L’ancrage local du Campus Condorcet étudié par des géographes et leurs étudiant·es

Dans la perspective de l’installation de l’EHESS sur le Campus Condorcet, l’architecte-urbaniste Beatriz Fernández et la géographe Marie-Vic Ozouf-Marignier ont mené une enquête sur l’ancrage local du Campus dans le territoire post-industriel et populaire d’Aubervilliers et Saint-Denis.

Rencontre avec Beatriz Fernández, maîtresse de conférences de l’EHESS et membre du laboratoire Géographie-cités, et Marie-Vic Ozouf-Marignier, directrice d'études de l'EHESS et membre de Géographie-cités.

 

Pourquoi vous êtes-vous intéressées au Campus Condorcet ?

Nous nous y sommes intéressées pour deux raisons. La première est d’ordre intellectuel. Le Campus Condorcet est un bel exemple de métropolisation, c’est-à-dire de la tension qui peut naître entre les grands enjeux stratégiques de la capitale parisienne et l’inscription des projets qu’elle porte dans les territoires qui la bordent, habités par une population hétérogène. Nous voulions voir comment, dans le cas de Condorcet, peuvent se rencontrer la vocation internationale du Campus, les attentes de la population locale et l’histoire du tissu urbain.

La seconde raison a une ambition pédagogique. Nous souhaitions former à l’enquête de terrain des étudiantes et étudiants issus de différentes formations de l’EHESS. Cette année nous avons eu des étudiant·es provenant des mentions Territoires, Espaces, Sociétés (TES), Anthropologie, Sociologie générale et Études sur le genre, ainsi que du master Erasmus Mundus Tema+ et du diplôme de l’EHESS. Ce sont des formations qui nécessitent des enquêtes de terrain. Chacune amène sa méthodologie : une des entretiens, une autre des analyses ethnographiques ou encore l’étude de documents d’urbanisme et de cartes. En travaillant ensemble, les étudiant·es ont ainsi pu croiser leurs méthodes de recherche et s’enrichir mutuellement.

 

Comment s’est déroulée l’enquête ?

Le but de cette enquête était de saisir le(s) point(s) de vue et les perceptions des acteurs locaux, d'interroger la tension entre l'ancrage local et métropolitain de ce projet urbain. Il s’agissait de questionner les différents acteurs locaux (élu·es, technicien·nes, habitant·es, responsables des équipements, etc.) Ce premier volet d’une enquête vouée à se poursuivre s’est concentré sur trois aspects de la fabrique des métropoles contemporaines.

Les quinze étudiant·es se sont donc réparti·es en trois groupes. Le premier avait pour sujet le changement social et urbain. Il s’agissait de voir de quelle manière le Campus contribuait à la montée en gamme du quartier, sinon de la commune, et comment il s’inscrivait à la fois dans une logique métropolitaine et une autre locale.

Le deuxième groupe s’est intéressé aux enjeux éducatifs et aux attentes de la jeunesse et plus précisément sur les interactions possibles entre le Campus et le tissu éducatif local. Dans ce cadre, les étudiant·es ont interrogé des professeur·es et des élèves de lycée, des responsables des services jeunesse des collectivités territoriales, ainsi que des responsables au niveau de l’académie de Créteil.

Enfin, le troisième groupe a travaillé sur la préservation du patrimoine et le renouvellement des formes urbaines, en cherchant à savoir si l’installation du Campus s’intègrerait aux vestiges de cette banlieue industrielle et populaire ou si, au contraire, elle détruirait les éléments architecturaux qui subsistent.

La restitution des travaux s’est traduite par trois posters scientifiques accrochés à l’École (dans les halls du 54 et du 105 boulevard Raspail, à Paris). Certaines et certains des étudiants, Antoine Gosnet, Lancelot Hamelin, Aline Martello et Marina Montaner, ont fait part de leurs travaux lors de la table ronde sur l’ancrage local du Campus Condorcet organisée pour la semaine de la rentrée, le 10 octobre 2019, et disponible en vidéo. Cette table ronde a permis d’ouvrir la discussion en présence du président de l’EHESS, Christophe Prochasson, avec Nour-Eddine Skiker, responsable du service jeunesse à la Ville d'Aubervilliers. Le 23 octobre, les résultats de cette enquête ont donné lieu à une demi-journée d’études qui s’est tenue sur le Campus Condorcet et qui a réuni étudiant·es, chercheur·es, acteurs et élu·es du territoire.

