2008-2009

Destin des automates et des cyborgs occidentaux : parodie, nostalgie de l’immortalité

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

2e et 4e lundis du mois de 17 h à 19 h (salle 1, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 10 novembre 2008 au 8 juin 2009

Les automates et les cyborgs, ont un étrange statut temporel, bien différent du temps des hommes, ces fragiles mammifères. L’omniprésence de ces êtres autonomes et invulnérables révèle l’importance de la quête occidentale engagée dans leur production/amélioration. Les premières analyses centrées sur ce thème, ont été menées par les fondateurs de la pensée romantique allemande, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. C’est donc grâce à eux que ce séminaire conduira l’enquête.

On commentera d’abord le récit d’E.T.A. Hoffmann, l’homme au sable (der Sandmann) paru en 1816. Bon connaisseur de la cabale et de l’alchimie, l’auteur retrace le parcours de son jeune héros, Nathanaël qui tombe éperdument amoureux d’une femme-automate, la fameuse Olympia. Ce texte extraordinaire inspira des musiciens, des poètes, des philosophes et fut longuement commenté par Freud, cent ans après, dans son texte l’inquiétante étrangeté (das Unheimliche) paru en 1919.

Cent autres années se sont écoulées jusqu’à nous, depuis la parution de ces approches psychanalytiques, laps de temps au cours duquel les affirmations freudiennes ont perdu une bonne part de leur légitimité. Par contre, le récit de l’homme au sable reste toujours aussi étrange, pour nous, lecteurs actuels ; il nous faut reconnaître qu’E.T.A. Hoffmann est plus que jamais notre contemporain.

Il fut en effet le premier à expliciter l’engagement « mystique » des hommes d’occident dans la fabrication des automates et des cyborgs. Il démontra clairement que remettre son destin aux automates et aux cyborgs est le prix quil faut payer pour accéder à l’immortalité.

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie

Intitulé général : Anthropologie des techniques

Renseignements : Michel Tibon-Cornillot, courriel: tiboncor(at)ehess.fr, téléphone: 0668256757

Direction de travaux d'étudiants : Les étudiants peuvent prendre rendez-vous par courriel à l'adresse suivante: tiboncor(at)ehess.fr ou par téléphone au 0668256757

Réception : contact par courriel à l'adresse tiboncor(at)ehess.fr ou au téléphone au 0668256757

Niveau requis : Ce séminaire est ouvert aux auditeurs mais suppose une formation solide en philosophie, épistémologie et histoire des sciences et des techniques

Compte rendu

Le peuple des machines, des automates et des cyborgs contemporains prolifère au même rythme que les corps humains, dont la population mondiale estimée vers 1950 à un milliard huit cents millions atteint en 2009 le nombre remarquable de six milliards huit cents millions d’exemplaires. La croissance des objets techniques s’inscrit dans ce déferlement reproducteur ainsi que le montre l’expansion mondiale des ordinateurs qui, en quelques décennies, forment une cohorte imposante d’un milliard de machines informatiques. L’estimation des véhicules motorisés relève aussi des mêmes échelles quantitatives, les milliards. Emportées par une dynamique populationnelle commune, les entités humaines et machiniques manifestent ainsi leur parenté profonde : à l’appel des milliards d’hommes des temps modernes répondent des milliards de machines.
Mais l’approche quantitative des relations entre ces protagonistes reste encore très abstraite car elle ne rend compte ni des interfaces plus ou moins proches entre les corps et les machines, ni de leurs éventuelles fusions, ni encore moins des changements dimensionnels et temporels des automates modernes, miniaturisation (micro, nano), performances et puissance (drones, armures, etc).
Les automates et autres êtres artificiels ne sont pas seulement des « compagnons de route » des hominidés mais les accompagnent de la naissance à la tombe, et même après la mort, remplissant quotidiennement des tâches remarquablement diverses. Ce n’est donc pas seulement leur multitude qui les place à tous les carrefours stratégiques des sociétés humaines contemporaines mais aussi la multiplicité des services rendus aux individus par ces auxiliaires-automates.
Ces quelques remarques révèlent l’omniprésence des automates, robots et cyborgs au sein des sociétés industrielles et par là, la profondeur de la quête menée par les occidentaux et leurs valets pour créer, améliorer et reproduire ces entités artificielles. En d’autres termes, s’interroger sur les finalités et les structures symboliques des sociétés contemporaines suppose que l’on mène des recherches sur ces êtres techniques dont l’apparition et le développement se sont mis en place à partir des engagements les plus décisifs de ces sociétés faustiennes.
Quel est donc le statut du redoublement des corps humains par des machines ? Par quelles projections désirantes humaines, ces automates sont-ils investis ? Ce « désir d’automates », n’est-il pas un désir d’immortalité, ou mieux encore, une sorte de délégation à ces entités de notre refus de la mort individuelle ? Ces questions sont d’autant plus oppressantes qu’elles se jouent au cœur de la culture roboticienne occidentale dont les engagements les plus essentiels ont consisté à « désenchanter » et à « décosmiser » les relations des hommes des sociétés « traditionnelles » avec leur monde, leurs paysages, leurs ancêtres et leur descendance. Aux multiples relations qui se jouaient entre les conceptions cosmiques intériorisées par chaque humain des « âges anciens » et les correspondances avec le cosmos extérieur s’est substitué un face-à-face profondément moderne entre une subjectivité froide et calculatrice, celle d’un sujet observant mais manipulateur, désespéré mais déterminé, et un univers infini dans lequel les anciennes organisations cosmologiques se sont effondrées.
À l’intersection des orientations que je viens d’esquisser, entre les corps « modernes » et les automates d’une part, et d’autre part la reconnaissance d’un corps « médial », cette partie du corps par laquelle chaque humain « primitif » ou traditionnel » se trouve relié de mille manières à ses environnements, à son groupe social, à sa culture, j’ai proposé aux étudiants des thèmes de recherche dont le principe consiste à se demander si les automates contemporains ne seraient pas autant de tentatives de réponse aux questions radicales que posent aux hommes modernes les développements de la technoscience.
Les entités techniques et scientifiques s’intégreraient dans un effort de « recosmisation », marquant ainsi la tentative nostalgique de sortir du face à face mortifère dans lequel se sont installés les agents des sociétés industriels confrontés à leur projet de reconstruction du monde et des corps.
Il reste que si, par bien des points, les entités robotiques rappellent ou simulent une sorte de corps médial, elles n’en sont peut-être que la face parodique, voire même démoniaque ainsi que le suggère E.T.A Hoffmann dans son texte « der Sandmann ».

Publications
• « Se souvenir des mondes vivants. À propos de l’interminable fin des sociétés industrielles », dans L’habiter dans sa poétique première, sous la dir. d’A. Berque, P. Bonnin et A. De Biase, Paris, éd. Donner lieu, Paris, 2008, p. 175-197.
• « Parodie, nostalgie de l’immortalité. Destin des automates et des cyborgs occidentaux », dans Être vers la vie, sous la dir. d’A. Berque, revue Ebisu n° 40-41, Paris, 2009, p. 153-164.
• « Destin du psychonaute occidental : de l’extase biochimique à la transfiguration des corps », dans La planète-laboratoire n° 2 « Il n’est nul besoin d’espérer pour entreprendre », juillet 2008.
• « La planète-laboratoire ou la phase terminale du nihilisme », dans La planète-laboratoire n° 3, octobre 2008.

Dernière modification de cette fiche : 15 juin 2009.

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