SAUPÉ, Yvette (éd.), Les Frères Perrault et Beaurain, Les murs de Troye ou l'origine du burlesque, livre I. Texte établi, présenté et annoté par Yvette Saupé. Tübingen, Gunter Narr Verlag (« Biblio 17 », vol. 127), 2001, 115 p. Compte rendu de Claudine Nédélec, paru dans Papers on French Seventeenth Century Literature, vol. XXIX, N°56 (2002), p. 278-280.

 

Cette réédition du chant I des Murs de Troye, publié en 1653 sous les noms des frères Perrault (Nicolas, Charles et Claude, selon les Mémoires de Charles Perrault), et de Beaurain, qui joua auprès de Charles un rôle ambigu à la fois de compagnon et de directeur d'études, a le mérite de rendre accessible un texte rare (il fait cependant partie des textes numérisés de la BnF), et important à plus d'un titre.

Elle démontre d'abord que, contrairement à un poncif critique très tôt constitué, Scarron n'est pas le seul, au xviie siècle, à avoir produit des travestissements qui aient quelque mérite, et que ces travestissements n'ont pas forcément pour modèle unique le démarquage d'une œuvre précise ; les Perrault partent d'un fait mineur de la mythologie grecque (Apollon et Dionysos construisant pour le roi de Troie les murailles qui seront celles qui arrêteront les conquérants grecs dans l'Iliade ; on comprend que ce sujet ait intéressé une famille qui a eu « la folie des bâtiments », p. 18), pour le développer, l'amplifier, le réécrire « en burlesque », non sans y introduire quelques traits de satire des mœurs et de satire littéraire… L'objectif avoué (en préface) de ce travestissement n'est en effet pas uniquement de faire rire de la discordance parodique introduite dans le texte mythologique, mais de représenter, sur le mode plaisant et par la pratique, une réflexion métatextuelle sur la poésie burlesque, objet et sujet d'une « mode » contestée et problématique, depuis ses premières réussites, chez Saint-Amant et Scarron, jusqu'à son utilisation dans les textes pamphlétaires de la Fronde. Certes, ce faisant, les frères Perrault, non sans quelque habileté, s'inscrivent dans cette mode ; il n'empêche qu'on trouve là des jugements esthétiques réfléchis et cohérents.

Le texte est soigneusement édité et annoté, certains points de l'introduction sont bien vus : ainsi de l'analyse des procédés mis en œuvre pour travestir (p. 32-43), et surtout de l'attention portée au « seuil » (p. 20-31), composé (selon une constante des travestissements burlesques, parodiant en cela certaines procédures des recueils poétiques) de nombreux poèmes d'éloges attribués à tel ou tel nom littéraire du moment, ce qui dessine le « milieu » socio-littéraire dans lequel entendaient s'inscrire les Perrault, même si ces poèmes liminaires furent ensuite avoués comme des « exercices de style à la manière de », parodies de parodistes.

