2009-2010

Économies morales contemporaines

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

1er et 3e mercredis du mois de 9 h à 11 h (salle 7, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 21 octobre 2009 au 2 juin 2010. La séance du 20 janvier se déroulera en salle 8

Introduit en histoire (E.P. Thompson) et repris en science politique (J. Scott), le concept d’économies morales a essaimé en anthropologie sociale puis en histoire des sciences et naturellement en économie pour se banaliser, au cours des dernières années, sous des acceptions très diverses, au risque d’y perdre toute valeur heuristique. Le séminaire vise donc à redonner un pouvoir analytique à ce concept, tout en l’élargissant sur le plan théorique. Il s’agira dans un premier temps de revenir aux sources pour saisir ses significations et usages, ses limites et ses ambiguïtés parfois, les débats auxquels il a donné lieu également, et dans un second temps de confronter les définitions princeps avec les développements ultérieurs dans les différents champs disciplinaires et de montrer les enjeux sous-jacents des divergences et des discordances. Au-delà de ce travail d’exploration de la littérature, nous nous efforcerons de proposer un cadre renouvelé d’analyse et de le mettre en quelque sorte au travail à travers des études de cas portant sur l’immigration et l’asile, sur la police et la justice, sur la prison et la rétention, sur le travail social et la santé mentale, sur la raison humanitaire et les enjeux mémoriels. Au fond, il s’agira de comprendre, à partir d’ethnographies sur des terrains divers et autour d’objets variés, comment les questions morales se posent en pratique, comment des catégories et des jugements moraux se forment, comment des communautés et des frontières morales se constituent, comment enfin ces questions s’articulent avec le politique. Le séminaire s’appuie sur un programme de l’European Research Council. Outre les travaux de ses membres, nous inviterons des chercheurs étrangers pour y participer.


16 décembre 2009 : Veena Das, directrice du département d'Anthropologie de l'Université John's Hopkins, Baltimore (USA), « Building, Dwelling and Temporality : Houses Tell Their Stories »

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie

Intitulé général : Anthropologie politique et morale

Renseignements : IRIS, secrétariat, 96 bd Raspail 75006 Paris, tél : 01 53 63 56 58

