S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.
2e et 4e jeudis du mois de 13 h à 15 h (salle 830, 54 bd Raspail 75006 Paris), du 12 novembre 2009 au 27 mai 2010. Une séance supplémentaire aura lieu le 20 mai 2010 (même heure, même salle). La séance du 28 janvier est avancée au 21 janvier, elle se déroulera dans la salle de l'IISMM, 96 bd Raspail, 1er étage. Pas de séance le 11 mars 2010.
Hypothèse-cadre : il existe des dispositifs de faire-apparaître (et disparaître) dont différentes manières de voir, de savoir et de gouverner portent la marque. La question est celle du coefficient de lisibilité et de déchiffrabilité affecté aux objets et aux sujets, plus et moins consciemment, afin de régir des formes de sensibilité, des opérations de savoir ou des arts de gouvernement.
Un exemple : la création d’un « peuple lisible » a pu être considérée comme une matrice essentielle des raisons d’État développées à l’époque moderne. Cette lisibilité s’inscrit dans un paradoxe : tout occupé à créer des sujets déchiffrables, l’État déploie des moyens d’identification-authentification (langages, catégorisations, formatages) ; cependant la reproductibilité technique de ceux-ci fin entache son action d’inauthenticité.
C’est en premier lieu ce cas de figure-là, l’action administrative, qui retiendra notre attention. Nous proposons qu’il peut exister une relation symbiotique entre la formalisation administrative (notamment par le biais d’une mise en papiers) et son parasitage par la falsification — un peu à l’image de phénomènes constatés dans le monde de la recherche scientifique ou des « marchés » de l’art. Explication : les méfaits de ceux-ci mettent celle-là au défi de réviser et d’affiner ses méthodes de contrôle, dont la sérialisation rend simultanément plus aisée la falsification — le tout au prix d’une certaine interchangeabilité des rôles.
Plus généralement, l’idée directrice est ainsi la suivante : le grand cirque du faire-apparaître est régi par des économies du faux qu’il importe de reconstituer. Suivre la circulation des devises mises en jeu, qui font presque aussitôt l’objet de contrefaçons ; et chercher quels processus permettent la domestication des faux jetons au cœur des systèmes collectifs d’interactions qui informent les jugements esthétiques, scientifiques, politiques ou moraux.
Programme des séances :
12 novembre 2009 : "Lorsque le faux paraît..." - introduction
26 novembre 2009 : "L'original dans la copie" - avec Christine Jungen (CNRS, Laboratoire d'anthropologie urbaine)
10 décembre 2009 : "The concept of the "Make-Believe" : its relevance for the study of state pratices, materiality and space" avec Yael Navaro-Yashin (University of Cambridge, Department of Social Anthropology)
14 janvier 2010 : "Jurisfiction" - avec Marc Olivier Baruch (EHESS, Approches historiques du monde contemporain)
21 janvier 2010 (attention cette séance se déroulera dans la salle l'IISMM, 96 bd Raspail, 1er étage) : "Contrefaçons : une économie politique" - avec Béatrice Hibou (CNRS, Centre d'études et de recherches internationales)
11 février 2010 : "L'authentique en son atelier" - avec Muriel Girard (Université de Tours)
25 février 2010 : "Mettre en circulation" - point d'étape, travaux d'étudiants, discussion, débat
25 mars 2010 : "Humanities Reloaded : l'avènement de sociologues électroniques, entre logique d'enquête et simulacre" - avec Francis Chateauraynaud (EHESS, Groupe de sociologie pragmatique et réflexive)
8 avril 2010 : "Le culte de l'authentique : reliques des origines et de nos jours" - avec Mickaël Wilmart (EHESS, Centre d'histoire du domaine turc)
20 mai 2010 : "Mots 'controuvés' : les errements d'une bureaucratie glossomane" - avec Emmanuel Szurek (EHESS, Centre d'histoire du domaine turc)
27 mai 2010 : "Figures du faux dans l'histoire russe et soviétique" - avec Isabelle Ohayon (CNRS, Centre d'étude des mondes russe, caucasien et centre-européen)
N.B. : Les titres des séances sont de la responsabilité des organisateurs, ils ont été choisis après discussion préparatoire avec chacun des intervenants, en lien avec leurs champs d'interrogation respectifs.
