2011-2012

« Visions de l’ayahuasca » : approche pluridisciplinaire des usages contemporains de l’ayahuasca

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

2e et 4e jeudis du mois de 19 h à 21 h (salle 4, 105 bd Raspail 75006 Paris), le 19 janvier 2012, puis du 26 janvier 2012 au 14 juin 2012. Séances supplémentaires le 3 mai et le 7 juin (même heure, même salle)

Le terme « ayahuasca » désigne à la fois une plante précise (Banisteriopsis caapi) et la préparation aqueuse dont elle est l’ingrédient. Cette boisson aux puissants effets psychoactifs et émétiques est utilisée dans l’ensemble du bassin amazonien à des fins initiatiques, thérapeutiques ou divinatoires et constitue un outil central des chamanismes de la région. La consommation de l’ayahuasca exerce depuis une quinzaine d’années un attrait grandissant auprès des occidentaux, à l’origine d’un véritable « tourisme chamanique » qui a fait naitre des relations d’une intensité inédite entre l’Amazonie et le reste du monde, modifiant profondément le paysage culturel et économique de la région.

L’internationalisation de l’usage de l’ayahuasca et son appropriation par les sociétés occidentales à des fins récréatives, thérapeutiques ou spirituelles ne se font toutefois pas sans heurts : celles-ci apparaissent au contraire comme hautement problématiques. Au cœur de la controverse, la capacité de l’ayahuasca à « changer la vie » du consommateur. C’est en effet sur cette capacité de transformation du consommateur que se fondent à la fois les espoirs d’un usage thérapeutique ainsi qu’une vive inquiétude touchant d’éventuelles dérives, notamment sectaires. Ces difficultés s’expriment dans la diversité des statuts juridiques réservés à l’ayahuasca par les pays nouvellement concernés par sa consommation. En 2005, les autorités françaises ont ainsi pris la décision de classer l’ayahuasca au tableau des stupéfiants.

Remède aux maux de l’occident pour certains, dangereux stupéfiant « sectoidal » pour d’autres, l’ayahuasca provoque chez tous un incontestable intérêt. Nous nous attacherons ici à rendre compte de cet intérêt en formulant les questions et enjeux soulevés par les usages contemporains de l’ayahuasca en vue de contribuer à l’élaboration collective d’un examen rigoureux et dépassionné de ces pratiques et de leurs implications pour nos sociétés.

La méthode adoptée pour cet atelier, inspirée du complémentarisme disciplinaire (Devereux 1972), consistera en l’étude des usages contemporains de l’ayahuasca par l’emprunt des points de vues, des méthodes et des outils propres à différents champs (anthropologique, thérapeutique, philosophique, artistique, juridique, politique etc.) qui font surgir chacun des problématiques spécifiques et différenciées. Notre travail consistera ainsi en l’examen successif des multiples dimensions impliquées par les usages contemporains de l’ayahuasca, dont les significations seront saisies une à une en vue d’en évaluer les apports et les limites, de les éclairer et de les féconder par le contact de l’altérité disciplinaire. Il s’agira donc ici d’articuler -et non de fusionner- des problématiques, des méthodes et des perspectives pour explorer les significations, les questions, les enjeux et les problèmes qui jaillissent des usages contemporains de l’ayahuasca.
Ces problématiques seront abordées tout au long du semestre de printemps (Janvier-Juin) et permettront la rencontre d’intervenants provenant de différentes disciplines. Plusieurs intervenants ou discutants dialogueront dans chaque séance sur un thème commun. Chaque intervenant présentera une courte intervention en lien avec le thème indiqué. S'ensuivra un temps de problématisation collectif, entre les intervenants puis en interaction avec la salle. Ce travail constituera le cœur de ce séminaire qui se veut avant tout un atelier de problématisation collective autour de l’ayahuasca et de ses usages contemporains.