Réception : sur rendez-vous

Site web : http://www.iris.ehess.fr

Adresse(s) électronique(s) de contact : iris(at)ehess.fr

Compte rendu

Introduit en histoire (Edward Palmer Thompson) et repris en science politique (James Scott), le concept d’économies morales a essaimé en anthropologie sociale puis en histoire des sciences et naturellement en économie pour se banaliser, au cours des dernières années, sous des acceptions très diverses, au risque d’y perdre toute valeur heuristique. Le séminaire visait donc à redonner un pouvoir analytique à ce concept, tout en l’élargissant sur le plan théorique et en faisant appel à une approche résolument pluridisciplinaire. Il s’appuie sur le programme de recherche « Towards a Critical Moral Anthropology » soutenu par l’European Research Council (ERC) qu’anime Didier Fassin.
Les trois premières séances, portées par les organisateurs du séminaire, ont permis de poser les fondations d’une utilisation renouvelée du concept, redéfini comme la production, la répartition, la circulation et l’utilisation des sentiments moraux, des émotions et des valeurs, des normes et des obligations dans l’espace social (Didier Fassin). Cette définition met l’accent sur la façon dont les morales individuelles (qui peuvent s’exprimer par des jugements moraux, mais aussi plus largement par des sentiments et des émotions) sont travaillées par des courants moraux qui les dépassent et trouvent leur source dans des évolutions sociales et politiques. Certains événements dont la portée morale est évidente, comme le procès en cours des responsables du génocide cambodgien, permettent d’ancrer ce questionnement dans l’affrontement de systèmes d’accusation et de défense, au sein desquels la subjectivité morale est rapidement perdue de vue (Richard Rechtman). Dans d’autres contextes, comme celui de l’organisation familiale autour d’adolescents dits handicapés mentaux, le chercheur peut faire apparaître le poids de normes générales, avec lesquelles les personnes concernées se (dé)battent, sans toujours bien les identifier (Jean-Sébastien Eideliman).
Samuel Lézé (post-doctorant CNRS-ERC) a ensuite mis en évidence la pluralité généalogique du concept d’économies morales, à cheval entre plusieurs courants théoriques et même plusieurs disciplines, en particulier la philosophie et l’anthropologie. Veena Das (professeur à l’Université Johns Hopkins de Baltimore) a clôturé l’année 2009 en montrant comment le concept d’économies morales pouvait enrichir l’analyse des attitudes d’habitants de bidonvilles en Inde, qui construisent leurs vies dans les espaces interstitiels de la ville mais aussi de la morale. C’est encore dans des interstices sociaux que nous ont ensuite emmenés Nicolas Fischer (post-doctorant EHESS-ERC) et Isabelle Coutant (chargée de recherche CNRS à l’IRIS) en interrogeant la question de la tolérance, respectivement dans les centres de rétention pour étrangers et dans les quartiers populaires autour des questions de squat et d’incivilité. Nicolas Jaoul (chargé de recherche CNRS à l’IRIS) s’est lui saisi de la notion d’économies morales dans une perspective sociohistorique, en l’appliquant au mouvement social animé en Inde au mitan du XXe siècle par les « Dalits » (l’une des appellations des « intouchables »), pris entre une morale gandhienne de soumission et les efforts d’émancipation d’Ambedkar.
Les trois séances suivantes ont été l’occasion de mettre à l’épreuve le concept d’économies morales sur de nouveaux terrains, tout en la confrontant à des questionnements plus généraux et à d’autres concepts. Didier Fassin a ainsi proposé une analyse de l’action humanitaire en faisant travailler le concept d’économies morales avec celui de « communautés morales », qui désigne les groupes, réels ou imaginaires, auxquels ego s’identifie ou dont il s’exclut, redessinant la frontière entre soi et autrui. Marc Bessin (chargé de recherche CNRS à l’IRIS) a ensuite repris la question de la relation à autrui en faisant discuter la notion d’économie morale avec celle de « care », à travers l’analyse des enjeux politiques et moraux d’une forme de travail social en fort développement, la présence sociale. Enfin Sébastien Roux (post-doctorant EHESS-ERC) a analysé la catégorie de « tourisme sexuel » à travers les résultats d’une enquête ethnographique menée dans un quartier prostitutionnel de Thaïlande, ce qui l’a amené à réfléchir aux relations entre économies morales et processus de mondialisation.
Les deux séances suivantes ont ouvert les questionnements autour des économies morales sur d’autres disciplines, convoquées pour décaler le regard sur un concept dont la force évocatrice dépasse le strict cadre des sciences sociales. Alain Vannier (psychanalyste, professeur à l’Université Paris-VII/Diderot) a ainsi exposé comment la psychanalyse pouvait s’emparer du concept d’économies morales, avant que Pierre Judet de la Combe (philologue et historien, directeur de recherche CNRS au CRIA) ne fasse de même en explorant la question de la délibération éthique dans la tragédie grecque.
La séance suivante a été l’occasion de mener une réflexion croisée sur le traitement moral des populations étrangères en France, à travers l’analyse des jugements moraux dans les décisions de demandes d’asile (Caroline Kobelinsky, post-doctorante EHESS-ERC) et celle des procédures de naturalisation (Sarah Mazouz, doctorante à l’EHESS). Ces deux exposés, et la discussion qu’ils ont suscitée, ont montré combien la construction des frontières nationales était aussi une question morale. Jean-Michel Chaumont (professeur à l’Université Catholique de Louvain) a clôturé ce cycle de séminaires en questionnant, en parallèle avec celle d’économies morales, la notion de « paniques morales », forgée pour décrire les intenses mouvements de protestation face à des pratiques jugées immorales, comme celle des « enfants esclaves » à Hong-Kong durant l’entre-deux-guerres.
Par ailleurs, Didier Fassin a fait des présentations du concept d’économie morale dans des séminaires dans les départements d’anthropologie des Universités de Princeton et de Montréal et l’a décliné dans une série de conférences autour de la question humanitaire dans les Universités de Harvard (Institute of Global Law) et Toronto, du traumatisme dans les Universités de Columbia et du Wisconsin, des politiques de la vie à l’Université de Duke, de l’asile à l’Université de Brown, de la recherche engagée à la New School of Social Research, de la santé globale à l’Université Johns Hopkins et au Social Science Research Council de New York. Il a également donné la conférence d’ouverture du colloque international « Medical Anthropology at the Intersections » à l’Université de Yale et sa leçon inaugurale à l’Institute for Advanced Study de Princeton sous le titre : « Critique of Humanitarian Reason ».

