Trajectoires du politique dans la Chine contemporaine

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

2e et 4e jeudis du mois de 17 h à 19 h (salle 7, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 8 décembre 2011 au 28 juin 2012. La séance du 8 décembre se déroulera en salle 2. La séance du 8 décembre est annulée, première séance le 12 janvier 2012. La séance du 12 avril se déroulera de 18 h à 21 h (même salle)

Après avoir brossé en 2010-2011 un panorama de travaux récents, le séminaire analysera en 2011-2012 les trajectoires politiques de la Chine contemporaine. Il s’agit moins de rendre compte du politique à l’intérieur d’approches séparées – historiques, sociologiques, juridiques, intellectuelles, géographiques, géopolitiques, économiques, etc. – que d’éclairer les traits marquants de la construction du politique en croisant les perspectives. En envisageant ainsi les recompositions du pouvoir et le passage à une configuration postrévolutionnaire, la restructuration des élites, du champ intellectuel et des idéologies (notamment les formes du nationalisme), les oppositions et les mouvements sociaux, ou encore la réorganisation des territoires, le séminaire se propose comme un lieu de débat où est mise en travail une approche politique non réductrice de la Chine d’aujourd’hui.

Mots-clés : Histoire, Politique,

Aires culturelles : Chine,

Suivi et validation pour le master : Obligatoire sur l'année (bi-mensuel)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Histoire - Histoire et civilisations de l'Asie

Intitulé général : Société, pouvoirs et processus politiques dans la Chine du XXe siècle

Renseignements : contacter les enseignants par courriel.

Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous.

Réception : sur rendez-vous.

Niveau requis : bonne connaissance de l'histoire et de la langue chinoises.

Adresse(s) électronique(s) de contact : yves.chevrier(at)ehess.fr, xiao-planes(at)wanadoo.fr