Programme

Séance 1 : (19 Janvier) : «L'ayahuasca et l'occident, histoire d'une rencontre problématique »
Dans cette première séance programmatique, nous tenterons de rendre compte de l’intérêt que suscitent l’ayahuasca et ses usages auprès de scientifiques, thérapeutes et artistes occidentaux en faisant l’histoire de la relation qu’entretient l’occident avec l’ayahuasca et en dressant un panorama des grandes questions que suscite l’apparition de l’ayahuasca dans les représentations et les pratiques occidentales.

  • Martin Fortier (étudiant en Philosophie, ENS/Paris I) : «Mise en perspective du cas de l’ayahuasca : une histoire du psychédélisme »
  • Frederick Bois-Mariage (ethno-pharmacologue) : « Ayahuasca et Occident : l’histoire d’une rencontre »
  • David Dupuis (doctorant en Anthropologie, EHESS-Collège de France) « Problématiques de l’ayahuasca »

Séance 2 : (26 Janvier) : « Qu’est-ce qu’une approche interdisciplinaire de l’ayahuasca ? »
Afin de poursuivre l’ouverture de notre séminaire, nous aborderons ici une question méthodologique majeure, en interrogeant la pertinence, la possibilité et les modalités concrètes d’une approche interdisciplinaire de l’ayahuasca et de ses usages contemporains. Quelles sont les limites de l’approche unidiscplinaire ? En quel sens l’étude de l’ayahuasca appelle-t-elle à une rencontre des disciplines ? Comment cette dernière peut-elle s’opérer concrètement dans le champ de l’étude de l’ayahuasca ?

  • Frederick Bois-Mariage (ethno-pharmacologue) « Pour une approche interdisciplinaire de l’ayahuasca » »

Séance 3 : (9 Février) : « L’ayahuasca parle aux français : plantes psychotropes et tourisme chamanique»
Pourquoi la consommation de l’ayahuasca suscite-elle un tel engouement depuis une quinzaine d’années auprès des occidentaux et tout spécialement des français? Que vont y chercher ces derniers, et que disent-ils y trouver ? En quel sens est-il légitime de désigner ces pratiques comme « touristiques » ? Dans quelle mesure cet intérêt s’inscrit-il dans des schémas narratifs connus comme le primitivisme ? Nous tenterons d’éclairer ces questions en confrontant le tourisme chamanique développé en Amazonie péruvienne aux pratiques gravitant autour d’autres plantes psychotropes (iboga et champignons psilocybes), qui conduisent les occidentaux en un autre « ailleurs », notamment en Afrique et en Amérique centrales.

  • Jean-Loup Amselle (Anthropologue, Directeur d'études à l'EHESS, rattaché au Centre d'études africaines (CEAf) et rédacteur en chef des Cahiers d'études africaines) : « Tourisme chamanique et primitivisme : perspectives générales »
  • Nadège Chabloz (docteur en anthropologie (EHESS) : « L'émergence d'un tourisme chamanique au Gabon autour du bwiti et de l'iboga »
  • David Dupuis (doctorant en anthropologie, EHESS, Paris) : « L’ayahuasca parle aux français : tourisme chamanique en Haute Amazonie péruvienne »
  • Marcos Garcia de Teresa (étudiant en sciences sociales –ENS-EHESS, Paris / UAM-I, Mexico) : « A la recherche des champignons magiques : entre le rituel et le marché »

Séance 4 : (23 Février) : Imaginaires de l’ayahuasca
Nous dédierons cette séance au regard d’artistes (romancier, cinéaste, plasticiens) sur l’expérience de l’ayahuasca. Dans quelle mesure cette dernière a-t-elle influencé leurs pratiques artistiques et leur créativité ? Quelle relation l’expérience de l’ayahuasca entretient-elle avec ce que l’occident à nommé « l’imaginaire » ?

