial portugais dans la longue durée en discutant d’abord les enjeux mémoriels (p.ex. « commémorations », récits individuels, littéraires …) présents ou/et absents dans la société portugaise contemporaine autour de l’esclavage, la colonisation et la décolonisation, ou la guerre coloniale. En prenant comme point de départ la place de la mémoire coloniale dans l’ancienne métropole, on essayera, à travers un exercice de régression, de récupérer les stéréotypes qui, véhiculés par le sens commun et dans certains cas par l’historiographie elle-même, ont collaboré à la construction d’un certain regard sur le « monde lusophone » (la synthèse étant le « lusotropicalisme » et ses appropriations ultérieures). Partant, la deuxième partie du séminaire s’intéresse à la mise en rapport entre les nouvelles approches de l’histoire coloniale et les expériences portugaises. A travers ces outils de recherche on s’intéressera à l’identification de quelques singularités du cas portugais. Une place privilégiée sera donnée aux espaces africains et au rapport entre écriture alphabétique et savoirs africains. La colonisation portugaise fournit, ainsi, un cadre privilégié afin d’interroger les approches aux autres colonisations européennes.

Le séminaire est validable = 6 ECTS

28 mai : Hebbe Matos, professeur à l’Universidade Federal Fluminense (Rio de Janeiro, Brésil), spécialiste de l’Histoire de l’esclavage, interviendra sur le thème suivant : ' L’historiographie et les enjeux de la mémoire de l’esclavage au Brésil ' 

Mots-clés : Coloniales (études), Histoire,

Suivi et validation pour le master : Semestriel

Mentions & spécialités :
  • Histoire
    (Séminaire de recherche M1S2 )

Domaine de l'affiche : Histoire - Histoire et civilisations de l'Afrique

Intitulé général : Expériences coloniales, pouvoirs africains et instances de savoir dans les « Afriques lusophones », XVIIe-XXIe siècle

