2009-2010

La fabrique de l'anthropologie. Terreaux, terrains, théories, écritures

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Mercredi de 17 h à 19 h (salle M. et D. Lombard, 96 bd Raspail 75006 Paris), du 18 novembre 2009 au 9 juin 2010. La séance du 27 janvier se tiendra à l'amphithéâtre François-Furet, 105 bd Raspail 75007 Paris

À propos d’œuvres marquant des innovations méthodologiques et théoriques importantes, proposant de nouvelles constructions d’objets et/ou des formes originales d’écriture, nous proposerons une réflexion en rapport avec nos recherches actuelles.
Alban Bensa assignera ses exposés à la reprise et au prolongement critiques de sa Fin de l’exotisme (2006). Si la myopie ou la presbytie affecte le plus souvent le regard anthropologique, c’est qu’il ne parvient que très difficilement à accommoder ce qui se passe sous ses yeux, par excès de modélisation quand il contemple le monde de trop loin ou d’accumulation de détails s’il s’en tient trop près. La juste distance s’établit dès lors que l’enquête est elle-même conçue comme une histoire, dès lors que l’empirisme se substitue au dualisme abstrait entre l’apparent et le réel, dès lors enfin que l’anthropologue s’astreint à un travail d’écriture réflexive en mesure de déjouer les pièges tant de l’objectivisme que du subjectivisme. A. Bensa posera les fondements de cette ethnographie à la fois processuelle, pragmatique et narrative en soumettant à la critique son expérience de terrain dans la durée et des œuvres pouvant étayer cette perspective.
Dominique Casajus prolongera ses travaux passés sur l’anthropologie de l’écriture et de l’oralité, et montrera comment ce thème est inséparable d’une réflexion sur l’écriture de l’anthropologie. Le ton enchanté avec lequel les spécialistes parlent aujourd’hui encore de ce qu’ils appellent « les cultures de l’oralité » sera pris comme une illustration particulièrement instructive de cette fascination pour l’exotisme qui a marqué l’anthropologie. On essaiera de montrer que, en ce qui concerne l’oralité, cette fascination est bien antérieure à l’apparition de l’anthropologie comme discipline. 
Ces parcours croisés dialogueront avec des textes d’anthropologie, d’histoire, de philosophie et de littérature susceptibles d’interroger à nouveaux frais les conditions de production du travail anthropologique dans sa diversité.

Mercredi 17 février 2010 : Jean-Marc Tétaz, De l’homme capable au sujet conscient de soi. Les problèmes de l’anthropologie philosophique en débat entre Ricoeur et Henrich

Mercredi 31 mars 2010 : Dominique Casajus présentera l’ouvrage de Richard White, Le Middle Ground. Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs (1680-1815). Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton, avant-propos de Catherine Desbarats
« Ce livre parle de la recherche d’un compromis et d’un sens commun. Sa forme est pratiquement circulaire. Il dit comment les Européens et les Indiens se sont d’abord rencontrés et considérés réciproquement comme étrangers, comme autres et presque comme non-humains. Il dit comment, au cours des deux siècles qui suivirent cette rencontre, ils ont édifié un monde commun compréhensible par tous les habitants de la région des Grands Lacs baptisée par les Français le Pays d’en Haut. Ce monde n’était certes pas un paradis et il ne s’agit pas de s’en faire une vision romantique. C’était un univers violent, et parfois même terrifiant. Mais dans cet univers, les mondes familiers aux Indiens et aux Européens de diverses origines se superposèrent, créant de nouvelles grilles d’interprétation et de nouveaux systèmes d’échanges. Puis, finalement, ce récit nous dit l’abolition du compromis et du sens commun, ainsi que la réinvention des Indiens en tant qu’étrangers, exotiques, bref, en Autres absolus. »
Immense fresque narrative, Le Middle Ground, chef-d’œuvre de la littérature histo­rique, finaliste du prix Pulitzer 1992, fait surgir, tel un contient englouti, avec toutes ses couleurs et sa vie palpitante, un univers jusqu’ici conçu comme « périphérique ».
C’est à travers l’étude rapprochée des comportements des acteurs – Indiens et Blancs ensemble – de ce monde commun, que Richard White élabore le concept historique riche de sens et profondément novateur du Middle Ground ; à la fois lieux géographique, espace politique et social, c’est un « terrain d’entente », né, malgré ou même par les conflits, d’une recherche de significations et de pratiques partagées entre des peuples étrangers les uns aux autres.
Par là, White réinvesti comme pour mieux l’abolir « l’histoire des peuples sans histoire », invite aussi bien à reconsidérer dans leur ensemble les histoires coloniales française et britannique, et à repenser pour finir les moments fondateurs des Etats-Unis d’Amérique. Autrement dit, en décalant, en réorganisant les problématiques traditionnelles, il propose une préface à la mise en chantier d’une nouvelle histoire de la modernité.
Avec l’élaboration de sa fertile métaphore du Middle Ground, il pose une pierre angulaire epistémologique comparable à la Méditerranée de Fernand Braudel.
Richard White
est professeur d’histoire à l’Université de Stanford. Ses ouvrages (Land Use, Environment, and Social Change : The Shaping of Island County, Washington ; The Roots of Dependency : Subsistence, Environment, and Social Change Among the Choctaws, Pawnees, and Navajos…) n’ont jamais été traduits en français. The Middle Ground est paru en 1991 dans sa langue originale.
Catherine Desbarats
est professeur à l’Université McGill de Montréal.
Frédéric Cotton
est traducteur. Il a notamment traduit Histoire populaire des États Unis de Howard Zinn (Agone), et Expédition à Botany Bay de Watkin Tench (Anacharsis)

