Pragmatisme et sciences sociales : un état des lieux

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Vendredi de 9 h à 11 h (salle du Conseil A, R-1, bât. Le France, 190-198 av de France 75013 Paris), du 11 janvier au 29 mars 2013. La séance du 22 mars aura exceptionnellement lieu en salle M. et D. Lombard, RdC, 96 bd Raspail 75006 Paris

Le pragmatisme est de retour, comme en témoigne l'immense regain d'intérêt dont ce courant de pensée jouit en Europe, aux États-Unis et jusqu'en Chine ou au Japon. En France, l'intérêt pour le pragmatisme semble toucher la philosophie, mais plus qu'ailleurs, les sciences sociales. Depuis le milieu des années 1990, cette catégorie a servi de source d’inspiration d’entreprises d’une grande diversité, mais aussi de caution, non sans confusion. Ce séminaire aura pour finalité de faire le point sur la réception de la philosophie pragmatiste dans les sciences sociales. Il se proposera d'interroger la singularité de cette réception dans le monde francophone, mettant à l'épreuve l'hypothèse que peut-être, les sciences sociales connaissent un « moment pragmatiste ».

Pour ce faire, le séminaire s’interrogera sur ce qui a été lu, pris ou laissé, dans les textes des classiques (Peirce, James, Mead et Dewey) et éventuellement, de contemporains (Joas, Rorty, Bernstein, Putnam, Shusterman). Quels thèmes ont été retenus – l’expérience, l’action, l’enquête, la croyance, le pluralisme, le public ou l’éthique ? Quels ont été les modalités et les enjeux de ce processus de réception et d’application ? Qu’est-ce qui a été dit et fait de ces textes, qu’est-ce qu’on leur a fait dire et qu’est-ce qu’ils ont permis de faire ? En quoi la démarche pragmatiste s’éprouve-t-elle dans des manières de s'engager dans des enquêtes d’histoire ou de sciences sociales ? Cette exploration sera en particulier l’occasion de mener un travail d’éclaircissement de la différence entre les catégories de « pragmatisme », « pragmatique » et « praxéologie ».

Un certain nombre de séances seront consacrées par les organisateurs du séminaire à faire le point sur les usages du pragmatisme dans leur domaine ou leur réseau de recherche. D’autres accueilleront des chercheurs en philosophie ou en sciences sociales, qui viendront présenter leurs travaux, en se focalisant sur les enjeux du pragmatisme dans leur propre démarche et en mettant en valeur la façon dont ils se sont approprié des concepts et des arguments dans leur travail d’enquête. Cela permettra, de situer dans l’espace francophone les lieux où le pragmatisme a pu laisser son empreinte, souvent par des voies inattendues…
 

Mots-clés : Philosophie, Politique, Sociologie,

Aires culturelles : Amérique du Nord, Europe, France,

Suivi et validation pour le master : Hebdomadaire semestriel (24 h = 6 ECTS)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Sociologie

Intitulés généraux :

  • Alexandra Bidet- pas d'intitulé par défaut
  • Daniel Céfaï- Sociologie des problèmes publics et des mobilisations collectives
  • Renseignements : contacter Guillaume Braunstein , Institut Marcel-Mauss, Centre d'étude des mouvements sociaux, bureau 555, 190-198 av de France 75013 Paris, tél. : 01 49 54 25 86.

    Direction de travaux d'étudiants : pour toute information, adresser un courriel à danielcefai(at)hotmail.com. Un projet de 10 pages et un rendez-vous seront exigés.

    Réception : les auditeurs intéressés par ce séminaire doivent envoyer un courriel à : danielcefai(at)hotmail.com.

    Niveau requis : séminaire ouvert aux étudiants en master et doctorat.

