2007-2008

L'acte de naissance des fantômes

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Vendredi de 9 h à 11 h (salle 8, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 9 novembre 2007 au 27 juin 2008. La séance du 23 novembre est annulée

Ce groupe de travail accueille chercheurs en sciences sociales et cliniciens rassemblés par l’étude du champ social de la folie. Saisie à travers les transferts qu’elle impose, celle-ci met en évidence une recherche active sur les catastrophes du lien social.

Des exemples cliniques et la lecture attentive de A Memoir of the Future (W.R. Bion, 1975-77-79, 1991 Karnac Books) nous permettront d’approcher sous ce titre ce point de rupture-suture du lien social, sur fond d’événements majeurs retranchés de la transmission.

Ce qui nous amènera à lire sous cet éclairage des ouvrages contemporains (Dori Laub, Ghislaine Boulanger, Sue Grand, Ira Steinman, etc.) consacrés à la question du témoignage porté par la folie sur ces périodes sans mémoire.

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (hebdomadaire)

Domaine de l'affiche : Sociologie

Intitulé général : Folie et lien social

Direction de travaux d'étudiants : le vendredi de 8 h à 9 h et de 11 h à 13 h à partir du 9 novembre.

Réception : envoi des dossiers à Jean-Max Gaudillière ou Françoise Davoine, CEMS, 54 bd Raspail 75006 Paris.

Niveau requis : nécessité d'un projet de recherche écrit

Compte rendu

Notre recherche de cette année, outre les apports de la clinique psychanalytique de la folie, s’est largement appuyée sur l’œuvre de Robert Musil, et notamment sur L’homme sans qualités.
En effet, ce texte magistral, sous l’ombre duquel le XXe siècle a tenté de s’écrire, présente les ingrédients mis en travail par la folie, avec l’exactitude qui caractérise toute la recherche de l’auteur autrichien. D’emblée, il jette à la face de son lecteur : la guerre (le roman est censé se dérouler de 1913 à 1914) ; la futilité devant la catastrophe qui se prépare, il s’agit d’imaginer ce que le peuple, inspiré par quelques intermédiaires, pourrait imaginer d’offrir au vieux François-Joseph en cadeau de jubilée, lequel aurait lieu, évidemment, en 1918 ; la folie, incarnée dès les premiers chapitres par un tueur de prostituées récidiviste, qui catalyse sur son cas les réflexions et l’appétit d’action des intellectuels, des juristes, du public, et jusqu’à l’intérêt même du principal intéressé.
Les personnages dessinés par Musil présentent en fait différents instants du transfert de la folie, analysés avec distance et proximité tout à la fois par un chercheur de premier ordre. D’abord à travers le filtre de l’homme sans qualités, qui choisit de se mettre en congé de la vie non pas vraiment pour observer le monde, mais pour y participer avec détachement et jouer de l’esprit viennois en ouvrant le champ de la pensée là où les catastrophes sociales, historiques et psychiques posent habituellement ses limites. Ensuite, le personnage de Clarisse, qui se situe dangereusement sur de telles frontières et nous éclaire avec exactitude sur les rythmes auxquels le thérapeute, le second au combat de la folie et des traumas, se trouve invité ou forcé.
Dans le registre du temps, la suspension obligée du régime de la causalité permet de faire jouer le curseur dans une autre logique que celle de la cause et des effets : l’inconscient retranché trouve là sa dimension transférentielle propre, dans le travail vers l’inscription de ce qui n’a ni nom, ni image, ni représentation transmissible, avec le régime particulier de mémoire qui lui correspond. Les fantômes n’apparaissent plus comme la production d’un passé décalé, mais bien comme l’interférence d’un simili présent avec le temps de la catastrophe.
Au point où ces spectres s’annoncent, pour entrer dans la fiction ou les symptômes, la folie cependant dessine au bord de son champ de recherches, un point de possible inscription. Mais là encore, les critères des oppositions les plus habituelles se trouvent remis en jeu : par exemple, toute la deuxième partie du roman, qui prend appui sur les retrouvailles du frère et de la sœur, « les jumeaux siamois », amènent à reconsidérer, dans ce champ d’exploration, la distinction convenue des genres sexués. Nous avons retrouvé là une constante déjà repérée dans plusieurs textes épiques qui ont croisé notre travail, sous la forme de la pastorale : aussi bien dans le Don Quichotte que dans Vie et destin de Vasssili Grossman, les caractéristiques de ce genre littéraire aujourd’hui dévalué, illustré par des auteurs qui ont souvent connu le front des guerres (tel Honoré d’Urfé), s’imposent dans la rigueur d’une recherche bien éloignée des stéréotypes faciles des bergeries.
L’intensité des réflexions de Musil croise tout le champ des sciences humaines contemporain de l’écriture de son roman, y compris la psychanalyse. Les ouvertures théoriques et critiques n’ont rien perdu de leur nouveauté, elles restent largement offertes à une exploration toujours actuelle.
Le séminaire a accueilli cette année l’exposé des travaux de Claire Jéquier, autour d’une thèse à l’EHESS et d’un livre sur les représentations médiévales de l’histoire biblique des Vierges Sages et des Vierges Folles. La dernière séance a été consacrée à la conférence du Pr Hisayasu Nagakawa, de l’Université de Kyôtô, membre de l’Académie du Japon, intitulée « Folie ou lucidité : ce qui mène au seuil de deux mondes ». Ses Mémoires d’un moraliste passable, récemment publiées en français, croisent effectivement en de nombreux points nos recherches sur le terrain de la folie et des catastrophes de l’histoire.

Publications
Correspondances Freudiennes. Février 2008. « Les bords du réel ».
• Participation à la recherche de Dori Laub, Yale University sur les « Vido testimony study of chronically hospitalized holocaust survivors in psychiatric insitutions in Israel ».

Françoise Davoine
« Psychanalyse des psychoses, un combat singulier », p. 29-30.

Jean-Max Gaudillière
« Psychanalyse de paix, psychanalyse de guerre : des invariants dans l’approche thérapeutique du Réel », p. 31-33.

Dernière modification de cette fiche : 24 novembre 2008.

EHESS (Siège), 190-198 avenue de France 75244 Paris cedex 13 - Tél : 01 49 54 25 25