2010-2011

Histoire de la sexualité de l'Allemagne nazie

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Lundi de 15 h à 17 h (salle 10, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 22 novembre 2010 au 20 juin 2011. Pas de séances les 14 et 21 février. La séance du 20 juin se prolongera de 17 h à 19 h en salle 11.

Après avoir étudié l’année précédente la montée en puissance et l’installation du nazisme au pouvoir en scrutant le vécu et les pratiques des Allemands et Autrichiens ordinaires (victimes, spectateurs, exécuteurs), nous allons poursuivre cette histoire culturelle sous l’angle d’une histoire de la sexualité. En partant de l’empire colonial allemand et de sa politique sexuelle raciste, nous allons étudier l’implantation et le développement d’une politique eugénique sous la République de Weimar. Cette politique débouche sous le nazisme sur un culte racial hétéronormatif et l’exclusion et la persécution de tous ceux qui sont qualifiés de « déviants ». Cela n’empêche pas – même dans le cadre d’un génocide motivé par le racisme éliminatoire – les transgressions des règles et les violences sexuelles. Le séminaire se propose d’étudier l’histoire de la sexualité non seulement comme une histoire politique, mais aussi sous l’angle d’une histoire du quotidien et des genres qui aura des répercussions bien après 1945.





Programme :




22 novembre 2010 : Sexualité et nazisme : présentation et introduction du séminaire


29 novembre : De Windhoek à Nuremberg ? Sexualité et politique raciale dans les colonies allemandes (1884-1935)


6 décembre : La communauté du Peuple (Volksgemeinschaft) : intégration et exclusion


13 décembre : Le guerrier, l’amant, le père : une histoire des masculinités (1914-1945)



3 janvier 2011 : La persécution nazie des homosexuels et la commémoration dans l’après-guerre. Séance assurée par Régis Schlagdenhauffen

10 janvier : Homosexualité dans la Wehrmacht et la SS


17 janvier : Prostitution sous le nazisme


24 janvier : Naître ennemi. Les enfants de couples franco-allemands nés pendant la Seconde Guerre mondiale. Séance assurée par Fabrice Virgili


31 janvier : Le corps comme cible de violence. La persécution des Juifs de Berditschew et leurs stratégies de survie (1941-44). Séance assurée par Michaela Christ


7 février : Trier, classer, analyser : questions de sources


28 février : Nazi chic ? La politique de l’habillement (1933-1945)


7 mars : La vie sexuelle des femmes sur l’arrière du front (Heimatfront) 1939-1945


14 mars : La Wehrmacht sur le front de l’Est


21 mars : Ruth
Beckermann, « Jenseits des Krieges (Au-delà de la guerre) », film documentaire, Autriche 1996, (v.o. sous-titrée en français).
 

 

28 mars : La Wehrmacht sur le front de l’Est : les violences sexuelles. Entre tabou et défoulement

 

4 avril : Survivance et réinvention d'une esthétique fasciste? Le cas des clips de rock identitaire français sur youtube, Asia Buisson

 

2 mai :  "La violence vient-elle du peuple ? Une lecture croisée du livre de Michael Wildt et des journaux de Viktor Klemperer", Pol van de Wiel


9 mai : Déshabiller la police nationale française. Genre, "race" et sexualités ; élements pour une socio-histoire des discriminations dans la police (XXe, XXIe siecle), Amaro Roman


16 mai : Projection du film « Le portier de nuit » de Liliana Cavani, 1973 (115 min)

 

23 mai : « Neue Heimat » : Le recrutement des immigrants allemands pour la reconstruction de la France et la nouvelle domesticité, par Annie Ruderman

 

30 mai : Pour une réflexion autour du Portier de Nuit: itinéraires entre mystification et démystification du fascisme, Guiditta Bettinelli et Pietro Aldrobrandin



6 juin : La persécution des Tsiganes en Italie fasciste, par Licia Porcedda  
 

 

20 juin (double séance de 15 h à 19 h) :

  • La presse nazie : L’érotisation de la propagande, par Antoine Tricot
  • Sexualité et nazisme : dé-construction d’un mythe. L’exemple Lebensborn. Séance de clôture et vue d’ensemble

Aires culturelles : Allemandes (études),

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (hebdomadaire)

Mentions & spécialités :

Renseignements : Elissa Mailänder Koslov, Centre interdisciplinaire d'études et de recherches sur l'Allemagne (CIERA) 28, rue Serpente, Maison de la Recherche 75006 Paris, tél. 01 53 10 57 36 (jeudi et vendredi).