    Adresse(s) électronique(s) de contact : guillaume.braunstein(at)ehess.fr

    Compte rendu

    Ce séminaire était le fruit d’un pari. Il s’agissait de mettre ensemble des chercheurs en sciences sociales qui se réclament, de manières diverses, d’un héritage du pragmatisme et de faire le point sur ce qui a été lu, pris ou laissé, dans les textes des classiques Peirce, James, Mead et Dewey. Quels thèmes ont été retenus : l’expérience, l’action, l’enquête, la croyance, le pluralisme, le public, l’éthique ? Quels ont été les modalités et les enjeux de ce processus de réception et d’application ? Qu’est-ce qui a été dit et fait de ces textes, qu’est-ce qu’on leur a fait dire et qu’est-ce qu’ils ont permis de faire ? En quoi la démarche pragmatiste s’éprouve-t-elle dans des manières de s’engager dans des enquêtes et des analyses d’histoire ou de sciences sociales ?
    Ce séminaire a été une belle entreprise collective. Nous y avons abordé une série d’auteurs et de thèmes, autour de corpus de textes transmis avant chaque séance à la cinquantaine de participants. Dans un exercice collectif d’introduction, nous avons d’abord présenté nos itinéraires et mis en regard nos perspectives respectives, amorçant un travail d’éclaircissement de la différence entre les catégories de « pragmatisme », « pragmatique » et « praxéologie ». La première séance a été consacrée à la controverse classique entre J. Dewey et W. Lippmann, souvent présentée comme un moment de cristallisation de l’opposition entre un projet de démocratie participative et un éloge de la Realpolitik et de l’expertise. Une autre lecture en a été tentée. Puis, Antoine Hennion a explicité sa notion d’attachement, en en retraçant une généalogie jamesienne et en l’étendant de son terrain initial sur les musiciens amateurs à d’autres formes d’engagement comme le plaisir du vin, la pratique du sport, la dépendance aux drogues ou le soin des autres. Après quoi, Daniel Cefaï est revenu sur la figure d’Isaac Joseph, l’un des premiers en France à avoir été confronté au pragmatisme à travers son importation de la sociologie de Chicago. À la fin de sa vie, il oscillait entre d’une part, une réflexion sur le public, sur la place de l’enquête en démocratie et sur la possibilité d’une ethnographie coopérative, et d’autre part, une interrogation plus jamesienne sur le pluralisme des croyances et la coexistence ethnique, religieuse et culturelle. La séance suivante, organisée par Joan Stavo-Debauge, était consacrée à une enquête en cours sur les différents lieux de bataille du créationnisme évangélique et sur les critiques du libéralisme politique menées sous la bannière du « post-sécularisme ». Dewey, en particulier « A Common Faith », a été appelé à la rescousse pour remettre en perspective ces tentatives d’ébranler la « raison publique ». Roberto Frega a ensuite tenté de cerner quelques-uns des éléments clefs du rapport entre pragmatisme et sciences sociales : la place privilégiée que le pragmatisme fait au social en tant que catégorie philosophique ; l’orientation empirique et expérimentale qu’il impose à la démarche philosophique ; la conception symétrique du rapport entre philosophie et sciences sociales ; l’impulsion donnée, enfin, par le pragmatisme à un véritable practice turn en philosophie. La semaine suivante, Francis Chateauraynaud est venu expliciter la matrice pragmatiste d’un certain nombre de ses recherches en sociologie des controverses et des débats publics. Si cette posture était encore irréfléchie du temps où il élaborait sa réflexion sur les lanceurs d’alerte, elle est assumée comme telle depuis le milieu des années 2000. Il a ainsi exposé quelques-uns des points forts de sa théorie de l’argumentation et de la balistique sociologique. La semaine suivante, Louis Quéré et Cédric Terzi ont raconté comment leur intérêt pour la « structure de l’expérience publique » les a conduits, en recourant à Dewey, à ressaisir une dimension politique de l’analyse ethnométhodologique. L’appréhension de l’ordre social comme un « accomplissement pratique », observable et descriptible, recoupée avec une réflexion sur les problèmes publics, invite à rendre compte des expériences normatives en jeu dans la coproduction de l’ordre public. A été esquissé le projet d’une enquête « praxéologique » sur l’État. Alexandra Bidet a pisté l’empreinte du pragmatisme dans les études ethnographiques sur le travail, d’abord dans la sociologie de Chicago autour d’E. C. Hughes, A. Strauss ou H. S. Becker, puis dans l’écologie des activités et les workplace studies, via E. Goffman et H. Garfinkel et plus récemment, dans l’étude des organisations que D. A. Schön ou dans des tentatives plus récentes, comme sa propre enquête sur l’engagement au travail. Dans la même veine, Daniel Cefaï est, lui aussi, revenu sur la sociologie à Chicago après la Seconde Guerre mondiale pour comprendre d’une part, quelles lectures les étudiants de l’époque faisaient de G. H. Mead, avant qu’il ne devienne le héros de l’interactionnisme symbolique, d’autre part, pour esquisser une conception des mondes sociaux, des groupes de référence et des processus d’institutionnalisation, en reprenant les travaux de Strauss, Becker et T. Shibutani. Manuel Boutet a après quoi réfléchi sur les différents articles que R. E. Park a consacrés à la presse, à son fonctionnement comme espace professionnel, à son rapport avec le déploiement de l’opinion publique et à sa place centrale dans l’expérience démocratique. Dans la dernière séance, Joëlle Zask a enfin examiné le passage chez le dernier Dewey du concept d’« expérience » à celui de « culture » et a montré, en retour, les relations du pragmatisme et de l’anthropologie culturelle de Boas à Sapir.

