2010-2011

Philosophie contemporaine à partir des langues de l’Inde

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Mercredi de 11 h à 13 h (salle des artistes, 96 bd Raspail 75006 Paris), du 10 novembre 2010 au 15 juin 2011. Les séances des 5 et 12 janvier sont annulées, Les séances des 19 janvier et 2 février se tiendront salle 7, 105 bd Raspail, la séance du 9 février est avancée au 7 février (salle 5, 105 bd Raspail 75006 Paris). La séance du 26 janvier se tiendra salle M. et D. Lombard, 96 bd Raspail. À partir du 30 mars les séances se tiendront au 105 bd Raspail (salle 5), la séance du 6 avril se tiendra en salle 9

Par rapport aux autres enseignements de philosophie proposés à l’École, la spécificité de celui-ci est de partir de l’Inde, de doctrines et de controverses philosophiques ethnographiquement situées et formulées dans les langues de l’Inde. Nous étudions des thèmes actuels de la philosophie – «Je est un autre», la vie après la mort, la bioéthique et la nature, l’indexicalité et l’iconicité du langage – tels qu’ils sont actuellement ou qu’ils ont été naguère développés par des philosophes dont la langue maternelle était le bengali (tels Krishna Chandra Bhattacharyya et Bimal K. Matilal) ou d’autres langues de l’Inde.Nous privilégions, pour les besoins d’une recherche personnelle au confluent de la philosophie contemporaine, de l’ethnoscience (écologie et pharmacie) et de l’anthropologie du Kerala, la lecture de textes sanskrits de médecine, de logique et de métaphysique d’une part, et l’analyse de documents ethnographiques ou littéraires en malayalam d’autre part. Sanskrit et malayalam sont traduits par nos soins. Nos lectures philosophiques et nos analyses ethnographiques sont cumulatives et, publiées sur philosophindia.org, elles contribuent à l’essor collectif des recherches philosophiques aujourd’hui menées  « dans l’Inde et à partir de l’Inde ».


Mercredi 19 janvier 2011 (salle 7, 105 bd Raspail 75006 Paris) : Mark Siderits (professor of Philosophy at Seoul National University, professeur invité à l'EHESS), "Buddhist Non-Self: formulation of the doctrine and arguments in support"

Buddhist Non-Self and the Nature of Awareness
The Buddha denied the existence of a self ( ātman ), and this denial is somehow connected to attainment of the ideal state known as nirvana. What is not so widely appreciated is the role that philosophy is said to play in realizing this supposedly ideal state, and consequently in constructing a rational defense of the denial that we have selves or are selves. As a result, scholars of the Buddhist tradition sometimes fail to appreciate the full import of the texts they study. At the same time, philosophers who work on such problems as personal identity, consciousness and the nature of agency seldom realize that the questions they ponder were extensively discussed by Indian philosophers. These lectures will examine selected aspects of the debate over the self between Buddhist and non-Buddhist philosophers in classical India. The examination will try to do full justice to the philosophical content of the texts under scrutiny. It will also attempt to illustrate ways in which theories emerging from this debate might be worthy of consideration by contemporary researchers in philosophy and cognitive science.

Mercredi 26 janvier 2011 (salle M. et D. Lombard, 96 bd Raspail 75006 Paris) : Mark Siderits, "The Sense of Self and its Sources"

Mercredi 2 février 2011 (salle 7, 105 bd Raspail 75006 Paris) : Mark Siderits, "The Reflexivity of Cognition: subjectivity without a subject ?"

Lundi 7 février 2011 (salle 5, 105 bd Raspail 75006 Paris) : Mark Siderits, Other-illumination, Non-self and the Meaning of ‘I’

Synopsis, argument détaillé des quatre conférences et textes à l'appui:

http://ehess.philosophindia.fr/philosophie/80/

http://ehess.philosophindia.fr/philosophie/81/

Aires culturelles : Asie méridionale, Europe, Inde,

Suivi et validation pour le master : Semestriel

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Anthropologie sociale, ethnographie et ethnologie

Intitulé général : Anthropologie et histoire des sciences dans le monde indien

Renseignements : se référer au site web philosophindia.org qui est constamment mis à jour, pour toutes précisions utiles sur le programme et le calendrier.

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous.

Réception : sur rendez-vous demandé par courriel à l'enseignant.

Niveau requis : bien qu'ouvert à tous, ce séminaire d'indianisme s'adresse à des chercheurs, des étudiants très motivés et des auditeurs libres qui s'intéressent de près à l'Inde et à la philosophie professionnelle.