Niveau requis : ce séminaire proposera un tour d'horizon sur les recherches récentes du monde germanique en incluant aussi quelques travaux du monde anglophone. Il est ouvert à tous les étudiants intéressés et se déroulera en langue française.

Site web : http://cria.ehess.fr/document.php?id=1244

Adresse(s) électronique(s) de contact : mailaender(at)ciera.fr

Compte rendu

Après avoir étudié l’année précédente la montée en puissance et l’installation du nazisme au pouvoir en scrutant le vécu et les pratiques des Allemands et Autrichiens ordinaires (victimes, spectateurs, exécuteurs), nous avons poursuivi cette histoire culturelle sous l’angle d’une histoire de la sexualité. Dans ce séminaire nous avons étudié l’implantation et le développement en Allemagne nazie d’une politique sexuelle hétéronormative, homophobe, eugénique et raciste. Alors que pendant des décennies, la recherche s’est attardée à qualifier le régime nazi de répressif envers les femmes et hostile à la sexualité, nous avons vu que le nazisme a également utilisé la sexualité pour consolider sa politique auprès des Allemands ordinaires. Notamment il avait offert à tous ceux et toutes celles, qui n’étaient pas touchés par la persécution, la possibilité de vivre leur hétérosexualité en toute liberté voire dans le contexte de la guerre presque sans limite. Le but ne fut donc pas uniquement de réprimer la sexualité jugée déviante et « impure » mais aussi de la réinventer comme un privilège pour les membres de la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) nazie. Le séminaire s’est proposé donc d’aborder l’histoire de la sexualité non seulement comme une histoire politique, mais aussi sous l’angle d’une histoire du quotidien et des genres.
En partant de l’Empire colonial allemand avec sa politique raciste et de la politique eugénique sous la République de Weimar, nous avons étudié deux références clef de la politique de discrimination national-socialiste dont les lois de Nuremberg, proclamées le 15 septembre 1935, furent la base juridique. Outre l’exclusion et la persécution, ces lois qui proclamaient la « protection du sang et de l’honneur allemand » servaient également à une politique d’inclusion, notamment en inventant une homogénéité raciale et identitaire. Dès la prise de pouvoir, le régime nazi avait affirmé sa volonté intransigeante de restructurer la société allemande dans une optique biopolitique. Les lois de Nuremberg instaurèrent ainsi une société « d’apartheid » basée sur des critères racistes et antisémites, qui conduisit aux dérives les plus atroces de ce racisme biologique et social. Tous ceux et toutes celles qui n’étaient pas conformes aux normes se voyaient dépossédés de leurs droits et exclus de la société allemande nazie. Ces lois intervinrent aussi directement dans la sexualité quotidienne des citoyens et habitant du Reich en criminalisant toute relation sexuelle entre Aryens et Juifs comme « trahison de la race ». Dorénavant les tribunaux du peuple jugeaient les prétendus délits de « souillure de la race » (Rassenschande). Il s’agit ici d’un exemple qui illustre comment le régime réussit à diviser la société allemande en stigmatisant une partie de la population (homosexuels, prostitués, malades mentaux, Juifs et Tsiganes, etc.) comme « malade », « déviante » et « asociale » et en propageant l’idéal d’une communauté de sang « saine » et « pure ». Les uns subissaient la violence de ces nouvelles lois racistes, eugéniques et homophobes, soumis parfois à des stérilisations et castrations forcées, les autres profitèrent de cette politique raciste d’exclusion (politique nataliste, Lebensborn…). Tous ceux et toutes celles qui correspondaient aux normes raciales, sociales et eugéniques pouvaient dorénavant se définir comme membres à part entière de la communauté du peuple (Volksgemeinschaft), communauté élitiste et raciste.
