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1er et 3e lundis du mois de 17 h à 19 h (salle 1, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 3 novembre 2008 au 15 juin 2009
Le séminaire introduira le thème de cette année à partir du texte de l’OTAN intitulé « Vers une grande stratégie pour un monde incertain ». Ce livre blanc édité en 2007 et présenté au sommet de l’OTAN de Bucarest en avril 2008, a été écrit par cinq anciens dirigeants de l’alliance.
Ces militaires affirment que les valeurs de l’occident sont menacées bien que les populations concernées se mobilisent peu, voire même rejettent ces analyses. Les menaces majeures qu’ils identifient sont «1. le fanatisme politique et le fondamentalisme religieux, 2. la « face sombre » de la mondialisation, c’est-à-dire le terrorisme international, le crime organisé et la prolifération des armes de destruction massive, 3. le changement climatique, potentiellement responsable de migrations environnementales entraînant des luttes pour les ressources, 4. l’affaiblissement des États-Nations et des organisations internationales comme l’ONU, l’OTAN et l’Europe ».
Face à ces dangers, ces généraux proposent un « sursaut stratégique » qui consiste essentiellement dans l’utilisation préventive de l’arme nucléaire « en premier ». Il s’agit d’abandonner la doctrine classique de la dissuasion nucléaire, d’arrêter de sanctuariser ces armes pour en faire des armes comme les autres, utilisables sans avertissement sur le champ de bataille.
Nous commenterons les principaux thèmes de ce texte effrayant à partir du concept de « nihilisme occidental ». Pour cela, nous mènerons ce travail selon trois orientations, la thématique crépusculaire de la « vitrification » de peuples entiers, le déferlement des systèmes techniques contemporains et ses liens avec le réchauffement climatique, la relecture critique des siècles d’expansion coloniale blanche.
Mots-clés : Anthropologie, Biologie et société, Corps, Épistémologie, Histoire des sciences et des techniques, Informatique et sciences sociales, Mathématiques et sciences sociales, Philosophie, Sciences, Techniques,
Aires culturelles : Afrique, Amériques, Asie centrale, Asie méridionale, Asie orientale, Asie sud-orientale, Chine, Contemporain (anthropologie du, monde), Europe, Inde, Japon, Transnational/transfrontières,
Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)
Domaine de l'affiche : Philosophie et épistémologie
Intitulé général : Philosophie des techniques
Renseignements : Michel Tibon-Cornillot, tél : 06 68 25 67 57
Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous en contactant Michel Tibon-Cornillot par courriel ou par téléphone
Niveau requis : ce séminaire est ouvert à tous les auditeurs mais il suppose une formation solide en philosophie, épistémologie et histoire des sciences et des techniques
Adresse(s) électronique(s) de contact : tiboncor(at)ehess.fr
Nous avons introduit le thème du nihilisme occidental à partir du texte de l’OTAN intitulé « Vers une grande stratégie pour un monde incertain » (Towards a grand strategy for an uncertain world). Ce livre blanc édité en 2007 et présenté au sommet de l’OTAN de Bucarest en avril 2008, a été écrit par cinq anciens dirigeants de l’alliance.
Ces militaires affirment que les valeurs de l’Occident sont menacées bien que les populations concernées se mobilisent peu, voire même rejettent ces analyses. Après avoir identifié ces menaces, fanatismes politiques et fondamentalismes religieux, terrorismes en tout genre, changements climatiques et affaiblissement des États-nations, ces généraux, amiraux et maréchaux proposent un sursaut stratégique qui est longuement exposé dans le chapitre iii. Ce sursaut consiste essentiellement dans l’utilisation préventive de l’arme nucléaire « en premier ». Il s’agit d’abandonner la doctrine classique de la dissuasion nucléaire, d’arrêter de sanctuariser ces armes pour en faire des armes comme les autres, utilisables sans avertissement sur le champ de bataille.
Cet opuscule est rédigé à la manière d’un rapport de synthèse quasi militaire dans lequel les analyses des menaces sont présentées de façon « objective » et « factuelle » ; quant à la solution proposée, l’utilisation de l’armement nucléaire sans préalable, elle apparaît tout aussi « objective » et « évidente ». C’est du reste la proximité du style sobre et de la démesure des conclusions qui peut alerter des lecteurs philosophiquement avertis et les mener vers la reconnaissance de l’intensité nihiliste de ce texte.
Ce petit livre blanc développe en effet une dimension si bien cachée qu’elle échappe totalement aux auteurs de l’ouvrage ; elle peut pourtant être décodée en utilisant des clés de décryptage empruntées à des œuvres issues de la « philosophie continentale critique », tout particulièrement celle de Nietzsche. L’une des clés de décryptage du code sous-jacent au texte de l’OTAN concerne le concept de nihilisme.