Site web : http://philosophindia.org

Adresse(s) électronique(s) de contact : zimmermann(at)ehess.fr

Compte rendu

La māyā, qui désigne les sortilèges de la nature et peut alternativement désigner une illusion délétère ou une fiction utile, l’ātman (le soi dans l’hindouisme) et l’an-ātman (le non-soi des bouddhistes) sont des points de vue sur l’expérience vécue. Pour le montrer, nous sommes partis de récits et de dialogues. La philosophie européenne, dominée par ce qu’on a appelé le « programme apophantique » des Grecs, a objectivé les énoncés en les libérant de leur contexte d’énonciation pour distinguer le vrai du faux. Notre démarche est, au contraire, de partir d’énonciations philosophiques ethnographiquement situées. L’écriture de la pensée, selon nous, est une écriture de la voix. La philosophie, pour nous, dépend d’un contexte historique, social, culturel, linguistique. Dans cette enquête nous avons rencontré cinq techniques d’écriture de la pensée : l’alternance entre dialogue et récit, les pensées rapportées au style indirect libre, la métalepse narrative (glissements d’un espace-temps à un autre), l’emploi des indexicaux (pronoms, adverbes, temps du verbe) et des noms propres comme embrayeurs vers la réalité virtuelle.
Une énonciation à la manière indienne est une supposition par laquelle nous nous projetons dans une réalité virtuelle ou fictive qui donne sens à la réalité observée. Les logiciens en sanskrit appellent arthāpatti une conclusion qui s’impose en pratique (inference from circumstances), la plus convaincante des inférences possibles (inference to the best explanation), que j’admets sans vérifier. L’exemple traditionnel des logiciens indiens est le suivant. Devadatta est obèse, mais il prétend ne jamais rien manger et à aucun moment de la journée on ne le voit manger. Comme il faut bien qu’il mange pour entretenir son obésité, je suppose que Devadatta mange la nuit. Une arthāpatti est une supposition nécessaire à l’interprétation d’une situation observée dans laquelle deux faits contraires sont tous les deux présents ; je dois postuler un troisième fait qui explique à la fois l’opposition et la présence des deux premiers. Dans les arthāpatti portant sur la conscience de soi, le troisième fait, non observé mais postulé, est de nature métaphysique. Pour expliquer le lien entre les actes accomplis dans cette vie et les heurs et malheurs subis dans une vie future, nous postulons l’existence d’une permanence de l’identité personnelle à travers la pluralité de ses réincarnations. C’est une supposition métaphysique. Ces suppositions, loin d’être certaines ou d’avoir valeur de vérité, sont simplement d’utiles fictions. Les conférences de Mark Siderits, professeur invité, sur le thème Buddhist Non-Self and the Nature of Awareness, faisaient contrepoint à notre analyse de la fiction utile.
Nous avons pris différents cas dans la littérature contemporaine. Pāṇḍavapuraṃ (1979) par exemple, livre-culte en malayalam, qui fait alterner les hallucinations de l’héroïne racontées au style indirect libre et la réalité de la vie ordinaire au Kerala, invite à philosopher à travers la fiction. Le temps du récit est ambigu ; il se situe dans les premiers jours de la maladie mentale, à un moment où l’imaginaire n’est pas encore figé dans l’objectivité du délire, moment privilégié où la fiction est un instrument de connaissance philosophique. L’alternance entre les pensées rapportées au style indirect libre (le rêve, le délire, les souvenirs fragmentés) et les petits faits vrais de la vie quotidienne illustre la doctrine du saṃsāra (la roue des réincarnations) : disparaître et réapparaître, d’une vie à une autre, d’un espace-temps à un autre espace-temps, de l’espace du dehors à l’espace du dedans. Le mari a pris la fuite pour revenir dans le délire de l’héroïne. Disparitions – prendre la fuite, abandonner sa femme et ses enfants, renoncer à sa position sociale et prendre la route ou simplement trouver la mort de quelque façon que ce soit – puis réapparitions dans un autre monde, la ville imaginaire de Pāṇḍavapuraṃ, ou dans le rôle d’un personnage de substitution, un amant visiteur (nous sommes chez les Nāyar du Kerala, modèle connu d’une société à maris visiteurs). Le lecteur est conduit à inverser le sens du regard qu’il porte sur cette histoire et considérer la réalité à partir du délire. Ce renversement du regard, que nous avons analysé sur bien d’autres exemples, résumait notre démarche tout au long de l’année.

Publication
• « Du phlegmon à l’azadirachtine. Représentations indiennes des maladies et bioprospection », dans Maladie et santé selon les sociétés et les cultures, sous la dir. de Maurice Godelier, Paris, PUF, 2011, p. 53–73.

Dernière modification de cette fiche : 24 mars 2011.

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