Mots-clés : Anthropologie, Histoire,
Aires culturelles : Méditerranéens (mondes), Turc (domaine),
Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)
Adresse(s) électronique(s) de contact : marc.aymes(at)gmail.com
C’était l’année initiale du séminaire. Deux positions liminaires en ont situé le plan de réflexion.
a) Le faux ne nous est pas indifférent : il nous en fait voir. Cela dit, que faut-il en retenir ? C’est la question des supports. L’enjeu, pour reprendre une proposition d’Emmanuel Szurek, est celui d’une approche du faux qui ne soit pas qu’une histoire technique des faussaires et des contrefacteurs. Et ce faisant, la distanciation vaudra-t-elle exemption ? La question est celle de la possibilité du clivage entre vrai et faux, et de ses déplacements.
b) Domestiquer le faux : qu’est-ce à dire ? Avant tout se pose le problème de l’intentionnalité, et de son inscription au cœur du faux et usage de faux (Anthony Grafton, Forgers and Critics : Creativity and Duplicity in Western Scholarship, Princeton, Princeton University Press, 1990, p. 5-6). C’est la question des suppôts. Qui induit également celle des protocoles de dépistage : car qui ne parvient pas à déceler le faux sera incapable d’en rien savoir. Là où il y a un faussaire, il y a un critique.
Dans ces conditions, la démarche assumée par le séminaire était exploratoire. Elle a permis de faire porter la réflexion sur plusieurs hypothèses de travail.
1) Un ancrage sémantique établi au cours de l’année a été celui d’une approche par les valeurs. De fait, les puissances du faux ont le pouvoir de provoquer « la suspension des cours d’action pour cause d’interrogation sur l’authenticité des personnes et des objets » (Christian Bessy, Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Métailié, 1995, p. 76). Notre hypothèse, cependant, est qu’une notion de la falsification est impossible sans une stabilisation (au moins relative) de ces cours d’action, par le biais de devises qui, pour être éminemment flottantes, n’en créent pas moins un effet de « cadrage ». Les modalités de cette stabilisation, et, réciproquement, les conflits que l’appréciation ou la volatilité d’une valeur peuvent susciter, sont autant d’éléments cruciaux pour la réflexion.
Ainsi de l’historiographie s’agissant de la France de Vichy : tout en soulignant qu’au-delà du débat sur la légalité du régime, il convient d’insister sur sa légitimité (durable), Marc Olivier Baruch a également relevé les décrochages (ressentis par les uns, non par les autres) que cette dernière a connu. À cette aune, il a proposé d’interpréter les Statuts des juifs promulgués par Vichy, et les positions des juristes qui en ont justifié la validité, comme le triomphe d’un « faire comme si » — rendu manifeste par la formule « est regardé comme juif, pour l’application de la présente loi… » (art. 1).
L’analyse des significations de la « contrefaçon », au sein des discours qui dénoncent la « criminalité économique », confronte à une traduction supplémentaire de la question des valeurs. C’est ce que Béatrice Hibou a appelé la diversité des logiques fondatrices : le mimétisme ou l’apprentissage (par processus de rattrapage), la segmentation des marchés et des techniques commerciales, l’économie du rebut, définissent autant de régimes différenciés. La question de l’authenticité se pose ainsi sur fonds d’interprétation constamment renégociée.
2) Parmi les instances de la stabilisation des valeurs, il en est une qui retient l’attention : la catégorie.
Cette notion joue ainsi un rôle essentiel dans les processus d’inscription de l’artisanat et de l’authenticité dans les circuits matériels et symboliques d’une économie : comme lorsque les autorités coloniales françaises au Maroc édictent des distinctions entre « arts » et « métiers », entre arts « citadins » et « berbères », ou lors de l’invention (plus récente) d’un patrimoine traditionnel ottomanisant en Turquie contemporaine. Discutés par Muriel Girard, ces deux cas de figure mettent en évidence l’association de catégories analytiques à des objets : ici dans le registre de l’économie touristique, là au niveau du patrimoine, ou bien encore en tant que production pour la consommation locale.
Faut-il donc, pour espérer domestiquer le faux, s’employer à le catégoriser ? Falsifier, plagier, contrefaire, ne se réduisent pas nécessairement aux mêmes « mauvaises intentions » : il semble indiqué de tenter une typologie, sinon une topologie. Cela suppose de répondre à une question sémantique, posée à maintes reprises – question que le juriste nommerait préjudicielle : le contraire de faux, qu’est-ce ? Le vrai, l’original, l’authentique, l’honnête ?
