S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.
1er et 3e mercredis du mois de 19 h à 21 h (salle 7, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 21 octobre 2009 au 5 mai 2010. La séance du 21 octobre 2009 est annulée. La séance du 7 avril est avancée au 31 mars
Les rapports de genres, inscrits dans l'usage des langues, constituent l'un des axes thématiques essentiels des oeuvres de Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Taos Amrouche, Rabah Belamri ou Assia Djebar. La langue est sexualisée et reçoit l'empreinte des rapports de force qui prévalent dans la société. Violence et séduction envers la langue d'écriture sont l'apanage de nombreux écrivains maghrébins et sont le résultat de rapports de domination entre les cultures, rapports qu'il s'agit parfois d'inverser. Ce faisant, ces rapports inscrits dans la langue sont le reflet de schèmes de représentation du monde et mettent en avant des dynamiques d'appropriation de ladite langue ou bien, au contraire, des processus de distanciation, d'estrangéité vis-à-vis de la langue d'écriture. Nous analyserons alors les différentes stratégies mises en place par nos auteurs et ce qu'elles révèlent de la nature et de la situation des littératures post-coloniales. Chacun de nos auteurs pose cette lancinante question : "Est-ce qu'on peut se tuer à aimer dans cette langue ?", ainsi que le formule Jacques Derrida dans Le Monolinguisme de l'autre.
Mots-clés : Anthropologie, Littérature,
Aires culturelles : Maghreb,
Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)
Domaine de l'affiche : Anthropologie
Renseignements : Hervé Sanson, tél. : 01 48 46 19 38.
Direction de travaux d'étudiants : sans rendez-vous, mercredi de 14 h à 16 h à l'EHESS.
Réception : mercredi de 14 h à 16 h.
Niveau requis : master 1, connaissances minimales sur le Maghreb et ses littératures, pas de nécessité d'un projet de recherche écrit.
Adresse(s) électronique(s) de contact : sansonherve(at)sfr.fr
Cette charge de cours aura montré à quel point les préoccupations linguistiques dans les œuvres des auteurs algériens de langue française travaillent de concert avec les représentations de genre : les langues française, arabe et berbère reçoivent tour à tour, selon les agents, assignation sexuelle masculine ou féminine. Leurs interactions, lorsqu’elles donnent lieu à un véritable partage, permettent de mettre à jour des réseaux sémantiques inédits.
Ces rapports entre les langues, inscrivant les rapports de domination auxquels sont assujettis les écrivains, interrogent par suite le concept même de « littératures post-coloniales » en mettant en relief la logique binaire et la temporalité chronologique auxquelles elles sont censées souscrire. Certains auteurs, tels que Rachid Boudjedra, Habib Tengour ou Mustapha Benfodil battent en brèche cette notion, se rattachant davantage à une littérature postmoderne. Trois postures adoptées pour les écrivains algériens ont été dégagées : de l’attitude de retrait, du silence volontaire pour ne pas pérenniser l’aliénation linguistique dont l’écrivain s’estime la victime (Kateb, Haddad) à l’imitation pure et simple du modèle linguistique et littéraire du colonisateur (J. Amrouche, Feraoun), un certain nombre d’écrivains ont fait le choix d’« habiter » le français de leurs langues maternelles, de dé-territorialiser le français. Ainsi Kateb Yacine, Assia Djebar, Mohammed Dib, tout en forgeant leur propre canon littéraire et en élaborant un genre singulier au sein du genre romanesque, ne peuvent que simultanément adopter une attitude transgressive vis-à-vis du français. Cet usage hyperbolique du français, légèrement dévié, ne peut qu’être associé à une perspective réflexive sur les rapports de genres. Car le travail sur les genres (littéraires) ne va pas sans une réflexion sur les genres (sexuels).
Jean Sénac mène, pour sa part, une démarche spécifique : sa langue française est progressivement contaminée par les référents algérien et arabo-musulman et la langue arabe, gage de reconnaissance par son compatriote d’élection. Ces auteurs, à la croisée des cultures, inaugurent une littérature du métissage : il n’est jusqu’au jeune Benfodil qui, à l’heure de la mondialisation, ne fonde, dans ses proses référents arabo-musulmans, références avant-gardistes et classiques de la littérature universelle du XXe siècle. Leurs œuvres s’inscrivent en faux contre le concept de « littératures post-coloniales ».
La culture kabyle a été spécifiquement envisagée, par le biais de Jean et Taos Amrouche mais aussi de Mouloud Feraoun et de Mouloud Mammeri. Les Amrouche ont su proposer des réponses en réaction à cette force d’arraisonnement de la littérature et de la langue kabyles. Taos sut inscrire sa berbérité dans son traitement des dictons kabyles qui irriguèrent l’écriture en langue française et lui imprimèrent un rythme, une prosodie singulière. Feraoun et Mammeri, bien que de la même génération et produits de l’école française, celle de la IIIe République, eurent à cœur de transmettre un certain héritage, celui de la tradition, lequel influe sur le traitement du genre littéraire dans les deux cas, par une autofiction avant la lettre – un jeu entre la fiction et l’entreprise autobiographique. La culture humaniste héritée de l’école laïque de Jules Ferry ne peut se départir entièrement de certains schèmes de perception de la culture kabyle, comme en témoignent le Journal 1955-1962 de Feraoun ou la recherche d’une femme idéale, conciliant tradition et modernité, dans les romans de Mammeri.
Il a été fructueux de noter l’influence de ce qu’un critique, Laurent Dubreuil, nomme la « phrase coloniale de possession » dans les œuvres d’une écrivaine telle que Leïla Sebbar, de père algérien et de mère française, née en Algérie coloniale. Celle-ci développe une relation phantasmatique avec l’arabe, langue que son père ne lui a pas transmise, et véhicule ainsi certains schèmes de vision inhérents au système colonial. La collusion entre l’arabe et le français se traduit en termes d’assignation sexuelle. L’arabe sexuel, violateur des garçonnets « indigènes » ne cesse de hanter la jeune Leïla, en une scène primitive ; dès lors, la langue édénique, celle perdue – à reconstituer –, serait la résultante de cette entreprise incompossible : « écrire le corps de mon père dans la langue de ma mère », inaugurant un idiome dont la respiration, la prosodie pratiquent une éthique de l’hospitalité en même temps qu’une esthétique du métissage.
Rabah Belamri opère pour sa part une relecture de l’histoire algérienne depuis le destin de ses minorés : la dénonciation de la condition faite aux femmes de son pays natal ne se dissocie jamais de la mise en valeur de l’intériorisation des schèmes de domination par les opprimées elles-mêmes.
Cette charge de cours a donc permis de dégager des liens fructueux entre les questions linguistiques, les problématiques de genres et la critique du concept de « littératures post-coloniales », ce que le programme de l’an prochain, élargi aux trois pays du Maghreb, entend développer sur un plan plus vaste.
Dernière modification de cette fiche : 1 avril 2010.
Dernière mise à jour le 14/04/2009
EHESS (Siège)
190-198 avenue de France
75244 Paris cedex 13
Tél : 01 49 54 25 25