Un dimanche interminable. Ce que le Covid-19 fait aux demandeurs d’asile

« Tu es réservé pour un grand Lundi ! – Bien parlé, mais le Dimanche ne finira jamais », peut-on lire dans le Journal de Kafka. Comme le précise Benjamin Fondane dans Le Lundi existentiel, l’interminable dimanche ne nous empêche pas d’attendre « un grand lundi », un lundi existentiel ! Avec le confinement, l’ensemble des administrations et des instances qui accueillent et évaluent les demandes d’asiles, est fermé jusqu’à nouvel ordre. Les entretiens auprès de l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) et les recours à la CNDA (Cour nationale du droit d’asile) sont tous annulés. Par annonce du 22 mars 2020, l’Ofii (Office français de l’immigration et de l’intégration) suspendait l’accès à sa plateforme téléphonique, empêchant désormais tout dépôt de demande d’asile en Île-de-France. Devant cet arrêt généralisé, les demandeurs d’asile se doivent de repousser, encore, le moment où ils pourront raconter leur parcours et espérer bénéficier d’une protection. Le temps prend une tournure inédite, il n’est ni rapide, ni lent, mais suspendu. Laissant apparaître les contours d’une angoisse singulière, bien différente de ce qui se jouait jusque-là.

Partant d’entretiens téléphoniques recueillis dans deux Huda (Hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile) en Île-de-France, je constate rapidement que le confinement a des effets particuliers sur les demandeurs d’asile et semble provoquer des réactions décuplées de repli et de détresse. Les hébergements sont collectifs, plus rarement individuels. Ces espaces d’accueil provisoire, nous pourrions les définir comme des « hétérotopies de déviation », dans le sens foucaldien. Par « hétérotopie », Michel Foucault évoque la localisation physique d’une utopie, un espace concret qu’habite un imaginaire (une cabane d’enfant, un théâtre…). Il utilise également ce concept pour évoquer la mise à l’écart dans un territoire singulier, comme les maisons de retraite, les asiles ou les cimetières, il parlera alors d’hétérotopie de déviation. Autrement dit « des lieux que la société ménage dans ses marges, dans les plages vides qui l’entourent » (Foucault, 2009, p. 26) pour y installer une population qui par son âge, sa situation sanitaire ou, dans notre cas, un agglomérat entre une étrangeté et une absence de légitimité administrative, est reléguée aux frontières symboliques et réelles de la cité

Avant le 16 mars, ces hommes et ces femmes étaient déjà dans une forme de confinement, comme on peut le comprendre en lisant les travaux de Carolina Koblinsky (2009). Elle évoque « des corps en attente » confiés dans des centres d’accueils et soumis à des pratiques de contrôle qui affectent l’autonomie des personnes. Cependant ce confinement, consubstantiel à l’accueil des migrants, est plutôt une sorte de nœud paradoxal entre enfermement et protection, circulation et contrôle. Avec les nouveaux enjeux sanitaires liés à cette épidémie de coronavirus, la chambre ou l’appartement dans lesquels résident ces demandeurs d’asile prend une forme nouvelle. Nous assistons à une modification structurelle de cette « hétérotopie » : « Ça ne va pas, ça ne va pas du tout. Quand il fait nuit c’est comme si j’étais en prison en Guinée. J’ai la sensation d’entendre le gardien qui me dit que c’est ici que je vais mourir ». Un autre résident me dit : « ici c’est comme la prison, chaque jour je prends le Doliprane mais ça ne fait rien. J’ai quitté l’Afrique et maintenant ici aussi c’est les problèmes. On va faire comment ? On va aller où ? Le corona il est partout dehors, dans tous les pays. C’est comme si j’étais bloqué ».

