2007-2008

Formes discursives en Grèce archaïque : mythe et cosmologie

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Lundi de 11 h à 13 h (salle 5, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 12 novembre 2007 au 16 juin 2008. Séance supplémentaire le 17 mars de 15 h à 17 h en salle 9

En prolongeant le travail sur la relation entre la validité postulée par les œuvres poétiques et leur historicité, nous examinerons cette année une forme qui prétend totaliser la tradition narrative dans une construction systématique, à savoir le mythe tel que le conçoit la poésie savante dans la Grèce archaïque (notamment chez Hésiode, dans sa discussion avec la tradition homérique) et reviendrons sur la question classique de la césure historique, sans doute à remettre en question, entre récit mythique et système cosmologique. L’analyse sera accompagnée d’un examen de la discussion philosophique et scientifique sur la nature du mythe depuis la fin du XVIIIe siècle.

17 mars 2008 : Angela M. Andrisano, professeur de littérature grecque ancienne à l’Université de Ferrare viendra faire deux conférences sur le Prométhée enchaîné d’Eschyle ;

• de 11 h à 13 h, salle 5 : « Le corps théâtral entre texte et mise en scène : Prométhée et Io, dans la tragédie d’Eschyle »
• de 15 h à 17 h, salle 9 : « Le troisième épisode du Prométhée enchaîné (v. 561-886, scène d’Io) : Prométhée et son double ».
Angela Andrisano vient de publier Il corpo teatrale fra testi e messinscena. Dalla drammaturgia classica all’esperienza laboratorilae contemporanea, Rome, Carocci, 2006, et Biblioteche del mondo antico. Dalla tradizione orale alla cultura dell’Impero, chez le même éditeur, 2007, volumes collectifs dirigés par elle. Elle a écrit de nombreux essais sur la poésie grecque archaïque et sur la dramaturgie ancienne et contemporaine.

Aires culturelles : Europe,

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (hebdomadaire)

Mentions & spécialités :
  • Histoire
    (Séminaire de recherche M1S1 M1S2 M2S3 M2S4)

Domaine de l'affiche : Signes, formes, représentations

Intitulé général : L'interprétation littéraire, théories et pratiques

Renseignements : Pierre Judet de La Combe

Direction de travaux d'étudiants : contacter Pierre Judet de La Combe. Rendez-vous du lundi après-midi au vendredi

Réception : lundi après-midi, de 15 h à 19 h

Niveau requis : la connaissance du grec ancien n'est pas requise. Projet de recherche de 5 pages