Cependant, cette société nazie ne se forgea pas seulement du haut vers le bas. Tout au contraire, c’est sur des terrains ordinaires que l’on observe le plus clairement sa portée radicale et destructrice. L’exclusion des Juifs, des « asociaux » et des personnes dont la sexualité était considérée déviante permettait aux membres de la communauté du peuple nazie (Volksgemeinschaft) de se sentir partie prenante d’une élite. Certes, avec les lois de Nuremberg et les mesures de répression exécutées par les SA et SS, le régime nazi créa le cadre. Mais ce furent les Allemands ordinaires dans leurs vies quotidiennes qui affirmèrent, amplifièrent et parfois contestèrent cette politique d’exclusion. Que ce soit le carriérisme ou le zèle qui motivèrent un propriétaire, voisin ou concierge à dénoncer une relation amoureuse « criminelle » entre un Juif et une Allemande, que ce soit la préoccupation pour sa santé « mentale » qui encouragea une mère à déclarer l’homosexualité de son fils aux autorités nazies en espérant qu’il bénéficierait d’une « rééducation » dans un camp de concentration, ou encore une épouse aryenne qui, lasse de son mariage, profita de la nouvelle législation pour divorcer de son mari juif, signant ainsi son arrêt de mort. Les membres de la société nazie profitèrent tout de suite et de mille façons des mœurs nouvelles et des marges de manœuvre qui s’offraient à eux. Par des actes parfois anodins ou banals, les Allemands ordinaires s’approprièrent non seulement, en s’arrangeant avec le système politique, les nouvelles normes, mais ils contribuèrent aussi activement à forger cette communauté raciale en lui donnant un sens.
L’entrée en guerre le 1er septembre 1939 marqua un tournant dans plus d’un domaine. C’est dans le climat de guerre où, soudainement, tout devint possible, que se déploie toute la force destructrice de la politique sexuelle nazie. Tandis que la pulsion de mort et d’agression s’affiche sur le front de l’Est, le besoin avide et frénétique de développer les découvertes scientifiques mène, dans les camps de concentration, à des expériences morbides sur les êtres humains (gynécologie chirurgicale et recherches sur les hormones). La guerre menée au front de l’Est et l’occupation des territoires soviétiques étaient marquées par une violence et brutalité jusqu’alors sans pareille. Les violences sexuelles auxquelles les combattants se livrèrent expriment la jouissance de la toute-puissance et de la destruction. Le sadisme culmine dans les camps de concentration où certains SS se vouent au plaisir de l’humiliation. Les hommes allemands étaient tenus d’assumer leur rôle de soldats guerriers, attribuant aux femmes de nouvelles tâches. Que cela soit à l’arrière du front où, avec les quelques hommes restant, elles gèrent la quasi-totalité de l’administration de la vie, ou bien en mission, comme auxiliaires de la Wehrmacht et de la SS, ou comme surveillante des camps de concentration dans les territoires occupés, les femmes se voient confrontées à une vie active qui leur donne de nouvelles marges de manœuvres. Là aussi, on observe des changements dans les normes et les comportements. La politique national-socialiste qui déboucha sur un culte racial hétéronormatif et l’exclusion et la persécution de tous ceux qui sont qualifiés de « déviants » n’empêcha donc pas – même dans le cadre d’un génocide motivé par le racisme éliminatoire – des transgressions et violences sexuelles, commises notamment par les soldats de la Wehrmacht sur le front de l’Est.
La politique sexuelle nazie fut certainement répressive, mais il faut toujours se demander : répressive pour qui et pourquoi ? Pour consolider le pouvoir entre 1933 et le début de la guerre en 1939, le nazisme avait comme but principal de restaurer la loi et d’instaurer un ordre nouveau en propageant une politique de la famille et du mariage conservatrice (cf. le slogan Kinder, Kirche, Küche). C’est pour cela que pendant des décennies, la recherche s’est attardée sur ces questions en qualifiant le régime de répressif envers les femmes et hostile au sexe. Mais il ne faut pas oublier que le nazisme a également utilisé la sexualité pour consolider sa politique, notamment en offrant à tous ceux et toutes celles qui n’étaient pas touchés par la persécution de vivre leur hétérosexualité en toute liberté (relations pré- ou extra-maritales, enfants naturels, violences, etc.). Le but ne fut pas tellement de réprimer la sexualité, mais de la réinventer comme un privilège pour les membres de la « communauté du peuple nazi », selon un agenda raciste, élitiste et homophobe. Les douze années de règne national-socialiste et la guerre avaient profondément bouleversé la société allemande, hommes et femmes, et elles eurent des répercussions bien après 1945.

Dernière modification de cette fiche : 27 avril 2011.

EHESS (Siège), 190-198 avenue de France 75244 Paris cedex 13 - Tél : 01 49 54 25 25