Les racines africaines d'un pays qui s'imaginait blanc

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Le meurtre de George Floyd a suscité l’indignation du monde entier. Les médias s’en sont fait l’écho et la République argentine n’a pas fait exception. Cependant, malgré les progrès de l’historiographie et l’activisme des organisations locales afrodescendantes au cours des dernières décennies, certains commentaires sur les réseaux sociaux continuent de prétendre qu’il n’y a pas de problèmes de racisme en Argentine parce qu’il n’y avait pas de population africaine réduite en esclavage, ou que, s’il y en avait, elle était très peu nombreuse, fut bien traitée et libérée après la révolution d’indépendance. Ceux qui soutiennent ces affirmations affirment que cette minorité de la population aurait « disparu » à cause du métissage, s’intégrant sans problème à la nouvelle nation. D’autres l’attribuent aux épidémies ou à son engagement dans les armées indépendantistes et dans les luttes civiles.

Bien que l’on ne puisse nier que ces facteurs ont influé sur la diminution du poids des Africains et des Afrodescendants dans la population totale de l’Argentine au cours de la seconde moitié du XIXe siècle – surtout si l’on tient compte de la grande immigration européenne entre 1880 et 1914 –, le déni de la présence noire montre la durabilité d’un imaginaire collectif qui a été construit et encouragé par l’élite libérale du XIXe siècle. Leur projet de « modernisation » associait la culture européenne à la civilisation, dénonçait l’Américain comme barbare et arriéré et promouvait un processus d’invisibilisation des Africains et des Afrodescendants, qui, selon les intellectuels du dernier quart du XIXe siècle, avaient déjà « disparu ». L’Argentine était ainsi représentée comme une nation « blanche », formée par des descendants d’immigrants européens.

Qu’en est-il de l’insignifiance supposée des esclaves dans la vice-royauté du Río de la Plata et de la « disparition » de leurs descendants ? Des études démographiques ont montré que le pourcentage des Africains et des Afrodescendants dépassait 50 % de la population dans certaines provinces du Río de la Plata à la fin de la période coloniale et qu’environ 30 % de la population de Buenos Aires était « mulâtre » et noire en 1810. Dans cette province, le recensement de 1838, deux décennies après l’indépendance, enregistre environ un quart de la population comme « mulâtre » (parda y morena).

En revanche, l’esclavage n’a été légalement aboli dans la Confédération argentine qu’en 1853, lorsque la Constitution nationale a été promulguée. Dans la province de Buenos Aires – qui s’était séparée de la Confédération en 1852 –, la mesure ne fut effective que lorsque celle-ci ratifia la Constitution en 1860. Le commerce d’esclaves africains avait été interdit par le gouvernement révolutionnaire en 1812 mais, pour ne pas affecter le droit à la propriété et parce qu’il considérait que les esclaves n’étaient pas encore prêts pour la liberté, la « liberté des ventres » ne fut décrétée qu’en février 1813. Cela impliquait que les fils et les filles des mères asservies étaient considérés à partir de cette date comme libres. Ils devaient vivre avec leurs employeurs (les maîtres de leur mère) jusqu’à l’âge de 20 ans, travaillant gratuitement jusqu’à l’âge de 16 ans. Malgré le fait que, dans de nombreux cas, les familles se sont battues pour ne pas être séparées, en poursuivant les autorités ou en soustrayant les enfants à leurs employeurs, la condition des hommes et des femmes affranchis (libertos) était, dans la pratique, similaire à celle des esclaves, puisqu’ils étaient soumis au patronage et pouvaient être vendus ou cédés. De même, environ 3 000 Africains réduits en esclavage ont été capturés lors d’opérations de corsaires pendant la guerre contre le Brésil en 1826-1828 puis confiés à des « patrons » avec le statut dégradé d’affranchis (libertos).

Dans les premières décennies postérieures à l’indépendance, la plupart des Africains et des Afrodescendants ont exercé des professions à faible revenu et ont été soumis à des réglementations et des pratiques spécifiques qui les ont racialisés et ostracisés en fonction de leur ascendance d’esclave ou de la couleur de leur peau. Ils étaient périodiquement recrutés dans les armées, car, à plusieurs reprises, le gouvernement fit valoir qu’ils avaient une « dette » envers le pays qui leur aurait accordé leur liberté. En outre, on se méfiait de leur comportement en matière de vol et de vagabondage, on contrôlait leurs pratiques sociales en les obligeant à s’affilier à des associations en fonction de leur « nation africaine » et à suivre un ensemble de règles, comme celle d’être enrôlés exclusivement dans des bataillons « de couleur » ou, pour les filles qui le pouvaient, de s’inscrire dans des écoles « de couleur ». Les baptêmes, mariages et décès étaient enregistrés dans des livres paroissiaux séparés.

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les recensements ont cessé d’enregistrer la « couleur », rendant ainsi les personnes d’origine africaine invisibles. Cependant, dans les années 1870 et 1880, certains d’entre eux ont joué un rôle important dans la sphère publique, en formant des sociétés d’encouragement ou d’organisation du carnaval et en publiant des journaux. Malgré cela, la seule possibilité d’intégration au projet national hégémonique était le blanchiment et l’homogénéisation culturelle. Par conséquent, dans un processus complexe d’interrelation de la discrimination raciale et de classe au XXe siècle, les Afrodescendants en sont venus à être perçus comme des étrangers, tandis que le mot « noir » a commencé à être utilisé pour désigner ceux qui n’étaient pas blancs, qu’ils soient descendants d’Africains ou de peuples indigènes, mais aussi habitants des quartiers populaires et principalement les pauvres.

