S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.
2e et 4e jeudis du mois de 19 h à 21 h (salle 507, 54 bd Raspail 75006 Paris), du 27 novembre 2008 au 28 mai 2009
Les idées de « race » résultent, au XIXe siècle, de classifications diverses, qui ont donné lieu à la conception de nombreux aspects anthropologiques.
Telle qu’elle est alors pensée par les érudits et les scientifiques, « la race » suppose une mise en correspondance de données visibles, vérifiables, mesurables, et de réalités invisibles — à déchiffrer dans « l’âme raciale ». Ainsi, la « race », associée étroitement notamment aux notions de « peuple », « nation », « langue » ou « religion » (et bientôt à celle d’« ethnie »), aura-t-elle sa double face : physique et métaphysique.
Les séminaires seront l’occasion d’analyser les sources témoignant de l’imbrication de traditions scientifiques et théologico-mythiques. Ces alliances, entre mythes et sciences, permettront également d’examiner la porosité des frontières intellectuelles, entre logos et muthos, dans les savoirs tant anciens que modernes.
Mots-clés : Anthropologie et linguistique, Archéologie, Histoire, Linguistique, Philosophie, Religieux (sciences sociales du),
Aires culturelles : Afrique, Contemporain (anthropologie du, monde), Europe, France, Inde, Juives (études),
Suivi et validation pour le master : Semestriel
Domaine de l'affiche : Histoire - Problèmes généraux
Intitulé général : Savoirs religieux et genèse des sciences humaines
Renseignements : 2e et 4e jeudis du mois de 19 h à 21 h (salle 507, 54 bd Raspail 75006 Paris) Premier séminaire le jeudi 27 novembre 2008- dernier séminaire le jeudi 11 juin 2009.
Le séminaire a permis de faire des observations relatives à la genèse et au développement des « idées de race » au xixe siècle – puis, jusque dans les années 1950. Ces « idées » ont contribué à la mise en place de chantiers interdisciplinaires mobilisant de nombreux savoirs et techniques – notamment l’anatomie et la philologie comparées, la linguistique, l’histoire et bientôt l’histoire des religions, la théologie, la philosophie, l’anthropologie, la sociologie, l’économie, la psychologie des peuples, l’archéologie, la biologie, la démographie, etc.
On a pu mettre à l’épreuve quelques hypothèses qui, si elles se vérifiaient, permettraient de supposer qu’il n’y a pas eu de continuité en matière de théories de la « race ». La loi ici, s’il y en avait une, évoquerait plutôt une métaphore induite par le patinage : non seulement donner l’impression de glisser en se déplaçant mais aussi déraper par manque d’adhérence au sol. Ou encore : avancer en faisant du sur place – voire avancer en reculant, tourner sur soi mécaniquement.
En effet, au moment où certains professeurs contribuent à la mise en place de théories de la « race » d’autres savants, tout aussi éminents, contredisent leurs collègues, déconstruisent leurs conceptions de la « race ». Par exemple : le linguiste et anthropologue Heymann Steinthal (1823-1899) fait, dans la première livraison de son Zeitschrift für Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft (1859), un compte rendu plus que sévère des conceptions d’Ernest Renan (1823-1892), qui vient de publier une étude d’une centaine de pages (dans le Journal asiatique de 1859) où il attribue aux Sémites un « instinct monothéiste ». Ou lorsqu’en 1872 Gaston Paris écrit un texte mémorable, en ouverture de Romania I, la revue qu’il vient de fonder avec Paul Meyer, soulignant que « La Romania, où l’union des nations romanes, n’a pas pour base une communauté de race. (…). Le principe des nationalités fondées sur l’unité de race, trop facilement accepté même chez nous, n’a point eu jusqu’ici de fort heureuses conséquences. » Franz Bopp, fondateur de la grammaire comparée, avait demandé en 1857 que l’on écarte toute « idée de nationalité » des nouvelles sciences du langage. Il vaut la peine de noter (pour Steinthall, Bopp, d’autres encore) que l’année 1870, souvent considérée à juste titre comme pivot politique, en matière de positions académiques face aux idées de « race » et de « nation », n’a pas cours ici. Sait-on assez combien Saussure – et déjà le jeune Saussure (il a vingt et un ans quand il prend ses distances à l’égard de son maître Pictet, dans le Journal de Genève) – s’inscrit en faux contre ses collègues qui valorisent une vision naturaliste, voire raciologique, de la langue ? D’autres textes, ceux de James Darmesteter (1883), de Salomon Reinach (1892), apportent des arguments éclairant les débats internes au monde académique à propos des diverses « théories de la race » qui structurent alors de vastes pans des savoirs universitaires. Au début du xxe siècle, la célèbre dispute entre Max Weber (1864-1920) et Alfred Ploetz (1860-1940) est exemplaire à ce propos – lors du Premier Congrès de la Société allemande de Sociologie à Francfort en octobre 1910. Et, la même année, l’enquête si souvent citée de Franz Boas. Quand, après Michel Leiris en 1951, Claude Lévi-Strauss publie en 1952 Race et histoire, dans la série de brochures de l’Unesco intitulée La Question raciale devant la science moderne, il est obligé de refaire un état des lieux comme si l’on n’arrivait pas à sortir d’un siècle de « patinage » – devenu alors meurtrier.