Presque l’ensemble des entretiens s’articule autour du fait qu’il n’y a plus de lieu. La chambre est devenue le monde et le monde c’est la chambre. Je perçois des écarts très massifs entre les entretiens avant le 16 mars et ceux qui suivront la période de confinement. La chambre est devenue un double espace où, protégés, les résidents ne se désagrègent pas moins. Un double mouvement qui est accentué par une règle, sous forme de menace : « Restez chez vous ». « Avant, on pouvait sortir un peu, faire du sport et oublier les problèmes. Maintenant c’est la chambre tout le temps, la nuit est comme le jour et le jour est comme la nuit ». La chambre ou l’appartement sont présentés comme des remparts contre le coronavirus, mais deviennent aussi le théâtre d’un enfermement insupportable tant il réactive de façon massive les expériences d’emprisonnements vécues dans le pays d’origine ou en Libye. La chambre est alors l’épicentre du monde. Elle juxtapose, de façon terrifiante, l’expérience carcérale et l’accueil en France. Dans cette superposition, Ahmed m’explique avoir peur « que le monde se termine », comme si de façon métaphorique le lieu d’habitation risquait de se transformer en cercueil.

Plusieurs résidents l’ont dit : « maintenant il y a le virus partout, il n’y a plus d’endroit pour fuir ». La pandémie atrophie tout horizon et donne à la territorialité une tonalité singulière. Car les épidémies contaminent les corps mais aussi les espaces, rendant difficile la projection dans un lieu refuge. Pour les demandeurs d’asile, le territoire est une conception fondamentale, il est la raison ultime qui permettrait au corps de vivre. Lorsque, pour de multiples raisons, on a été contraint de quitter son pays, il est impératif de trouver une nouvelle territorialité où inscrire son corps. Mais l’épidémie actuelle contamine l’ensemble des espaces et verrouille toutes les instances qui permettraient de faire avancer la demande d’asile. Même si les travailleurs sociaux font un effort considérable pour expliquer la situation, il est difficile de contenir de telles angoisses et de libérer les demandeurs d’asile de la crainte de voir leur situation ne plus jamais se résorber. Un résident m’explique parfaitement l’état dans lequel il se trouve : « une chambre c’est normalement fait pour se reposer, mais là on ne peut plus. Il y a une agitation, des bruits, les gens ont peur […] Avant on pouvait sortir et faire du sport, maintenant, il faut une attestation, et puis il y a trop de police et ça fait peur quand ils te demandent un papier. Sans papier, tu es un homme sans liberté, je peux même dire que tu n’es plus un humain. […] La situation, elle peut te rendre fou […] et puis tu te dis que tu ne peux pas aller ailleurs car ailleurs c’est pareil qu’ici. Le monde entier est comme ici. Ça fait peur ».

Par ailleurs, la suspension des rendez-vous administratifs a pour effet d’aplatir la courbe du temps et d’augmenter une sorte d’errance où « le jour ressemble à la nuit ». Une fracture de la temporalité qui empêche toute possibilité de projection et par là-même d’existence. Beaucoup de résidents me parlent d’une oisiveté insupportable (« il n’y a rien à faire ») et ceux qui s’étaient engagés dans des activités extérieures, comme le soutien d’autres migrants à la rue par la distribution de denrées alimentaires ne le peuvent plus. Être un corps utile permet de lutter contre l’anomie. Lorsque l’inutilité et l’absence de maîtrise du temps se rencontrent, on observe une effraction sur le corps même. Ce dernier en enclos dans une chambre a parfois bien du mal à penser à un lundi existentiel. Un lundi qui permettrait d’apaiser ce long et douloureux dimanche que rien ne semble contenir.

Pour les demandeurs d’asile, le confinement était déjà de rigueur bien avant le 16 mars. Cependant, avec la crise du Covid-19 il a pris une tournure nouvelle et sans doute plus massive. Il semble atrophier davantage l’horizon et empêche le corps de rêver à un territoire. Le temps est comme fracturé, « sans promesse ni espoir ». La chambre devient une salle d’attente où, pour reprendre le vers d’Adam Zagajewski, « il fallait attendre toute une vie pour naître ».

 

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A propos de l'auteur: 

Psychologue clinicienne et doctorante en anthropologie sociale, Hinde Maghnouji prépare une thèse sous la direction de François Pouillon (Imaf) sur "La prostitution au Maroc de l'indépendance à nos jours"