  • Laurence Caruana (artiste plasticien, romancier et essayiste)
  • Jan Kounen (cinéaste)
  • Tom Verdier (romancier)

Séance 5 : (8 Mars) : « Qu'est ce que l'ayahuasca? Ontologie d'une plante psychoactive »

Il s’agira de traiter du problème qui consiste à déceler ou établir la nature de certaines plantes psychotropes dites « de pouvoir » (dites aussi « enthéogéniques », « magiques », « maîtresses », etc.). C’est-à-dire des plantes psychoactives utilisées traditionnellement dans des rituels chamaniques, de guérison, religieux ou « spirituels » – au sens large du terme. La formulation d’une amorce de réponse à ce problème ontologique et conceptuel oppose d’emblée une approche réductionniste – selon laquelle la nature de ces plantes serait saisie essentiellement par leur composition chimique et, éventuellement, par l’effet causal que cette composition a sur le cerveau et sa physiologie – à une approche relationnelle ou holiste – d’après laquelle la nature de ces plantes dépasserait de loin leur seule composition chimique et leurs seuls effets causaux et inclurait, entre autres, les états modifiés de conscience (EMC) auxquels l’utilisation de ces plantes donne lieu. À leur tour, ces EMC seraient déterminés par la situation (i.e. les set et setting de l’utilisateur) ainsi que par le but et le contexte social et culturel d’utilisation. En défendant une approche décidément écologique et énactive (relationnelle, donc), je viserai à montrer que l’identité et la compréhension de la nature de ces plantes est arbitraire et incomplète si l’on considère seulement la constitution matérielle de celles-ci.

  • Juan C. Gonzalez, Docteur en Philosophie et Sciences cognitives (CREA-Ecole Polytechnique), professeur de Philosophie à l'Université d'Etat de Cuernavaca (Mexique).

Séance 6 : (22 Mars) : Usage rituel de l’ayahuasca, expérience mystique et institution religieuse

L’ayahuasca est souvent présentée comme une substance à même de provoquer une expérience « mystique » et une conversion spirituelle chez le consommateur. Quelle proximité l’expérience de l’ayahuasca entretient-elle avec l’expérience mystique, dans quelle mesure la consommation de la plante peut elle devenir le support de pratiques spirituelles voire religieuses ? C’est à ces questions que nous tenterons de répondre, en privilégiant ici l’étude des cultes brésiliens contemporains (UDV, Santo Daime, etc.)

  • Clara Novaes (psychologue clinicienne à la clinique de La Borde, docteure en psychologie) : « Paysage religieux de l´ayahuasca dans le Brésil contemporain »

Séance 7 : (5 avril) : «Comment le rituel informe-t-il l'expérience de l'ayahuasca? »

Nous présenterons ici une étude, depuis une perspective anthropologique, des rituels réalisés au sein de la clinique Takiwasi (Amazonie péruvienne), caractérisés par l’usage de l’hallucinogène ayahuasca. Ces rituels, caractéristiques du «néochamanisme » semblent être à même de modifier en profondeur le système de croyances et de représentations du participant, qui vit souvent ces expériences à la manière d'une transformation et d'une guérison. Celui-ci voit son identité se transformer sous l'influence des actions rituelles, à force de productions rituelles -notamment sonores- extrêmement codifiées et aptes à engendrer un nouveau rapport au monde, à l'autre et à soi-même, qui se traduisent par le déploiement d'un nouveau réseau de relations humaines et sur-naturelles. Notre objectif consiste en l’édification d’un modèle de compréhension des vecteurs par lesquels les techniques rituelles étudiées, appuyées sur un ensemble de savoirs, créent et stabilisent des croyances et représentations .Il s’agira par là de présenter nos travaux de recherche doctorale et d’esquisser les bases d’un programme de recherche portant sur la structuration de l’effet psycho-pharmacologique de l’ayahuasca au moyen d’actions rituelles déterminées.

  • David Dupuis (doctorant en Anthropologie -EHESS, rattaché au Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Collège de France- et au Centre d'Etudes Interdisciplinaire du fait religieux -EHESS)

Séance 8 : (12 avril) : De l’usage thérapeutique de l’ayahuasca

Les occidentaux recourent souvent à l’ayahuasca à la manière d’une « médecine » : nombreux sont les consommateurs qui vantent en effet les vertus supposément thérapeutiques de cette plante, qui restent contestées par les autorités sanitaires. Qu'est ce à dire? Si l’ayahuasca est souvent présentée comme un catalyseur du psychisme, à même d’accélérer et de faciliter le travail psychothérapeutique, notamment dans le traitement de la dépression, de l’anxiété ou de l’addiction, le bien fondé de ces effets "thérapeutiques" est régulièrement remise en question. Nous tenterons ici de rendre compte de l’état de la recherche sur la question, en interrogeant la signification et la pertinence de la représentation de l’ayahuasca comme outil thérapeutique.