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous

Réception : mercredi de 13 h à 15 h

Adresse(s) électronique(s) de contact : cmadeira(at)ehess.fr

Compte rendu

Pour ce premier séminaire, nous avons examiné le fait colonial portugais à partir des enjeux mémoriels contemporains, plutôt qu’à travers l’histoire coloniale elle-même. Depuis le XVe siècle jusqu’en 1974-1975, le Portugal s’est investi dans la construction et la conservation d’un espace impérial et s’est créé une image qui, loin d’exclure les espaces coloniaux, a dû au contraire, les incorporer. Les idéologies impériales ou coloniales développées en métropole, bien qu’elles aient subi des transformations dans la longue durée, révèlent que, plus que le regard vers l’Europe, ce fut la projection vers les espaces du « dehors » qui permit la fabrication d’une réflexion globale sur le devenir collectif. Aujourd’hui, plus de trente ans après la Révolution des Œillets et la décolonisation, le moment est venu de s’interroger sur le travail de mémoire mis en place, autour de l’esclavage et de la colonisation, de la guerre coloniale et de la décolonisation. C’est pourquoi on s’est attaché à l’étude des « formations mémorielles » (concept repris à Elikia M’Bokolo, qui couvre aussi bien les continuités que les conflits) et des phénomènes d’oubli. Dans un premier temps, les essais d’Eduardo Lourenço (Mythologie de la saudade. Essais sur la mélancolie portugaise. Psychanalyse mythique du destin portugais, 1979) nous ont permis d’articuler les questions de mémoire avec une réflexion plus large sur le rapport entre le Portugal, l’Europe et l’Empire. On s’est penché sur l’idée proposée par l’auteur et empruntée à Fontenelle, de la « difficulté d’être » : un pays qui est toujours orphelin de son empire et cherche à se retrouver dans un européisme qui lui reste étranger. Ce que nous proposons d’appeler le « manque d’empire », qui est aussi un manque d’Afrique, n’est qu’un versant du problème. Le travail de mémoire est en œuvre. On assiste au Portugal, depuis les cinq dernières années, à un foisonnement de publications qui évoquent les expériences coloniales et les processus postcoloniaux. Bien que la qualité et les objectifs de ce phénomène éditorial soient assez inégaux, ses produits méritent notre attention puisqu’ils permettent d’entendre la voix des divers acteurs engagés dans cette histoire récente. Contrairement à ce qui se passe en France, il ne s’agit pas d’une politique de la mémoire agencée par l’État, mais, avant tout, d’un mouvement qui gagne sa forme grâce à des initiatives individuelles et à la collaboration des médias. Les témoignages sont exprimés volontairement à la première personne pour répondre au besoin de laisser une trace, parce que d’ici quelques années il sera trop tard. Le « besoin de dire » et de réconciliation se révèle à travers les récits individuels, l’écriture de fiction et le cinéma. Le contraste est frappant par rapport à la période précédente caractérisée, après la Révolution de 1974, par l’oubli ou par une espèce de silence, auxquels n’échappaient que certains acteurs notamment les écrivains : oubli de la part des « retornados », anciens colons qui voulaient intégrer la société métropolitaine et récupérer « une vie » ; silence contraint des anciens combattants de la guerre coloniale, antihéros d’un conflit honteux. Dans un deuxième temps, on a amorcé une typologie encore provisoire d’auteurs et de textes qui sera à reprendre pendant les séminaires à venir. Cette exploration s’est appuyée sur des récits individuels produits par d’anciens administrateurs coloniaux ou des colons et sur des ouvrages issus de la littérature de fiction. Du point de vue de l’historien, ces témoignages sont doublement porteurs : comme sources pour l’écriture de l’histoire de l’Afrique au XXe siècle et comme sources pour la reconstruction des stéréotypes de lecture de la colonisation portugaise. Pour le moment, on s’est surtout intéressé à la deuxième dimension étant donné que, dans les reconfigurations identitaires post-coloniales, on assiste à une certaine persistance de la rhétorique expansionniste et impériale, mais aussi à l’expression d’une « nostalgie d’empire ». L’avalanche de romans qui portent sur l’Afrique fait même penser à l’avènement, voire à l’invention d’un « africanisme », dans le sens où Edward Saïd parlait d’Orientalisme. Au niveau politique, on est confronté à un usage croissant de l’expression « lusophonie » qui reconstruit dans le domaine des idées (produits culturels, institutionnels et politiques) ce qu’on a perdu du point de vue matériel. L’enquête s’est alors tournée vers un exercice de régression, l’objectif étant de récupérer les stéréotypes véhiculés par ces textes et de retrouver son inscription dans une histoire plus ancienne. La généalogie des stéréotypes nous a menés au « lusotropicalisme », ses racines au XIXe siècle, et ses appropriations ultérieures. Gilberto Freyre et son classique Casa Grande e Senzala (1933) ont naturellement été l’objet de quelques séances. Derrière ses ouvrages se situe l’idée d’une plasticité portugaise naturelle, d’une vocation particulière pour une colonisation hybride et métissée. L’exercice du comparatisme s’imposera, le moment venu, pour évoquer toute une littérature coloniale européenne plus large, voire plus ancienne, où la domination est travestie en amour et où les rapports de pouvoir sont présentés comme des rapports sentimentaux. On été associées au séminaire Livia Apa (Universitat di Napoli Orientale) et Hebbe Matos (Universidade Federal Fluminense, Rio de Janeiro) qui ont présenté respectivement leurs travaux sur la mémoire de la guerre coloniale dans la littérature portugaise contemporaine et sur l’historiographie et les enjeux de la mémoire de l’esclavage au Brésil.

Publications
• Organisation, en collaboration avec Ângela Barreto Xavier, d’un numéro spécial « Cultura Intelectual das Elites coloniais », Revista de História da Cultura e das Ideias Políticas, Centro de História da Cultura, Universidade Nova de Lisboa, 2007, 300 p.
• « A Cultura Intelectual das elites coloniais (en collab. avec. A.B. Xavier) », dans un numéro spécial « Cultura Intelectual das Elites coloniais », Revista de História da Cultura e das Ideias Políticas, Centro de História da Cultura, Universidade Nova de Lisboa, 2007, p. 9-33. Entretien à Elikia M’Bokolo, p. 225-251. Entretien à Sanjay Subrahamanyam, p. 195-222.
• « Escrever o Poder. Os autos de vassalagem e a vulgarização da escrita entre as elites africanas Ndembu », dans International Symposium, Seminário, Angola on the move : transports routes, communications and History, 24 au 26 septembre 2003, Centre for modern oriental studies, Berlim, p. 173-182, publié par Beatrix Heintze et Achim von Oppen, Verlag Otto Lembeck, Frankfurt am Main, 2008, p. 173-182.
•« Luanda, a colonial city in West Africa (XVIIth-XVIIIth centuries) », dans Portuguese Colonial Cities in the Early Modern World, Ashgate, 2008, (sous presse).
• « Administrative knowledges in a colonial context (Angola xviiith century) », Circulation and locality in early modern science, UCLA, Clark Library for XVIIth and XVIIIth century studies, 19-20 octobre, à paraître in The British journal for the history of science, 2008.

Dernière modification de cette fiche : 24 novembre 2008.

EHESS (Siège), 190-198 avenue de France 75244 Paris cedex 13 - Tél : 01 49 54 25 25