Publications
La raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Éditions de l’EHESS, Gallimard, Seuil, 2010.
Les nouvelles frontières de la société française, Paris, La Découverte, 2010.
• Avec Mariella Pandolfi, Contemporary states of emergency. The politics of military and humanitarian intervention, New York Zone Books, 2010.
• Avec Boris Hauray, L’état des savoirs de la santé publique, Paris, La Découverte, 2010.
• « Une science sociale critique peut-elle être utile ? », Tracés. Revue de Sciences Humaines, Hors Série, 2009, p. 199-211.
• « What is it to become French ? Naturalization as a republican rite of institution », Revue française de sociologie (English Selection), 2009, p. 37-64.
• « Another politics of life is possible », Theory, Culture and Society, vol. 26, n° 5, 2009, p. 44-60.
• « Les économies morales revisitées », Annales. Histoire, Sciences Sociales, n° 6, 2009, p. 1237-1266.
• « Ethics of survival. A democratic approach to the politics of life, Humanity », International Journal of Human Rights, Humanitarianism and Development, vol. 1, n° 1, 2010, p. 81-95.
• « El irresistible ascenso del derecho a la vida. Razón humanitaria y justicia social », Revista de Antropología Social, Madrid, n° 19, 2010, p. 191-204.
• « A violence of history. Accounting for AIDS in post-apartheid South Africa », dans Global health in times of violence, sous la dir. de Barbara Rylko-Bauer, Linda Whiteford et Paul Farmer, Santa Fe, School of Advanced Research Press, 2009, p. 113-135.
• « Frontières externes, frontières internes », dans Les Nouvelles frontières de la société française, Paris, La Découverte, 2010, p. 5-24.
• « Ni race, ni racisme. Ce que racialiser veut dire », op. cit, p. 147-172.
• « Les temps retrouvés », dans Face aux Murs : Ernest Pignon-Ernest, Delpire Éditions, Paris, 2010, p. 190-197.
• « The social construction of otherness », dans The Others in Europe, sous la dir. de Saskia Bonjour, Dirk Jacobs et Andrea Rea, Bruxelles, 2010, p. 117-125.
• « Un engagement réfléchi (préface) », dans Se confronter aux terrains. Expériences et postures de recherché dans le domaine du VIH/sida, sous la dir. de Fanny Chabrol et Gabriel Girard, Paris, ANRS, 2010, p. 9-10.
• « Celles par qui le changement arrive (postface) », dans Cap aux Suds. Mobilisations collectives face au sida dans le monde, sous la dir. de Frédéric Bourdier et Fred Eboko, Paris, IRD Éditions.
• « A Story of Violence », dans United Nations Chronicle, 2010.
• « Résister ensemble », dans Maux d’Exil (Comede), 2010.
• « Le droit d’avoir des droits », Hommes & Migrations, 2010.

Dernière modification de cette fiche : 30 décembre 2009.

Dernière mise à jour le 14/04/2009

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