2009-2010

Fondements épistémologiques d’une nouvelle science du paysage

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Mardi de 17 h à 19 h (salle Alphonse-Dupront, 10 rue Monsieur-le-Prince 75006 Paris), du 9 février 2010 au 25 mai 2010

L’ontologie hybride et paradoxale des paysages — entre objectivité et subjectivité, au croisement de la nature et de la culture — ainsi que les conflits provoqués par les représentations concurrentes qu’ils engendrent nous invitent à repenser leur approche, à dépasser les clivages instaurés entre et par les champs disciplinaires concernés, en explorant l’hypothèse d’une « métascience » du paysage. Nous nous proposons d'instruire cette hypothèse en partant du problème éthique de la transmission des paysages et de l’absence de scienti­ficité de la critique qui leur donne une valeur. Puis nous esquisserons les fondements de cette nouvelle science en élaborant une épistémologie de ces différents champs de recherche. Interviendront notamment dans ce séminaire : Luc Bossuet, Hervé Brunon, Pierre Donadieu, Jacques Leenhardt et André Torre.

Aires culturelles : Europe,

Suivi et validation pour le master : Semestriel

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Philosophie et épistémologie

Renseignements : ENSP de Versailles 10 rue du Maréchal Joffre 78000 Versailles, tél. : 01 39 24 62 48/06 73 13 93 99, ou par courriel.

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous.

Réception : sur rendez-vous par courriel ou tél auprès de l'enseignante.

Niveau requis : séminaire ouvert à tous.

Adresse(s) électronique(s) de contact : c.chomarat(at)orange.fr

Compte rendu

Partant de l’idée qu’un horizon interdisciplinaire demeure insuffisant pour élaborer une connaissance du paysage compris comme hybride de nature et de culture, chaque membre de notre équipe a entrepris de montrer les limites – ou problèmes – inhérentes à sa discipline scientifique (cette conférence s’articule au séminaire de Jacques Leenhardt. Cette année, je me suis appuyée sur une équipe pluridisciplinaire constituée de Luc Bossuet (sociologue, chargé d’étude à l’INRA), Hervé Brunon (historien, chargé de recherche CNRS), Pierre Donadieu (agronome et géographe, professeur à l’ENSP de Versailles), Jacques Leenhardt (directeur d’études à l’EHESS), André Torre (économiste, directeur de recherche à l’INRA).
1) Les définitions du paysage, objet de cette science unitaire : quels sont les invariants ?
Contrairement à une idée communément reçue, on peut repérer des invariants dans les définitions du paysage que livrent les différentes sciences. Ceux-ci existent indépendamment du statut accordé à l’objet (le paysage comme objet à connaître pour l’écologie, ou comme objet à partir duquel on veut connaître autre chose pour la sociologie), des disciplines scientifiques (bien mixte ou impur en économie, instrument de création de territoires en sociogéographie), des contextes historiques (du peintre de paysage au paysagiste concepteur).
Au carrefour du paysage appréhendé comme indicateur visuel, système de production agricole et territorial, on retrouve l’idée de surface (acception physique chez Alexandre de Humboldt ou calcul de parcelle en géoagronomie), de visage et d’individualité (sens métaphorique chez Humboldt) de forme (chez Humboldt, Rosario Assunto, Jean-Pierre Deffontaines, Odile et Henri Décamps). Largement partagée, on peut également pointer l’idée de partie d’un tout dont le paysage se distingue (la nature chez Humboldt, le territoire chez Deffontaines) et la nécessité, pour en saisir l’émergence, d’un sujet humain ou d’une population qui le perçoit, l’observe, l’instrumentalise. Il en résulte, en dépit de l’élargissement du paysage au son, au toucher, etc., un primat de la vue dans la perception ou l’observation.
Mais ces invariants suffisent-ils à former une définition réelle du paysage ?
2) Le problème de l’unité de cette métascience : les limites à l’élaboration de cette unité disciplinaire
Les obstacles à la formation de cette unité tiennent au modèle inspiré de l’Encyclopédie (Humboldt parle de juxtaposition des sciences qu’il distingue d’une science générale). Celui-ci semble perdurer et explique l’insuffisance d’un horizon pluridisciplinaire qui se traduit par un caractère partiel du traitement scientifique du paysage (en géoagronomie, on se focalise sur l’espace, mais qu’en est-il de la temporalité des paysages, de leur histoire ?)
L’unité ne peut davantage être atteinte par une discipline historiquement dominante (la phytogéographie de Humboldt) qui se heurte à l’essor d’une autre discipline (écologie), ce qui se traduit par un changement de paradigme (l’équilibre/le chaos).
L’unité n’est pas plus atteinte par le postulat d’une discipline dite générale, ou science des sciences (l’esthétique « totalisante » d’Assunto trop inspirée de la philosophie platonicienne).
3) Le problème théorétique d’une science du paysage : la rencontre avec le paysage
Le paysage, en tant qu’objet d’étude, a souvent été rencontré par les sciences au détour d’autre chose. Entre l’étude du milieu et la maîtrise des territoires, le paysage apparaît à travers la cartographie pour la géoagronomie (Deffontaines). Il arrive sous la plume de la phytogéographie naissante à propos d’une science dont l’objet est la nature (Humboldt). Il advient en tant qu’objet singulier quand se pose la question de la beauté naturelle (l’esthétique d’Assunto). L’économie s’attache à lui à partir du moment où il est identifié comme source de conflits.
4) Le problème du dépassement Nature/culture : explication et compréhension
Les sciences ayant étudié le paysage ont connu une inflexion culturaliste (esthétique d’Assunto) ou naturaliste (phytogéographie de Humboldt, géoagronomie de Deffontaines). Pour se situer par-delà l’opposition nature/culture, il s’agit de dépasser les limites subjectivistes de ces études ; admettre qu’un regard, formé par l’art ou orienté par un usage – une finalité politique ou militaire, par exemple –, n’est jamais innocent. Il faudrait également faire cas des limites objectivistes : l’être humain ne correspond pas réellement à la rationalité de l’homo oeconomicus (de Johann Heinrich von Hotelling à Paul Krugman) ou à l’observateur agronome de la géoagronomie.
Si le paysage est un ensemble de formes, il découle de causes (naturelles) et répond à des intentions signifiantes (du sens pris dans une culture donnée). Il demande à être expliqué autant que compris et interprété.
Du point de vue des enjeux philosophiques, la finalité de cette métascience unitaire et théorétique du paysage ne serait plus de placer l’homme au centre de l’univers – à la place de Dieu –, ou de l’en exclure. Par-delà l’anthropocentrisme de l’humanisme de la Renaissance, ou de l’anti-humanisme qu’illustrent les courants les plus radicaux de l’écologie, l’être humain n’aurait-il pas pour rôle de « soutenir le vivant » (Rousseau), d’assumer et d’assurer une sorte de continuum entre nature et culture ? Ainsi, cette métascience ne constituerait-elle pas un humanisme paysager ?

Dernière modification de cette fiche : 15 juillet 2009.

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