2009-2010

Vertiges du primitivisme

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Mardi de 11 h à 13 h (salle des artistes, 96 bd Raspail 75006 Paris), du 10 novembre 2009 au 1er juin 2010

Du 5 janvier au 2 février inclus le séminaire se déroulera en salle 4, 105 bd Raspail ; les 9 et 23 février et 9 mars en salle 8, 105 bd Raspail ; les 16 février, 2 et 16 mars en salle Maurice et Denys Lombard, 96 bd Raspail ; et du 23 mars au 15 juin inclus en salle 2, 105 bd Raspail.

L'anthropologie américaine de la seconde moitié du XIXe siècle est le lieu d'une double césure toujours fondatrice pour la discipline : en l'espace de quelques années, elle fournit, grâce à Morgan, la première théorie évolutionniste non naturaliste, puisque fondée sur la parenté, et presque simultanément, grâce à Boas, la première réfutation de ce vertige primitiviste en mettant en avant les vertus du culturalisme. Nous tenterons de montrer comment l'ethnographie nord-américaniste joue ici le rôle de scène primitive à l'anthropologie toute entière et comment les modèles transposés d'Europe, pour le développement des cultures comme pour celui des langues, s'y sont fracassés tour à tour, y compris le  structuralisme kantien de Lévi-Strauss. Toutefois, ce dernier propose également des perspectives décisives en vue d'une théorie méga-culturaliste qui reste en partie à construire...

9 mars 2010 : Tanja Bogusz, "L'émergence du néo-kantisme  - un premier pas vers le culturalisme?"

16 mars 2010 : Tanja Bogusz, "À l'épreuve de la critique: Réflexions autour de l'héritage naturaliste de la discipline"

Tanja Bogusz est sociologue/anthropologue au département de l'Ethnologie Européeenne de l'Université de Humboldt à Berlin. Ses domaines de recherche comprennent la théorie de la pratique, le pragmatisme américain, la sociologie de la culture et du travail, l'épistémologie et l'histoire de la discipline soiologique, la méthodologie et la philosophie sociale.

Aires culturelles : Amérique du Nord, Europe,

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (hebdomadaire)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie

Intitulé général : Anthropologie des Indiens d'Amérique du Nord

Renseignements : sur rendez-vous.

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous uniquement par courriel.

Réception : prendre contact avec l'enseignant par courriel.

Niveau requis : séminaire de recherche ouvert à tous les étudiants.