Mais on peut regretter parfois les traces d'une vision un peu trop doxique des choses, avec quelques incohérences curieuses lorsque la réalité des textes oblige à remettre en cause cette doxa. Ainsi, pourquoi écrire, à propos des « œuvres burlesques de jeunesse » (l'idée qu'il s'agit d'œuvres de jeunesse revient à plusieurs reprises) des trois frères (la parodie du chant VI de l'Enéide, le chant I et le chant II des Murs de Troye) : « ainsi ces œuvres burlesques, contemporaines de la Fronde, sortes de jeux d'étudiants lettrés, sont-elles restées inédites, parce que la mode du burlesque était passée. » (p. 13). La mode du burlesque a-t-elle vraiment passé après la Fronde ? Ce n'est pas si sûr, puisqu'on peut encore, en 1653, publier Les Murs de Troye. Quant à des œuvres « de jeunesse » ? Quand les frères Perrault écrivent leur premier travestissement, que M. Soriano (Le Dossier Charles Perrault, Paris, Hachette littérature, 1972) date de l'année 1649, si Charles et Nicolas ont respectivement 25 et 21 ans, Claude en a tout de même 33, ce qui n'est plus l'âge d'un étudiant, même de nos jours… Et si l'on ne publie pas ce texte effectivement « à la limite » (de la vulgarité, en particulier), cela n'empêche pas de se « faire connaître » : Perrault rapporte qu'une des plaisanteries de ce chant VI (qui touche au religieux, puisqu'il s'agit de l'enfer) eut l'heur de plaire à Cyrano de Bergerac, qui voulut en connaître les auteurs, ce qui prouve qu'ils avaient pris soin de faire circuler le manuscrit, autre forme de « publication » disponible, et parfois aussi efficace que l'imprimé. Bref, cela a toutes les allures d'une « entrée en littérature », du côté de l'innovation, et dans un contexte de concurrence : il s'agit de devancer Scarron (qui a commencé son Virgile travesti en 1648). Si les Mémoires lient ce premier essai au second (« cet ouvrage nous donna occasion de faire celui des Murs… » : parce qu'il eut quelque succès ?), ils « omettent » de signaler que quatre ans se sont écoulés, que la Fronde s'achève, et que nos jeunes gens n'en sont plus tout à fait : les enjeux sont donc à la fois les mêmes (« réussir » en littérature) et autres… Quant au chant II, qui, selon Charles, n'est que du seul Claude, et qui a vraisemblablement été écrit après 1653, c'est-à-dire par un homme d'au moins 40 ans, il me paraît impossible de le qualifier d'œuvre de jeunesse. Il est très souhaitable qu'une prochaine livraison nous donne à relire ce texte d'après le manuscrit conservé à l'Arsenal, car il contient à la fois une intéressante étude critique du burlesque, séparant le mauvais du bon, qui remplit ainsi en partie le programme métatextuel annoncé dans la préface du chant I, et des prises de positions extrêmement fermes dans la querelle des Anciens et des Modernes (en particulier contre Homère), qui le rendirent peut-être impossible à publier vers 1654, mais qui nourrirent incontestablement le Perrault (Charles) « moderne » des Parallèles (trente ans plus tard - non sans déclencher de violentes réactions critiques).

Comme le dit ailleurs Y. Saupé (p. 30 par exemple), travestir la littérature antique n'était donc vraiment pas pour les Perrault un jeu un peu iconoclaste de potaches, un « canular d'étudiants » (p. 44), mais un « coup d'essai littéraire » (p. 30), première manifestation d'une position de « modernes » à laquelle Charles (et les autres) n'a cessé de rester fidèle, quitte à ne l'exprimer « officiellement » que lorsque cela lui a paru recevable.

Il est dommage donc que cette édition n'aille pas jusqu'au bout de sa logique. Il faudrait cesser de considérer le burlesque seulement comme le lieu d'un jeu avec la culture reçue (ce qu'il est aussi, bien sûr), pour admettre qu'il est vraiment (sérieusement) au xviie siècle le lieu de prises de position esthétiques, peu « classiques » évidemment, du côté de la critique, par la parodie, des modèles antiques, et du côté d'une position distanciée vis-à-vis du pouvoir que l'on sert. Car le rapport, complexe et souvent ambigu, du burlesque avec l'esprit de fronde (et des Perrault avec celui-ci) demanderait aussi plus ample informé : si, comme le dit M. Fumaroli (La Querelle des Anciens et des Modernes, Paris, Gallimard, « Folio classique », 2001, préface), Perrault devint un commis fidèle du pouvoir royal, s'il y a incontestablement moins d'implications politiques directes (on peut en supposer de plus masquées, p. 44-47) dans Les Murs de Troye que dans le chant VI de L'Enéide, et si la réflexion esthétique sur le burlesque tend à le dissocier de ses utilisations partisanes et d'un sens idéologique subversif, comment Perrault peut-il célébrer dans les Parallèles à la fois Louis le Grand et le burlesque, qui contient toujours une dimension subversive, dans la confusion des hiérarchies (lexicales, sociales, politiques, littéraires) dont il use, et abuse ?

 

A paraître dans Papers on French Seventeenth Century Literature.

 

 

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