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (hebdomadaire)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie

Intitulé général : La fabrique de l'anthropologie

Renseignements : A. Bensa, EHESS, c/o Emilie Jacquemot, bureau 11, 105 bd Raspail 75006 Paris, tél. : 01 53 63 51 44, emilie.jacquemot(at)ehess.fr. D. Casajus, CNRS, 27 rue Paul-Bert, 94204 Ivry-sur-Seine, tél. : 01 49 60 40 09, casajus(at)ivry.cnrs.fr.

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous.

Réception : sur rendez-vous, A. Bensa : contacter Émilie Jacquemot ; D. Casajus, CNRS Ivry.

Adresse(s) électronique(s) de contact : bensa(at)ehess.fr, casajus(at)ivry.cnrs.fr

Compte rendu

Nous avons procédé à la réouverture de dossiers constitutifs de l’anthropologie (parenté, structures sociales et politiques, expressions religieuses, etc.) en questionnant ses thèmes favoris, ses modes de raisonnement et d’écriture. Une attention particulière a été portée à la relation entre ce que les gens savent et ce que l’anthropologue prétend savoir d’eux. Cette tension entre l’émic et l’étic, entre réflexivités indigènes et savantes mérite d’être examinée avec soin tant ses implications théoriques et aussi politiques sont importantes. How do you think they think, questionne à juste titre Maurice Bloch. Relisant les textes anthropologiques à la lumière de cette interrogation, nous avons été amenés à jeter un regard critique sur les modélisations relatives à la prohibition de l’inceste, à l’invocation du « segmentaire » au système des castes, aux théories du don, etc, qui toutes recadrent les pratiques à la lumière d’une structuration sous-jacente qui les commanderait et les expliquerait. En creusant l’opposition entre structure et interaction, entre répétition et événement, entre prégnance de normes inconscientes et agency, les savoirs établis par l’anthropologie nous ont semblé souvent à la fois fragiles et redondants. Ainsi, la rupture entre le vécu et le réel, au principe de l’anthropologie structurale et modélisatrice peut-elle apparaître comme une carence de réflexion sur les rapports entre pratiques sociales et historicité. La mise en lumière de cette aporie nous a conduit à mettre en miroir les œuvres de Louis Dumont et de Pierre Bourdieu, de Claude Lévi-Strauss et de Jean Bazin, de Bakhtine et Propp. Mais les propositions qui visent à surmonter ce problème, celles de James Clifford, de Georges Marcus et de Clifford Geertz prêtent aussi le flanc à la critique dans la mesure où elles nous renvoient à l’anthropologie en tant que variante de la littérature. Quoi qu’il en soit, le retour au terrain s’impose et avec lui une ressaisie de cette pratique d’enquête, de ses avantages et aussi de ses limites, ce que nous avons tenté constamment de faire en passant les textes anthropologiques au filtre de nos propres expériences ethnographiques.
Une part importante du séminaire a été ainsi consacrée à la présentation du matériel de terrain recueilli respectivement auprès des Touaregs (Casajus) et des Kanaks (Bensa). Nous nous sommes concentrés sur les expressions orales formalisées, leur genèse, leur transcription et leur interprétation à la lumière du passé colonial de ces sociétés et de leurs rapports à l’écriture.

Publications
Après Lévi-Strauss. Pour une anthropologie à taille humaine (entretien avec, Paris, Textuel, 2010.
• « Anthropologie et histoire », dans Historiographie, vol. I, Concepts et débats, sous la dir. de Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt, Paris, Gallimard, coll. Folio Histoire, 2010, p. 42-53.

Dernière modification de cette fiche : 30 mars 2010.

Dernière mise à jour le 14/04/2009

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