Compte rendu

Si l’on ne réduit pas le politique dans la Chine d’aujourd’hui aux mouvements sociaux, aux contestations, à l’opposition et au mouvement des idées, et si l’on ne se contente pas d’ajouter à ces espaces celui d’un pouvoir indifférencié, deux évolutions doivent être considérées en parallèle : l’une est la construction de l’État stricto sensu, l’autre la transformation du régime, sa « nationalisation » dans un processus de sortie de révolution. Toutes deux datent du tournant de l’après-Tian’anmen, lorsque Deng Xiaoping ne s’est plus contenté de relancer les réformes, mais a voulu passer de la déconstruction du maoïsme à la reconstruction de l’État et du régime. Sans que change le pouvoir du parti, le régime a changé d’État, et l’État, devenu finalité historique dans sa forme nation, de régime. Cette réinvention du communisme par l’État en lieu et place de la révolution ouvre deux paradoxes. Celui d’une institutionnalisation politique sans démocratie (mis en relief par Emmanuel Jourda dans une importante thèse soutenue en juillet 2012 sur les usages postrévolutionnaires du Front uni) ; celui de l’État faible face au régime fort (étudié par Paul Charon dans sa thèse sur les élections villageoises, qu’il rattache au state building plutôt qu’aux prodromes d’un changement démocratique, en soulignant les disparités territoriales de cette construction).
Nous avons exploré ce double paradoxe au travers de dynamiques sociales et politiques où se jouent à la fois la construction de l’État et la transformation du régime : le religieux, le droit, l’économie, en associant analyse au présent et approche historique (David Serfass a présenté sa thèse sur l’État chinois sous l’occupation japonaise, 1937-1945). L’approche classique des relations entre religion(s) et État, depuis la fin de l’empire, est rénovée par Ji Zhe (INaLCO, éditeur de « Religion, éducation et politique en Chine moderne », Extrême-Orient, Extrême-Occident, vol. 33, 2011), et Vincent Goossaert (CNRS, coauteur avec David Palmer de The Religious Question in Modern China, Chicago, Chicago University Press, 2011), qui mettent l’accent sur l’importante mue institutionnelle de l’époque républicaine. Héritière de cette histoire depuis qu’elle est sortie de la révolution, la Chine est aussi un monde de croyances au présent, où prolifèrent les formes anciennes et nouvelles d’une vie religieuse fragmentée. Cette fragmentation autorise une gouvernance associant, comme sous l’empire, des contrôles souvent souples (quand ils ne répriment pas des groupes jugés menaçants) à des formes d’administration déléguée : l’État veille et tient la force en réserve.
Après trente années de réformes, son profil dans l’économie n’est pas moins contrasté, mais le diagnostic le montre faible… face à lui-même. Contrairement à l’idée reçue qui veut qu’il se soit retiré, Marie-Claire Bergère (INaLCO) et Jean-François Huchet (INaLCO) montrent qu’il demeure l’acteur essentiel d’un capitalisme d’État : si l’on peut qualifier de « nationalisation » la mue politique du régime, le terme ne s’applique pas moins à la mue du système économique. Mais l’État, si présent dans le capitalisme des grandes entreprises et des banques, l’est trop peu au niveau local : du moins faut-il parler de deux réalités étatiques. Les gouvernements locaux, l’« État du bas », qui sont le fer de lance d’un prodigieux essor entrepreneurial territorialisé, ont peu d’égard pour les politiques et les équilibres voulus par l’« État du haut ». La surchauffe et le surinvestissement, les mauvaises créances, les productions de seconde zone, la spéculation foncière, sont des problèmes liés au profilage des réformes – autrement dit aux compromis de la construction étatique – qui s’ajoutent à ceux que l’État central doit affronter parce qu’il fait face, lui, à une exigence de cohérence (renforcer la régulation, développer le marché intérieur) et aux conséquences des compromis (salaires bas, « État social » délégué aux gouvernements locaux sous-financés).
Ce n’est pas le marché ou le capital qui font défaut à l’économie, c’est l’État. Comme pour le religieux, le compromis qui affaiblit la construction étatique a (ou pourrait avoir, en fonction de la croissance) des conséquences majeures mais, pour l’heure, c’est par le droit et les pratiques juridiques et judiciaires que l’exigence d’une construction allant au terme de sa logique étatique pose le plus directement la question du régime. Le binôme du droit et de l’État (Stéphanie Balme, CERI-FNSP, a analysé la nouvelle loi de procédure pénale qui entrera en vigueur en janvier 2013 ; Judith Bout le rôle des avocats de la défense dans le procès de la Bande des quatre, en 1981) rejoint ainsi ceux de l’économie et du social au centre des enjeux d’intérêts, des conflits de pouvoirs et des programmes d’action liés au changement de la société chinoise. Le droit n’est plus une question adventice – une forme de gouvernance plus élaborée – mais un creuset politique, doté de relais dans l’opinion ; et dans l’État-parti, où les partisans de l’« État légal » sont amenés à défendre des positions qui sont celles d’un État de droit face aux pratiques – et aux partisans – de l’État policier.
À la faveur de ses aléas et par le biais des dynamiques sociales qui vont de pair avec elle, la construction étatique laisse deviner les forces et les formes d’une évolution endogène (à l’État), qui fait de cette construction un vecteur du politique. La tentation est grande de miser sur elle afin d’éviter de changer le régime en un sens qui mettrait en cause le parti, mais cette tendance ne fait que renforcer le courant qui veut voir dans le nouvel État non seulement un meilleur instrument d’administration, mais une autorité normative supérieure. Au-delà des échéances de la fin de l’année 2012, l’État restera en question, et cette question sera celle du régime tout autant que celle de sa construction.

Publications

  • « Anti-tradition and democracy in China at the start of the twentieth century : National culture and the crisis of the Nation-State », dans China, Democracy and Law : A Historical and Contemporary Approach, sous la dir. de Mireille Delmas-Marty et Pierre-Étienne Will, Leiden-Boston, Brill, p. 377-457.
  • « Elusive democracy (1915-1937) », dans ibid., p. 459-539 (version revue des chap. 11 et 12 de La Chine et la démocratie, Paris, Fayard, 2007).

Dernière modification de cette fiche par le service des enseignements (sg12@ehess.fr) : 23 mars 2012.

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