 

Que peut apporter l’EHESS à son nouveau territoire ?

Tout d’abord, parmi les membres du Campus Condorcet, l’EHESS est l’un des établissements qui pourvoit le plus d’étudiant·es. Les acteurs locaux, en attente de ce public, espèrent nombre d’interactions avec ces nouvelles et nouveaux résident·es.

Ils espèrent également que les chercheur·es les aideront à répondre à certains problèmes sociaux, tels le faible taux de jeunes qui poursuivent dans l’enseignement supérieur, et spatiaux, comme les dynamiques de changement qui affectent cette portion de territoire incluse dans le Grand Paris. L’interdisciplinarité de l’École pourrait peut-être les y aider.

De manière générale, il faudra nous demander comment faire lien avec notre nouveau territoire. L’EHESS devra mener un vrai travail de vulgarisation scientifique et interagir avec ce nouveau monde socio-économique.

 

Que peut apporter en retour ce territoire à l’École ?

En nous installant à Aubervilliers, nous avons l’occasion d’amorcer des échanges très attendus avec les acteurs locaux, avec qui les interactions pourraient être plus fortes que dans le VIe arrondissement de Paris.

Le Campus Condorcet se situe dans un territoire distancié du monde universitaire et notamment de la recherche, où le nombre d’étudiant·es inscrit·es en université est assez faible et le taux de pauvreté l’un des plus élevé d’Île-de-France. Nous aurons ainsi l’opportunité de combler la distance qui sépare ces jeunes des études supérieures où peu d’entre eux s’orientent. En retour, ces jeunes pourront nous apporter de nouveaux points de vue et d’autres axes de recherche. L’enjeu majeur consistera à adapter notre discours et nos pratiques à ce territoire et à témoigner d’une certaine ouverture sur les modalités de cet échange. C’est aussi l’un des territoires les plus jeunes d’Île-de-France, ce qui ouvre de nouvelles perspectives très riches pour l’EHESS en termes de partenariats avec les acteurs locaux. Par ailleurs, la diversité linguistique (plus de 100 langues présentes sur le territoire de Plaine Commune) permet d’imaginer des interactions possibles aussi bien avec nos étudiant·es qu’avec les chercheur·es travaillant sur des aires culturelles.

Enfin, au niveau culturel, c’est un territoire très riche, avec le théâtre de la Commune notamment ou encore l’importance des arts de la rue. Les anciens entrepôts industriels sont aujourd’hui des lieux de tournage. Des centres de recherche, comme le Centre de recherches sur les arts et le langage (Cral), pourraient nouer de fructueux partenariats, de même que la direction de l’image et de l’audiovisuel (DIA) de l’EHESS.

 

Quels obstacles peut rencontrer l’EHESS ?

Il existe un risque de coupure physique entre le Campus et le centre-ville, avec un effet-bulle possible sur le site. Côté Aubervilliers, le site est bordé par des secteurs tertiaires et de stockage et le canal Saint-Denis, pas encore aménagé pour les piétons. Le quartier des grossistes, le canal et le bruit constant constituent de vraies barrières. Côté Saint-Denis, à l’ouest, se trouve un quartier résidentiel avec lequel nous pourrions tisser davantage d’interactions. Malheureusement, non loin de là, l’autoroute et la voie ferrée sont une autre barrière rendant difficile l’accès.

Dans les plans prévus de Plaine-Commune, il existe le projet de faire évoluer la ville et le quartier autour de Condorcet. La traversée du canal et le lien avec le centre d’Aubervilliers sont prévus, mais cela nécessite du temps.

L’EHESS doit surtout faire l’effort d’aller à la rencontre de la ville et de ses habitant·es et ne pas vivre le Campus comme un isolat autosuffisant.