Les cultures de la célébrité (1700-1860)

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

1er, 3e et 5e jeudis du mois de 16 h à 18 h (ENS, salle d'Histoire, 45 rue d'Ulm 75005 Paris), du 15 novembre 2012 au 6 juin 2013

Ce séminaire propose d’explorer les mutations sociales et culturelles des Lumières à travers une réflexion sur les mécanismes de la célébrité. Pour cela, j’ai proposé l’an dernier de distinguer différentes formes de notoriété (gloire, réputation, célébrité) afin de comprendre précisément l’émergence de cette nouvelle figure qu’est « l’homme célèbre » dans l’espace public du XVIIIe siècle. L’hypothèse qui guide cette enquête est que la célébrité est une forme de grandeur sociale, fondamentalement ambivalente, qui correspond à la nouvelle culture urbaine démocratique et sécularisée des Lumières.
Cette année nous reviendrons, dans une perspective historique plus large, sur les origines de la culture de la célébrité et ce qui la distingue du phénomène traditionnel de la gloire mais aussi de la sainteté, puis nous étudierons précisément certains mécanismes de la célébrité au XVIIIe siècle (biographies, culture visuelle, correspondances, visites) ; enfin, nous consacrerons plusieurs séances à l’épanouissement romantique de la célébrité, au XIXe siècle, notamment autour des figures de Goethe et Byron et jusqu’à Garibaldi.
 

Mots-clés : Histoire,

Aires culturelles : Europe,

Suivi et validation pour le master : Bi/mensuel annuel (24 h = 6 ECTS)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Histoire - Histoire et civilisations de l'Europe

Intitulés généraux :

  • Antoine Lilti- Histoire et historicité des Lumières
  • Renseignements : par courriel.

    Direction de travaux d'étudiants : sur rendez-vous.

    Réception : sur rendez-vous.

    Adresse(s) électronique(s) de contact : antoine.lilti(at)ehess.fr

    Compte rendu

    Pour la deuxième année du séminaire, nous avons d’abord rappelé les notions mises en place l’an dernier pour spécifier cette forme moderne de la notoriété qu’est la célébrité, et ne pas la réduire, comme on le fait trop souvent, au fait d’être « très connu ». Nous avons notamment repris et affiné la distinction entre la gloire, la réputation et la célébrité. La gloire désigne une renommée universelle et posthume, de forme mémorielle ; la réputation, une notoriété locale, résultant de la socialisation des jugements des pairs, voisins, amis ; enfin, la célébrité correspond à une forme nouvelle de notoriété, qui émerge au XVIIIe siècle, dans le contexte de l’élargissement des chaînes de réputation, du développement de l’imprimé et de la commercialisation de la culture. La culture de la célébrité est ainsi indissociable de l’existence d’un public, au sens de Gabriel Tarde, c’est-à-dire d’un ensemble d’individus qui éprouvent leur contemporanéité en s’intéressant aux mêmes objets au même moment. Le ressort de la célébrité n’est pas l’admiration, comme dans le cas de la gloire, mais la curiosité, ce lien puissant qui associe un public à l’objet de son intérêt et parfois de son attachement. Cette curiosité n’est pas toujours admirative et est rarement unanime : il existe des criminels célèbres. Mais elle se traduit presque toujours par un renversement du public et du privé. La curiosité publique porte avec une vivacité particulière sur la vie privée des personnes célèbres qu’elle transforme en spectacle, tandis que l’attachement des fans est indissociable d’un lien personnel, d’ordre intime, même s’il s’agit d’une intimité à distance et unilatérale, en grande partie fantasmée. Enfin, la célébrité n’est pas seulement une réputation étendue, car elle ne repose plus sur l’évaluation et l’estime, mais sur la curiosité et l’empathie. Entre la réputation et la célébrité, comme entre la gloire et la célébrité, la distinction n’est pas seulement de degré, elle ne se laisse pas déduire du nombre de gens qui connaissent une personne. Elle est d’une autre nature.
    Un premier ensemble de séances a cherché à approfondir les mécanismes propres qui ont permis l’émergence d’une culture de la célébrité. Le développement des nouvelles concernant les personnes célèbres dans la presse, les biographies de contemporains ou le genre des vies privées, la circulation des images d’hommes et de femmes célèbres, sous forme de portraits, de gravures, de figurines, de statuettes, ou même d’objets décoratifs, tous ces éléments de l’histoire sociale et culturelle des Lumières contribuent à nourrir une intense curiosité publique pour la vie de quelques personnes célèbres, issues du monde du spectacle, de la culture ou de la bonne société. On peut dire, presque sans exagérer, que beaucoup de traits qui semblent caractériser nos sociétés hyper-médiatiques se mettent en place dans la deuxième moitié du siècle : la concentration des revenus sur quelques vedettes, les mécanismes publicitaires, le commerce des portraits de célébrité, la presse à scandale, le courrier des fans.
    Un second ensemble de séances a porté sur les relations entre charisme et pouvoir. L’hypothèse poursuivie était la suivante : la « pipolisation » de la vie politique, comme on dit aujourd’hui, loin d’être un signe de la dépolitisation contemporaine, était-elle, dès l’origine, la concession du charisme politique aux mécanismes de la démocratie d’opinion ? Trois études de cas nous ont retenus : Marie-Antoinette, Washington et Mirabeau. Le dossier des critiques pré-révolutionnaires contre Marie-Antoinette a été repris sous l’angle de la célébrité de la reine, de son goût pour la mode et de son rejet des formes les plus traditionnelles du cérémonial de cour. L’extraordinaire célébrité de George Washington révèle l’importance accordée par le premier président américain à son image publique et le consensus, parmi les pères de l’Indépendance, sur la nécessité de donner au peuple américain une figure fédératrice à admirer. Toutefois, cette célébrité reste conçue assez classiquement, sous la forme de la réputation du gentilhomme et du militaire, d’une part, à travers la figure du héros national, de l’autre. Toute autre est la trajectoire de Mirabeau, qui transforme une célébrité sulfureuse d’écrivain à scandale et d’aristocrate déchu, à la fin de l’Ancien Régime, en une immense popularité politique, au début de la Révolution. Le cas de Mirabeau, confronté à celui de Bonaparte que nous avions étudié l’an dernier, a permis de s’interroger sur les origines révolutionnaires de la popularité, concept symétrique, dans le champ politique, de celui de célébrité, dans le domaine culturel.

    Publications

    • « Rabelais est-il notre contemporain ? Histoire intellectuelle et herméneutique critique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2012/5, n° 59-4 bis, p. 65-84.
    • « Rousseau ou le piège de la célébrité », L’histoire, n° 382, décembre 2012, p. 64-75.

    Dernière modification de cette fiche par le service des enseignements (sg12@ehess.fr) : 15 octobre 2012.

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