Adresse(s) électronique(s) de contact : delacomb(at)ehess.fr

Compte rendu

Le séminaire est parti de la question classique du rapport, discontinu ou continu selon les interprétations et les philosophies de l’histoire plus ou moins implicites qui leur sont sous-jacentes, entre la composition épique grecque archaïque ayant la « naissance des dieux » pour objet (le « mythe ») et les systématisations de la connaissance sur la nature proposées par les premiers « philosophes ». Dans les deux cas, il s’agit de formes de totalisation ayant la narration comme régime porteur, et comportant une visée interprétative, dans la position de principes rendant compte de la diversité du récit, une visée d’argumentation, dans le rejet implicite d’autres solutions narratives ou interprétatives, et une visée de reconstruction – pour reprendre la typologie des formes de discours développée par Jean-Marc Ferry –, au sens d’une réflexion sur le donné traditionnel que sont les divergences entre les constructions textuelles des traditions ou auteurs « rivaux ». Ces discours narratifs (théogonique et cosmogonique) s’opposent à ceux qui s’affichent comme argumentation, chez les Sophistes, Platon et Aristote et qui tendent à dégager les ontologies, négatives ou positives, auxquelles renvoient les récits. La problématique traditionnelle du « passage » du mythos au logos a été, est-il espéré, renouvelée par l’examen du rapport posé dans les textes entre le présent de leur énonciation et l’ensemble des processus énoncés. Une certaine continuité pouvait être envisagée au départ, puisqu’il s’agit chaque fois de systématisations narratives, et non pas argumentatives, mais des différences tranchées apparaissent si l’on examine le type de communication et de validité posé par chaque forme. Une opposition paradoxale à première vue se met alors en place : le texte théogonique, texte oral, récité en public lors de circonstances officielles et ouvertes, apparaît en fait comme crypté, comme requérant une grande virtuosité herméneutique et reconstructive de la part de son auditeur, puisqu’il n’expose que sous la forme de récits s’enchâssant les uns dans les autres, se citant et se réinterprétant, les principes généraux de l’interprétation qu’il propose, dans un écart rigoureusement maintenu avec le présent. Par contraste, le texte théorique des cosmologies ultérieures, texte écrit, destiné à des cercles sociaux fermés, se présente comme obvie, déduisant d’un principe inconditionné clairement désigné en son début l’ensemble des propositions énoncées sur son objet, la nature présente. Une énonciation qui thématise fortement ses conditions d’un côté, une énonciation qui vise l’inconditionné de l’autre, et qui, jusqu’à la reprise des formes poétiques chez Parménide et Empédocle, ne se problématise pas. Suscitant des formes de réceptions différentes, ces deux types de discours se distinguent par le caractère de l’intérêt qu’ils suscitent et développent. La survivance du mythe au-delà de l’émergence d’un discours théorique peut ainsi s’expliquer, contre toute idée de périodisation globale de l’histoire intellectuelle et culturelle.
L’analyse détaillée de l’ensemble du texte de la Théogonie d’Hésiode, à partir d’une traduction du poème rédigée pour le séminaire et de l’examen des points difficiles du texte dans la langue d’origine, a montré comment le mythe, qui est pris dans cette œuvre comme forme systématique permettant d’ordonner tout ce qui peut ou a pu se dire sur le passé divin et héroïque, a une fonction critique dans la construction d’un présent possible. Nous avons particulièrement relevé deux caractéristiques de ce texte : d’une part, comment la réorganisation sémantique et syntaxique proposée par Hésiode des récits mythiques traditionnels, qui portent sur un passé posé à la fois comme définitivement révolu et comme référence distante et nécessaire, est liée à une analyse précise des conditions du présent de la performance du texte ; d’autre part, comment par un usage du formulaire, juxtaposant usage non-standard et usage standard des mêmes formules dans un même passage, et pratiquant la citation de formes narratives traditionnelles, le texte construit sa propre historicité, sa syntaxe, comme mode de réflexion sur la tradition. Une attention particulière a été prêtée aux répétitions, selon l’idée d’une allégorie interne au texte, comme recomposition progressive, et aux modes de représentation, notamment le contraste entre généalogies brèves, faisant sens par leur structure, longs catalogues et longs récits de type « iliadique », ou encore les modes de spatialisation du récit, dans la description du lieu souterrain qu’est le Tartare, qui reprend, en en suivant l’ordre, des éléments temporels du récit antérieur.
La validité que vise le récit théogonique est, semble-t-il, double : à la fois la capacité à intégrer sur le mode le plus cohérent possible l’ensemble des traditions narratives existantes, de manière à produire une présentation totalisante du divin et à construire, sous la forme d’entités divines souvent présentées comme « abstraites », ou « pré conceptuelles » par la critique, les catégories narratives pertinentes qui permettent d’engendrer la multiplicité des récits traditionnels, et, en second lieu, la capacité à définir, par contraste, dans une sociologie méthodique, les potentialités du présent humain et la pertinence des différents types de paroles, notamment poétiques, politiques et rituelles, qui ont le divin comme présupposé. Le récit mythique reconstruit et hiérarchise ce présent social et culturel, considéré dans sa diversité et dans sa valeur d’expérience pour les individus, en l’interprétant à partir d’un passé élaboré comme totalité, dans un artifice langagier qui se présente comme tel.
Une comparaison a ainsi pu être développée avec les théories cosmologiques des physiciens (présentées à travers Anaximandre). Ces récits en prose posent une autre relation entre passé et présent, puisque la présentation de l’origine des étants inclut le présent, qui devient ainsi l’élément d’un cycle (passant du principe initial à sa diversification actuelle pour revenir à lui), alors que la totalisation mythique est réalisée dans le passé une fois pour toutes, et n’est cyclique que dans la répétition des performances et dans l’allégorie interne au texte, qui varie les mêmes éléments. La construction théorique des cosmologies suppose un autre emploi du langage, qui a pour but l’explicitation des principes déterminant la théorie.
La position critique du rhapsode et philosophe Xénophane, qui à la fois conteste les théologies mythiques traditionnelles au nom d’un dieu « rationnel », indépendant des situations culturelles, et interroge à partir de cette théologie réduite les systématisations théoriques de la nature sur leur capacité à faire sens dans le langage courant des locuteurs mortels, a pu être définie lors de deux séances animées par Leopoldo Iribarrenn doctorant à l’École.
Par ailleurs, deux exposés d’Angela Andrisano (Université de Ferrare) sur le Prométhée d’Eschyle ont étudié l’impact sur le récit mythique de la forme argumentative propre au théâtre.

Publications
• « Langues d’Europe et “identité” », dans Trajectoires de l’Europe, unie dans la diversité depuis 50 ans, sous la dir. de S. Poillot-Peruzzeto, Actes du colloque organisé à Toulouse du 14 au 17 mars 2007, Paris, Dalloz, 2008, p. 77-84.
• « Jean-Pierre Vernant, 1914-2007 », Encyclopedia Universalis, Universalia 2008. La politique, les connaissances, la culture en 2007, Paris, 2008, p. 473-474.
• « Le mythe comme violence dans la tragédie grecque », dans All’eu moi katalexon. « Mais raconte-moi en détail… » (Odyssée, III, 97), Mélanges de philosophie et de philologie offerts à Lambros Couloubaritsis, sous la dir. de M. Broze et al., Paris/Bruxelles, Vrin-Ousia, 2008, p. 195-208.

Dernière modification de cette fiche : 24 novembre 2008.

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