2009-2010

L'ambivalence des objets : regards transculturels

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Jeudi de 11 h à 13 h (salle 2, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 5 novembre 2009 au 4 février 2010. La séance du 4 février se déroulera dans le cadre du séminaire de P. Descola (Collège de France). La séance du 27 mai est annulée

L’art, les objets, les images ne s’épuisent ni dans leur matérialité ni dans leur perception strictement sensorielle. Les discours (légitimation, authentification, critique, etc.), l’imaginaire et les affects qu’ils suscitent, ainsi que les modalités de leur utilisation ou « consommation » les constituent tout autant. C’est précisément ce que le séminaire se propose d’explorer depuis plusieurs années en s’attachant en particulier aux ambivalences entourant le rapport aux objets (rituels, d’art, de série, de luxe, de collection, etc.), qu’elles s’inscrivent dans leur conception même ou résultent de regards spécifiques (sociaux, culturels, corporatistes, sexués, etc.).

Cette année, le séminaire portera sur les regards transculturels. Quand ils franchissent des frontières culturelles ou nationales, les objets donnent parfois lieu à des utilisations et appréciations nouvelles. Entre malentenu et appropriation créatrice, comment penser les écarts interprétatif alors observés aux deux pôles de leur trajectoire ?

Mots-clés : Anthropologie, Arts, Image,

Suivi et validation pour le master : Semestriel

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie

Intitulé général : Anthropologie de l'art et du rapport à l'objet

Renseignements : Brigitte Derlon, tél. : 01 44 27 17 50 ou Monique Jeudy-Ballini, tél. : 01 44 27 17 51.

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous, au Laboratoire d'anthropologie sociale, 52 rue du Cardinal Lemoine 75005 Paris.

Réception : sur rendez-vous.

Adresse(s) électronique(s) de contact : derlon(at)ehess.fr, m.jeudy-ballini(at)college-de-france.fr

Compte rendu

Quel regard les chercheurs (historiens, anthropologues, critiques d’art…) influencés par le post colonialisme et le post modernisme, ont-ils porté sur la réception occidentale des objets extra-européens ? Pour la majorité d’entre eux, apprécier ces objets pour leurs propriétés esthétiques et en proposer des interprétations libres au mépris des connaissances ethnologiques constitue une expression manifeste de l’hégémonie occidentale. Fréquemment associé à une réflexion critique sur les musées et la collection, ce positionnement s’explique par le refus des auteurs concernés de dissocier l’appropriation interprétative des objets de leur appropriation matérielle liée à la colonisation. Pour eux, la seule forme de réception légitime en la matière est celle qui reste au plus près des significations autochtones.
En étudiant les textes marquants de ce courant de pensée (James Clifford, Sally Price, Thomas McEvilley, Y. Michaud…), dont L’orientalisme d’Edward Saïd qui l’a inspiré, ainsi que les écrits relatifs à des expositions ou créations de musées qui firent couler beaucoup d’encre aux États-Unis ou en France, nous nous sommes aussi intéressées à la façon dont ces auteurs traitaient les réinterprétations d’objets exogènes quand elles sont pratiquées non plus par les anciens colonisateurs mais par les anciens colonisés. Les uns les jugent tout aussi négativement, par exemple en renvoyant dos à dos la satisfaction esthétique que nous tirons des objets papous exposés dans les musées et la fonction esthétique que les Papous attribuent à nos emballages alimentaires en les intégrant à leurs décorations corporelles. Les autres les considèrent positivement, comme des signes réjouissants de la vitalité de groupes sociaux culturellement hybrides, mais réinstaurent par ce traitement différentiel la dichotomie Nous/Eux qu’ils critiquent par ailleurs. Dans les deux cas, les jugements portés sur les usages et sens nouveaux attribués aux objets importés ne se départissent jamais d’une dimension morale.
C’est ce que d’autres auteurs ont évité de faire en prenant simplement acte des transformations que les objets subissent quand ils circulent d’un régime de valeur à un autre. Également influencés par le postcolonialisme mais peu impliqués dans la critique des musées, ils ont approché la question des interprétations des objets étrangers à travers une réflexion sur le commerce transculturel lié à la colonisation ou à la mondialisation. Montrer qu’au cours de ce qui s’apparente à une « vie sociale », les objets sont susceptibles d’être des marchandises à un moment et des biens inaliénables à un autre (Igor Kopytoff), c’est laisser penser que les usages et les interprétations qu’en font les hommes ne sont pas contraints par les intentions de leurs producteurs. Noter que plus la distance spatiale et cognitive entre la production et la consommation des objets est grande, plus le savoir les concernant est partiel, différencié et empreint de « mythologie » (Arjun Appadurai), c’est reconnaître implicitement le caractère « naturel » des écarts interprétatifs souvent observés aux deux pôles de leur trajectoire transculturelle. Enfin, avancer que lors des premières phases de la colonisation, un parallèle existe entre la collecte européenne des artefacts indigènes et l’assimilation par les indigènes des biens importés ­– les deux processus relevant pareillement d’une forme de créativité qui a souvent modifié radicalement le sens des objets –, c’est voir l’appropriation interprétative comme une réception productive et un phénomène universel où s’abolit la différence entre Soi et l’Autre (N. Thomas). Qu’elle ait été acquise par le vol ou à l’issue d’un échange équitable, la lance indigène transformée en spécimen ethnographique confiné dans un musée a subi un processus similaire à celui de la hache métallique européenne devenue un objet précieux offert aux dieux. Dans les deux cas, s’effacent les intentions des producteurs de l’objet qui se trouve reconfiguré dans les catégories de sa culture d’adoption.
En conclusion, nous avons donc remarqué que l’anthropologie d’inspiration postcoloniale avait produit deux approches concurrentes des réinterprétations des objets, sans qu’elles soient perçues telles et reliées l’une à l’autre, au point que certains auteurs ont pu se référer à ces deux courants sans les percevoir comme contradictoires.

Publications
• Avec Monique Jeudy-Ballini, « L’Art d’Alfred Gell. De quelques raisons d’un désenchantement », L’Homme, n° 193, 2010, p. 167-184.
• Avec Monique Jeudy-Ballini, « The Theory of Enchantment and the Enchantment of Theory. The Art of Alfred Gell », Oceania, vol. 80, n° 2, juillet 2010, p. 129-142.

Dernière modification de cette fiche : 27 mai 2010.

Dernière mise à jour le 14/04/2009

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