Adresse(s) électronique(s) de contact : desveaux(at)ehess.fr

Compte rendu

Le séminaire a débuté par une analyse de deux tableaux de Bruegel l’ancien conservé au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Le premier s’intitule Carême chasse Carnaval et le deuxième, très proche de l’esthétique de Jérôme Bosch, met en scène le jugement dernier et les châtiments infligés aux misérables pêcheurs. Ce qui nous a frappé réside dans la capacité du même peintre à choisir, selon son sujet, pour deux principes mentaux fondamentaux de la représentation (ou de la conceptualisation, la question reste ouverte) : l’opposition binaire d’une part, la taxinomie d’autre part. L’opposition est celle des attributs de Carnaval, bonne chère, boisson, musique, amusements publics, vitalité, joie, qui cèdent le pas à une nourriture pauvre à base de poisson, à la figure de sinistres ecclésiastiques priant sous la voute obscures d’un église, à la mort même… La logique taxinomique est représentée par les monstres qui dévorent les pêcheurs. On voit très aisément qu’ils sont, pour chacun, d’entre eux une combinaison simple d’une espèce animale : bête carnivore, poisson, ou encore insecte. Il y a donc derrière cette apparente prolifération de monstruosités, un répertoire étendu certes, mais limité, de représentations d’entités naturelles. On s’est demandé alors si les deux registres mentaux n’ont pas toujours prévalu et si l’un d’entre eux, le binarisme, n’aurait pas un caractère plutôt français et, l’autre, le taxinomique, un caractère plutôt allemand.
Mais en réalité l’essentiel du séminaire de cette année a été consacré à une généalogie de l’anthropologie américaine, généalogie qui faisait sa part belle à la tradition allemande, servie par sa capacité, précisément, à concevoir la multiplicité. On a montré que, contrairement aux idées reçues, cette influence déterminante de la tradition allemande sur la tradition américaine ne tient pas seulement à la personnalité intellectuelle et morale – incontestablement très forte – de Boas. On s’est demandé si on ne pouvait pas plutôt renverser les liens de causalité. C’est parce que l’influence germanique était déjà très forte en Amérique du Nord que quelqu’un comme Boas, porteur des lumières kantiennes a pu s’imposer, finalement assez rapidement. Nous sommes revenu à une histoire des idées qui d’abord prend en compte celle des faits objectifs : la part germanique des grandes vagues de peuplement de l’Amérique du Nord est considérable, bien qu’en général elle reste sous-estimée car non revendiquée par un quelconque État-nation qui, dans ce cas, n’existe pas encore (à la différence de la France ou de l’Angleterre, voire de la Hollande ou encore de la Suède). Rappelons que la constitution de 1776, rédigée à Philadelphie, a failli l’être en allemand, tandis que, dans les Grandes Plaines du nord, la colonisation de l’espace au détriment des grandes tribus indiennes cavalières, s’est faite pour l’essentiel par des Allemands, et accessoirement, par des populations slaves qui transitaient par le port de Hambourg, donc l’Allemagne. Ainsi, remarque-t-on que le modèle humboldien s’est imposé un peu partout aux États-Unis en matière d’institutions universitaires.
La prédisposition des Américains à accepter la leçon allemande – qui privilégie la langue comme composante fondamentale de la culture – s’explique aussi par leur expérience particulière. Là où, à Paris en particulier, le primitivisme pouvait se déployer sans entraves, car la connaissance des réalités ethnographiques exotiques restait extrêmement superficielle, les Américains étaient confrontés à des cultures autochtones, peut-être moribondes, mais qui exhibaient encore au xixe siècle toutes les facettes de sophistication, qu’elle soit d’ordre linguistique, cognitive ou rituel. En bref, les Américains avaient, d’un point de vue expérimental si l’on peut dire, peu de chance de verser dans le primitivisme. Ils ne pouvaient le devenir que sous la force d’une ambition théorique. Celle-ci vient de France, à travers le biologisme, et d’Angleterre, à travers le juridisme, Du coup, l’anthropologie américaine de la seconde moitié du xixe siècle est le lieu d’une double césure toujours fondatrice pour la discipline : en l’espace de quelques années, elle fournit, grâce à Morgan, la première théorie évolutionniste non naturaliste, puisque fondée sur la parenté, et presque simultanément, grâce à Boas, la première réfutation de ce vertige primitiviste en mettant en avant les vertus du culturalisme, lequel est intimement lié à la langue. Nous avons tenté de montrer comment l’ethnographie nord-américaniste joue alors le rôle de scène primitive à l’anthropologie elle-même toute entière et comment les modèles transposés d’Europe, pour le développement des cultures comme pour celui des langues, s’y sont fracassés tour à tour, y compris le structuralisme kantien de Lévi-Strauss.
Nous avons reçu deux collègues étrangers, un américain et une allemande, qui nous ont permis, par leurs interventions, de relancer la réflexion et la discussion au sein du séminaire. Ray DeMallie, professeur à l’Université de l’Indiana à Bloomington, spécialiste des Sioux, qui est revenu sur l’itinéraire intellectuel de Henry Morgan. DeMallie a rappelé ainsi que le père de la parenté en anthropologie était en réalité un chrétien fervent et que sa théorie se voulait compatible avec sa foi. Dans l’histoire humaine, la famille monogame devient alors un accomplissement. Tanja Bogusz, maître de conférence l’Université de Humboldt à Berlin, a contribué à notre connaissance de l’anthropologie germanique en exposant ses attendus à la fin du XIXe siècle, notamment à travers un belle évocation de la figure de Dilthey et de son option herméneutique (fondamentale pour comprendre Boas), puis, lors d’une autre séance, sur la reconstruction de la discipline après la Seconde Guerre mondiale. Si celle-ci parvient à solder honorablement l’héritage du nazisme, elle peine toutefois à le faire sur la base universaliste qui prévaut ailleurs, maintenant envers et contre tout la distinction entre Volkskunde et Völkerkunde.
Nous avons organisé une journée thématique de l’Institut Marcel-Mauss qui s’est déroulée le 12 mars 2010 sous le titre Durkheim et Lévi-Strauss, le goût de la césure ou le prix de la filiation.

Publications
• « Logiques amérindiennes : entretien avec Philippe Lacour », Texto ! [En ligne], URL http://www.revue-texto.net/index.php?id=2021.
• « Lévi-Strauss et les deux Amériques II – L’Amérique du Nord, ou l’adieu au primitivisme », http://nuevomundo.revues.org/57293.

Dernière modification de cette fiche : 19 mai 2010.

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