Un autre point : dans cette nébuleuse formée par les diverses élaborations de « race », on peine à cerner un « socle dur », aussi ténu soit-il. L’étude des théoriciens fondateurs et/ou propagateurs intellectuels de la race incite à proposer ceci : assigner de la « race » résulterait d’un évidement de toute historicité, d’une éviction de tout changement plausible, d’un « meurtre » de l’histoire. Que du « racial » puisse être caractérisé par une affirmation de fixité, d’immobilité, par une forme de pétrification du destin, excluant les peuples dits racisés de toute action dans l’histoire, cette hypothèse résulte des textes lus – notamment les Lois psychologiques de l’évolution des peuples de Gustave Le Bon, un livre de 1894 qui se veut une synthèse de la raciologie du moment. Viennent confirmer, a contrario, cette hypothèse, notamment Steinthall, James Darmester ou Salomon Reinach, Gaston Paris, Saussure, plus tard Boas et Max Weber, etc., quand ils s’efforcent de déconstruire la notion de « race » en soulignant l’importance du temps de l’histoire, du changement dans toutes sociétés. Ceux-ci opposent alors « race » à « histoire », « sang » à « civilisation », « fatalité » à « libre choix ». Ou encore : ils associent d’une part « guerre » et « histoire », une « guerre » qui est ni « fatale », ni « irrémédiable », et, d’autre part, « race », « haine intime et inexpiable » et « extermination ». Il s’agit alors, écrit J. Darmester en 1883, non plus d’un conflit entre « hommes » mais d’une lutte entre « vertébrés d’ordre différent » qui ne peut trouver un terme que « dans une extermination rapide ou lente ».
Pour dire la « fausseté », le danger mortel, des idées de « race », ces mêmes savants mettent en exergue les « sciences historiques ». Ce que souligne encore le texte de Lévi-Strauss en 1952. Marcel Mauss ne dit pas autre chose en insistant, en 1901, sur le fait qu’« il n’existe pas de peuples non civilisés ».
Des exposés, éclairant divers aspects de nos séminaires, sont venus les enrichir : Milad Doueihi (Université de Glasgow) et Marc de Launay (CNRS) ont examiné des pages de Nietzsche. Remontant plus haut dans le temps, Wilda Anderson (Johns Hopkins, Baltimore) a étudié les liens entre « Race et communauté » dans les « stratégies généalogiques » qu’on peut trouver dans la Correspondance de Mme de Sévigné.
Publications
• « En quelle langue Dieu a-t-il dit “fiat Lux” ? ». Conférence inaugurale aux Vingt-quatrièmes Assises de la traduction littéraire à Arles. Traduction/histoire, Arles, Actes Sud, 2008, p. 17-31.
• » Mejdu vozvychennym i odiosnym [Entre le sublime et l’odieux] (Ernest Renan) », traduction S. Zenkine, dans Novoe literaturnoe obozrenie [Nouvel observateur littéraire], Moscou, 2008, n° 93, 2008, p. 36-61.
• Race sans histoire, Paris, Points Seuil, n° 620, 2009 (version modifiée, et augmentée de chapitres inédits, de La Chasse aux évidences, 2005), 395 p.
• Race and erudition, Harvard University Press, Cambridge MA, Londres, trad. Jane Marie Todd, 2009.
Dernière modification de cette fiche : 2 juin 2009.
EHESS (Siège)
190-198 avenue de France
75244 Paris cedex 13
Tél : 01 49 54 25 25