Surgit un problème clé : jeu de devises, le faux neutralise souvent les mises en opposition qui contribuent pourtant à le définir. Ainsi la question du faux excède-t-elle celle du vrai en négatif : c’est celle du vrai pris à revers (Le recoupement sémantique entre nomination et numismatique devra nous retenir à l’avenir.) Le simulacre, à l’instar de Marlowe le sociologue électronique, met en œuvre une logique de mise en variations destinée à établir des modèles par le recours à la parodie et à la fiction. De même les dispositifs de copie et de substitution étudiés par Christine Jungen dans les centres d’archives du Moyen Orient, imposent-ils la dissemblance (d’avec l’original) comme caractéristique de l’authentique, et le fac-similé comme préalable au véridique. Voyez enfin les affaires de souverains imposteurs (présentées par Isabelle Ohayon) qui jalonnent l’histoire de la Russie tsariste : là encore, nul besoin pour le faussaire de nécessairement s’en remettre à la logique du trait pour trait. Telles sont les « vertus de la dissemblance » : à l’image de « l’imposteur invraisemblable Tom Castro » campé par J.-L. Borges (dans l’Histoire universelle de l’infamie), la tromperie réussira d’autant mieux qu’elle exhibera, bien en évidence, ses propres signes.
Le faux précède (et excède) le champ de la critique. En d’autres termes, il est mise à l’épreuve perpétuelle de la capacité à dissocier jugements et perceptions. La question prend un tour épistémique, qu’a souligné Francis Chateauraynaud à propos des usages de la technologie littéraire : elle vise à rendre discutables en permanence les méthodes par lesquelles nous produisons des énoncés savants ; à mettre en discussion les modes d’élaboration des connaissances, dans la relation avec des choses et des acteurs à situation variable. C’est également pour cette raison que les reliques, étudiées par Mickaël Wilmart, ont retenu notre attention.
3) Le séminaire s’inscrit, partant, à la charnière du langage et du visible. S’interroger sur les conditions de la science en prise avec le faux, c’est chercher une diction critique qui fasse voir la difficulté de son établissement, un savoir rivé à la précarité de son maintien. Producteur de « tension entre la transparence des objets du monde ordinaire et le régime de la critique » (C. Bessy, F. Chateauraynaud, op. cit., p. 13), le faux pose la question de la rémanence symptomatique d’un effet de pouvoir postérieurement à sa déconstruction.
Ainsi Yael Navaro-Yashin étudie-t-elle les affects liés à l’État et les effets de « faire semblant » (make-believe) afférents : le semblant, a-t-elle souligné, est à la fois espace ethnographique (en l’occurrence Chypre) et cadre analytique ; il signale le caractère visible et tangible du spectre fantomatique associé, parmi les Chypriotes, aux territoires perdus. Même enjeu de rémanence pour qui veut comprendre scientifiquement la langue du nationalisme : le phénomène lui-même, ainsi que l’a souligné E. Szurek, joue de la ligne de clivage entre le vrai et le faux, en la translatant d’une tradition philosophique, rationaliste et universaliste vers une autre, romantique, primitiviste et particulariste. Aporie interprétative : le critique, en même temps qu’il décrypte les clefs symboliques de l’autorité, tend à en produire un double.
Une échappatoire, peut-être, serait de reconnaître au faux la capacité du mot d’esprit : une irrévérence vis-à-vis de l’autorité qui agit dans le langage et définit les valeurs. C’est aussi la raison d’être de ce « séminaire faux » dont on pourrait redouter, ou espérer, qu’il s’agisse d’un canular : la critique du faux offre comme un contrepied (de nez) au discours sur le vrai et l’authentification, sur la maîtrise, la professionnalité et le sérieux scientifique.
Première année, première devise : « Les sciences sociales sont un art des guillemets, et celui du faussaire sans doute celui de les omettre au bon moment ! » (Antoine Hennion « Authenticité, goût, interprétation : la leçon du faux en musique », dans De main de maître : l’artiste et le faux. [Actes du colloque au Musée du Louvre, 29-30 avril 2004], sous la dir. de Marcella Lista, Paris, Musée du Louvre, Hazan, 2009, n° 2).
À suivre en 2010-2011…
Dernière modification de cette fiche : 15 septembre 2011.
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