 

Las raíces africanas de un país que se imaginaba blanco 

El asesinato de George Floyd ha generado indignación a nivel mundial. Los medios de comunicación se han hecho eco de ello y la República Argentina no ha sido la excepción. Sin embargo, a pesar de los avances en los estudios históricos y el activismo de las organizaciones de afrodescendientes locales en las últimas décadas, algunos comentarios que en las redes sociales continúan afirmando que en Argentina no existen problemas de racismo porque no hubo población africana esclavizada, o que, si la hubo fue muy poca, bien tratada y liberada luego de la revolución de independencia. Así, quienes sostienen estas afirmaciones argumentan que esta pequeña porción de la población habría “desaparecido” debido al mestizaje, integrándose sin problemas a la nueva nación. Otros lo adjudican a las epidemias o a su participación como soldados en las guerras de independencia y civiles.

Aunque no se puede negar que estos factores influyeron en la disminución del peso de los/as africanos y afrodescendientes en el conjunto de la población de Argentina en la segunda mitad de siglo XIX – sobre todo teniendo en cuenta la gran inmigración europea entre 1880 y 1914 – la negación de la presencia negra pone en evidencia la perduración de un imaginario colectivo que fue construido y fomentado por la elite liberal decimonónica. Su proyecto “modernizador” asoció la cultura europea a la civilización y denostó lo americano como barbarie y atraso, llevando a cabo un proceso de invisibilización de los africanos y afrodescendientes, quienes según los intelectuales del último cuarto del siglo XIX ya habían “desaparecido”. De este modo, se representó a la Argentina como una nación “blanca”, formada por descendientes de inmigrantes europeos.

Actualmente se ha discutido la poca importancia de los/as esclavizado/as en el virreinato del Río de la Plata y la “desaparición” de sus descendientes. Estudios demográficos han contabilizado porcentajes de africanos y afrodescendientes superiores al 50% en algunas provincias para fines del período colonial y aproximadamente un 30% de población parda y morena en Buenos Aires para 1810. En esta última provincia el censo de 1838, dos décadas después de la independencia, registró aproximadamente un cuarto de la población como parda y morena.

Por otro lado, la esclavitud recién fue abolida legalmente en la Confederación Argentina en 1853 a partir del dictado de la Constitución Nacional, y en la provincia de Buenos Aires – que en 1852 se había separado de la Confederación – cuando aceptó dicha Constitución en 1860. La trata de africanos/as esclavizados/as había sido prohibida por el gobierno revolucionario en 1812 pero, para no afectar el derecho de propiedad y porque consideraban que los esclavizados/as no estaban todavía preparados para la libertad, se decretó la “libertad de vientres” en febrero de 1813. Ésta implicó que los hijos e hijas de madres esclavizadas a partir de esa fecha, eran considerados como libertos/as y debían vivir con sus patronos/as (los amos/as de su madre) hasta los 20, trabajando de manera gratuita hasta los 16 años. A pesar que en numerosos casos sus parientes lucharon por recuperarlos/as, demandando incumplimientos ante la justicia o directamente sustrayéndolos de sus patronos/as, la condición de los libertos/as en la práctica fue similar a la de los esclavizados/as, ya que su patronato era vendido y traspasado entre distintas personas. Asimismo, alrededor de 3000 africanos/as esclavizados/as fueron capturados en operaciones de corso durante la guerra contra Brasil en 1826-1828 y fueron distribuidos entre “patronos” aplicándoles el mismo régimen de libertos.

En las primeras décadas luego de la independencia, la mayoría de africanos y afrodescendientes trabajaban en las ocupaciones de menos ingresos y eran sujetos a normativas y prácticas específicas que los racializaban y otrerizaban a partir de su ascendencia de esclavizados/as o por su color de piel. Eran reclutados en los ejércitos periódicamente, ya que en varias oportunidades el gobierno adujo que tenían una “deuda” con la patria porque ésta les habría otorgado la libertad. Además, se desconfiaba de sus comportamientos relacionándolos con los robos y la holgazanería, sus prácticas de sociabilidad eran controladas obligándolos a agruparse en asociaciones según su “nación africana” y seguir un reglamento preestablecido, la mayoría de hombres eran segregados en batallones “de color”, y las niñas que querían educarse en escuelas “de color”, y sus bautismos, matrimonios y fallecimientos eran inscriptos en libros parroquiales separados.

A partir de la segunda mitad del siglo XIX, los censos dejaron de registrar el “color” invisibilizando de esta manera a los afrodescendientes. Sin embargo, en las décadas de 1870 y 1880, algunos de ellos se mostraron visibles en la esfera pública, formando sociedades de fomento y de carnaval, y editando varios periódicos. Pese a ello, la única posibilidad de integración al proyecto de nación hegemónico fue el emblanquecimiento y la homogeneización. Por ello, en un complejo proceso de interrelación de las discriminaciones raciales y clasistas en el siglo XX lo afrodescendiente pasó a percibirse como extranjero a la vez que la palabra “negro” comenzó a utilizarse para referirse a quienes no tuvieran color de piel blanco, sean descendientes de africanos o pueblos indígenas, pero también a los habitantes de barrios populares y principalmente a los pobres.

 

Pour en savoir plus : 

À retrouver dans le Carnet de l'EHESS : perspectives sur l'après-George Floyd :

On en parle dans les médias :

 

A propos de l'auteur: 

Agustina Barrachina est doctorante en histoire à l'université de Buenos Aires et à l'EHESS (Cerma). Ses travaux portent sur la situation des Afro-descendants dans l'Argentine post-coloniale.