Intervenants :

  • Dr Adrien Altobelli (médecin psychiatre)
  • Dr Étienne Garrigue (médecin addictologue)

Séance 10 (10 mai) : Visions d’ayahuasca, connaissance de l’ayahuasca : que donne à voir l’ayahuasca ?

Il s’agira ici d’introduire les bases d’un programme de recherche en épistémologie de la vision produite par la consommation d’ayahuasca. Alors que l’Occident s’est d’abord construit sur la conjonction de la parole et de l’écriture, délaissant quelque peu le véhicule de la vision : les concepts de la pensée occidentale tranchent ainsi avec l’éloignement, l’exotisme et le supposé « grotesque » des concepts de la tradition chamanique. Un immense champ s’ouvre donc pour une épistémologie de la vision dans le cadre atypique du chamanisme, dont nous esquisserons ici les bases. Le thème de la vision perçue comme véhicule de la connaissance apparaît ainsi comme la problématique épistémologique majeure liée au champ de recherche que constitue l’ayahuasca. Les curanderos péruviens aiment ainsi à dire de l’ayahuasca qu’elle est une plante « maîtresse », « enseignant » par le biais des visions qu’elle procure au consommateur. Qu’est-ce à dire ? En quel sens la consommation de l’ayahuasca permet-elle au sujet d’accéder à une « connaissance »? Quel est le statut épistémologique de cette dernière ? Qu’enseigne donc l’ayahuasca ?

Frederick Bois Mariage (ethno-pharmacologue)

Séance 11 (24 mai) : Le concept d'hallucination à l'épreuve de l'expérience psychédélique

Résumé de l'intervention : http://www.scribd.com/doc/94235331/Seminaire-EHESS-Resume-Le-concept-d-hallucination-a-l-epreuve-des-experiences-psychedeliques.

Martin Fortier (étudiant en Philosophie, ENS / EHESS)
 

Séance 12 : (7 Juin) : Retour sur le classement de l'ayahuasca
L’internationalisation de l’usage de l’ayahuasca et son appropriation par les sociétés occidentales apparaîssent comme hautement problématiques. Ces difficultés s’expriment dans la diversité des statuts juridiques réservés à l’ayahuasca par les pays nouvellement concernés par sa consommation. En 2005, les autorités françaises ont ainsi pris la décision de classer l’ayahuasca au tableau des stupéfiants. Nous reviendrons au cours de cette séance sur le classement de l'ayahuasca et les éléments qui l'ont motivé.

Dr Michel Mallaret, Président de la CNSP (Commission nationale des stupéfiants et psychotropes)

Séance 13 (14 Juin) : Les dangers de l’ayahuasca

L’internationalisation de l’usage de l’ayahuasca et son appropriation par les sociétés occidentales à des fins récréatives, thérapeutiques ou spirituelles ne se font pas sans heurts mais apparaissent au contraire comme hautement problématiques. Au cœur de la controverse, la supposée capacité de l’ayahuasca à « changer la vie » du consommateur. C’est ainsi qu’une vive inquiétude touchant d’éventuelles dérives -notamment sectaires- autour de l’usage de l’ayahuasca se sont manifestés très tôt en France. Le rapport 2009 de la Miviludes renouvelait son appel à la vigilance envers les dérives du “néochamanisme”, présentant notamment l’ayahuasca comme susceptible de favoriser l’assujetissement et la manipulation mentale. Nous tenterons au cours de cette séance de faire l’état des lieux de cette question.

Guy Rouquet (fondateur et président de l’association « Psychothérapie Vigilance »)

Adresse(s) électronique(s) de contact : david.dupuis2(at)gmail.com

Dernière modification de cette fiche par le service des enseignements (sg12@ehess.fr) : 21 mai 2012.

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