    Publications
    Daniel Cefaï

    • Traduction originale, édition critique et postface, Erving Goffman, Comment se conduire dans les lieux publics. Notes sur l’organisation sociale des rassemblements, Paris, Economica, 2013 (collection « Études sociologiques »).
    • « L’ordre public. Micropolitique de Goffman », postface de E. Goffman, Comment se conduire dans les lieux publics. op. cit., p. 209-290.
    • « Public, socialisation et politisation : Mead et Dewey » dans La théorie sociale de George Herbert Mead, sous la dir. de A. Cukier et E. Debray, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2013, p. 342-368.
    • « L’expérience des publics : institution et réflexivité. Sur la sociologie des problèmes publics 1/2 », EspacesTemps.net, mis en ligne le 4 mars 2013.
    • « Opinion publique, ordre moral et pouvoir symbolique. Sur la sociologie des problèmes publics 2/2 », EspacesTemps.net, mis en ligne le 8 avril 2013.
    • «¿ Que es la etnografia ? Debates contemporáneos. Primera parte. Arraigamientos, operaciones y experiencias de la encuesta », Persona y sociedad, janvier-avril 2013, XXVII, 1, p. 101-120.
    • «¿ Que es la etnografia ? Segunda parte. Inscripciones, extensiones y recepciones de la encuesta », Persona y sociedad, septembre-décembre 2013, XXVII, 3, p. 1-23.
    • « Grande exclusão e urgência social : Cuidar dos moradores de rua em Paris », dans Contemporânea, sous la dir. de G. Feltran, 2013, 3, 2, p. 265-286.
    • Avec Édouard Gardella, « Droit de réponse. Enquêter sur les formes de la raison pratique. Une réponse à la recension par Patrick Bruneteaux de L’Urgence sociale en action. Ethnographie du Samusocial de Paris (Paris, La Découverte, 2011) », Revue française de science politique, 2013, vol. 63, n° 3-4, p. 785-788.
    • « Urban Ethnography : A Reader. Review of Richard E. Ocejo (ed.), Ethnography and the City : Reading on Doing Urban Fieldwork, New York et Londres, Routledge, Taylor & Francis Group, 2013 », Metropolitiques, 2013 (en français et en anglais).

    Dernière modification de cette fiche par le service des enseignements (sg12@ehess.fr) : 31 janvier 2013.

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