Nous avons alors présenté cette notion complexe apparaissant à plusieurs moments de l’œuvre de Nietzsche. Elle s’enracine dans une lecture préalable de l’œuvre platonicienne qui est, pour cet auteur le prototype d’une entreprise selon laquelle il n’est possible de vivre « humainement » qu’en affirmant l’existence d’un autre monde, d’un « arrière-monde ». Pour lui, les philosophes métaphysiciens sont des « hallucinés de l’arrière-monde », ceux qui rejettent la vie au nom des valeurs « éternelles ». Pour ce philosophe, ce processus maladif est marqué par l’expérience du néant, celle du nihilisme qui en arrive à sacrifier tout simplement la vie au nom de chimères « intelligibles ».
Selon Nietzsche, cette inauguration platonicienne de la métaphysique est la source de comportements qui vont se répandre au cours des âges, tout particulièrement au sein de la culture occidentale. C’est précisément cet archétype nihiliste qui apparaît avec tant de netteté dans la lecture du texte de l’OTAN.
Comment oublier que les menaces auxquelles doivent répondre les sociétés industrielles ne tombent pas du ciel mais s’enracinent dans une histoire coloniale et post coloniale marquée par la domination mondiale des pays occidentaux. La volonté atlantiste de défendre les « market-democracies » contre les menaces terroristes, le fondamentalisme religieux, l’affaiblissement des États-nations s’appuie en réalité sur une inversion sophistique de la source des menaces. Ainsi, l’effondrement des États-nations qualifiés de « Rogue States » est historiquement lié aux incessantes interventions occidentales pour contrôler les sources d’approvisionnement, que ce soit par l’occupation, les bombadements, la torture et la mise à sac de territoires et de peuples détenteurs de réserves énergétiques (Irak). Quant aux fondamentalismes de toutes sortes, ne puisent-ils pas une certaine légitimité dans le mépris exprimé par les Occidentaux pour la vie et la dignité de peuples entiers ? Il suffit de se rappeler les multiples coups d’État, les assassinats organisés par les différents services secrets occidentaux. Bien loin de l’éloge des vertus démocratiques qui est le maître mot de cet opuscule, le catalogue des menaces invoquées en fait surgir les sources historiques des implications occidentales.
Par-delà les calculs cyniques de la propagande, l’aveuglement des auteurs est si important qu’il semble relever d’une dimension plus profonde, la foi dans les valeurs « démocratiques » invoquées qui tiennent symboliquement la place de cet arrière-monde décrit par Nietzsche. En ce sens, les auteurs de l’ouvrage sont eux aussi des « hallucinés de l’arrière-monde ».
La dimension quasi « métaphysique » de cet aveuglement apparaît encore plus clairement lorsque les auteurs explicitent les conclusions stratégiques qui leur paraissent nécessaires. Face à des menaces suscitées bien souvent par des initiatives coloniales, ils expriment avec une grande clarté l’autre versant de leur projet, l’anéantissement nucléaire des « ennemis ». Le versant du nihilisme en tant qu’anéantissement de toutes les valeurs au nom d’un humanisme abstrait s’accompagne, pour faire bonne mesure, de la destruction générale du monde « réel ».
Partis pour défendre les « market-democracies » contre la « barbarie », les auteurs du livre blanc de l’OTAN terminent leur incursion en proposant de déverrouiller les armes de destruction massive afin de réaliser les rêves nihilistes de leurs responsables politiques : « renvoyer le Pakistan à l’âge de pierre » (Richard Armitage, secrétaire d’État US, 2001), « oblitérer l’Iran de la carte » (H. Clinton, 2008), « vitrifier les peuples » (Bush-Chesney, pendant la campagne « Nuke Iran » de 2005).
Publications
• « Se souvenir des mondes vivants – À propos de l’interminable fin des sociétés industrielles », dans L’habiter dans sa poétique première, Actes du colloque de Cerisy-La-Salle, sous la dir. d’A. Berque, P. Bonnin et A. de Biase, Paris, Donner lieu, 2008, p. 175-197.
• « Parodie, nostalgie de l’immortalité – Destin des automates et des cyborgs occidentaux », dans Être vers la vie, sous la dir. de A. Berque, revue Ebisu, Paris, 2009, p. 1-12.
• « Destin du psychonaute occidental : de l’extase biochimique à la transfiguration des corps », dans La planète-laboratoire, n° 2, « Il n’est nul besoin d’espérer pour entreprendre », juillet 2008.
• « La planète-laboratoire ou la phase terminale du nihilisme », dans La planète-laboratoire, n° 3, octobre 2008.
Dernière modification de cette fiche : 24 novembre 2008.
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