2008-2009

Parenté et espace : la topologie des sexes

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

1er et 3e jeudis du mois de 13 h à 15 h (salle 3, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 6 novembre 2008 au 18 juin 2009. Séance supplémentaire le 12 février, de 11 à 13 h (salle 1). La séance du 19 février est reportée au 26 février (salle 1). La séance du 18 juin est avancée au 11 juin de 15 h à 17 h (salle 3)

Le séminaire s’inscrit dans une perspective de recherche qui considère la structure de parenté et la morphologie spatiale d’une société comme deux aspects d’une seule et même organisation.

Cette année, nous nous concentrerons sur la manière dont l’opposition des sexes intervient dans l’organisation spatiale et matrimoniale d’une société. Dans ce but, nous examinerons les transformations que subit (en Indonésie, Amérique du Nord et Afrique de l’Ouest) l’architecture des espaces résidentiels et cérémoniels lorsque, entre des sociétés voisines, on passe de structures « élémentaires » à des structures « complexes » où, contrairement aux premières, l’affiliation résidentielle et l’orientation des alliances ne sont plus fonction du sexe. En étudiant l’impact de cette « indifférenciation » sur le caractère sexué des oppositions topologiques fondamentales (intérieur/extérieur, centre/périphérie, avant/arrière, gauche/droite, etc.), nous saisirons mieux le rôle que la dichotomie des sexes joue comme axe de la topologie sociale qu’est la parenté.

Aires culturelles : Afrique, Amérique du Nord, Asie sud-orientale,

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)

Mentions & spécialités :

Renseignements : Klaus Hamberger, Tel. 01 47 00 25 16

Réception : sur rendez-vous par e-mail

Adresse(s) électronique(s) de contact : klaus_hamberger(at)yahoo.fr

Compte rendu

L’enseignement de cette année fut consacré à la tentative d’établir un modèle de la parenté formulé entièrement en termes spatiaux, sans recours à la généalogie. Partant d’une relecture de l’étude classique de Pierre Bourdieu sur la maison kabyle, nous avons poursuivi cet objectif à travers l’étude détaillée des morphologies spatiales (et notamment des architectures domestiques) de trois sociétés différentes : Atoni (Timor central), Barasana (Amazonie occidentale) et Kwakiutl (Côte Nord-Ouest). Dans les deux derniers cas, l’analyse a été complétée par une étude comparative portant sur des sociétés culturellement proches, telles les Mundurucu et les Shavanté en Amérique du Sud, les Mandan et les Hidatsa en Amérique du Nord, dans le but d’établir un lien entre la morphologie spatiale et l’organisation en classes d’âge. En outre, le séminaire a été enrichi par trois contributions des participants, portant sur l’organisation spatiale des Bassari (Guinée, Laurent Gabail) et des Ete (Colombie, Juan Camilo Niño) ainsi que sur un rituel des Djola (Sénégal, Jean-Baptiste Manga).
Le séminaire a développé l’idée centrale que la maison puisse être considérée comme un schème génératif de structures de parenté, au même titre, voire avec plus de pertinence, que la cellule élémentaire d’un réseau généalogique (l’« atome de parenté » classique). Bien au-delà d’une simple « traduction » des oppositions fondamentales des systèmes de parenté (hommes vs femmes, consanguins vs affins, donneurs vs preneurs, aînés vs cadets, etc.) en oppositions topologiques (extérieur vs extérieur, gauche vs droite, devant vs derrière, centre vs périphérie etc.), elle y apporte en effet une nouvelle dimension que les structures généalogiques ne fournissent pas. Cet aspect réside dans sa capacité à représenter une même structure sociale, simultanément ou successivement, selon plusieurs points de vue différents, et de fonctionner ainsi comme l’opérateur d’une transformation de perspectives. C’est en présentant le monde social à la fois du point de vue des hommes et des femmes, des consanguins et des affins etc., que la maison devient le schème d’un espace – espace dont la topologie ne devient accessible qu’à travers ses transformations. L’axe fondamental de ses transformations consiste dans l’opposition entre l’extérieur et l’intérieur, qui, dans toutes les sociétés, se trouve invariablement associée à la dichotomie des sexes. C’est dans ce sens que nous nous sommes proposés de reconstruire la théorie de la parenté comme une « topologie des sexes », fondée sur une étude systématique des transformations inscrites dans l’architecture de la maison.
Si, dans les trois sociétés considérées, ces transformations se sont présentées de façon fort différente, elles se sont à chaque fois avérées être liées avec le régime d’alliance et de filiation en vigueur. Ainsi, la topologie de la maison Atoni est caractérisée par le principe que l’extérieur englobe l’intérieur de la même façon que, dans les systèmes d’alliance asymétrique de l’Indonésie orientale, le groupe des donneurs englobe celui des preneurs (en tant que « partie féminine ») – conceptualisation qui résout l’apparent paradoxe que le centre du groupe agnatique soit considéré comme féminin (le pilier sacré de la maison étant situé dans la moitié des femmes). En revanche, l’architecture de la maison Barasana est basée sur un rapport d’inversion diamétrale entre les perspectives extérieure et intérieure, correspondant à un régime d’échange bilatéral qui conserve certains traits de filiation parallèle – en conséquence, la porte frontale de la maison peut être considérée soit comme sa « bouche », soit comme son « vagin », selon le contexte rituel qui détermine la perspective appropriée. Dans le cas Kwakiutl enfin, le passage de l’extérieur à l’intérieur entraîne une permutation de toutes les positions, analogue au changement d’organisation sociale en fonction de la variation saisonnière, et dont nous avons pu montrer qu’il obéit à la logique d’une structure de parenté bilinéaire.
Tirés des aires culturelles très diverses, ces résultats indiquent que la constitution transformationnelle de la maison relève bien de sa fonction de schème génératif de l’espace social. Ils nous encouragent à poursuivre cette piste de recherche dans les années à venir, et à approfondir la méthodologie adoptée en vue d’une véritable théorie spatiale de la parenté.

Dernière modification de cette fiche : 5 juin 2009.

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