S'écrire au XIXe siècle. Une correspondance familiale

La Poste constate depuis des décennies une baisse continue du courrier qu’elle a charge de transporter. Au XIXe siècle, le mouvement est inverse : le nombre des objets postaux transportés est multiplié par 10 entre 1830 et 1890. Cette augmentation du trafic postal est liée à plusieurs facteurs : le développement de l’instruction qui semble une raison évidente, les progrès techniques qui facilitent l’écriture (plumes métalliques, enveloppes industrielles), l’amélioration du service, l’abaissement des frais de port avec la mise en service des timbres (1849), et surtout, dans le domaine économique, le développement des affaires, des moyens de transport et des échanges commerciaux.

La masse énorme de courrier et sa progression au XIXe siècle masque en fait… la rareté des échanges. Rapporté au nombre d’habitants, il apparaît qu’un Français de 1856 reçoit chaque année en moyenne 7 lettres. Et encore la part des lettres personnelles est-elle très minoritaire dans ces échanges. Les 26 volumes de la Correspondance de George Sand (édités par Georges Lubin) sont plus visibles de nos jours que les commandes à des commerçants ou les lettres des notaires qui emplissaient les sacoches des facteurs. Publier une correspondance « ordinaire », qui participe de la culture d'une époque, permet de préserver et valoriser un fonds patrimonial.

Les lettres se prêtent à des approches multiples, car elles sont à la fois des objets (que l’on peut conserver, compter, vendre), le résultat de pratiques sociales codifiées et des textes. Pour l’historien ces trois dimensions sont solidaires. Des travaux menés par Cécile Dauphin, Pierrette Lebrun-Pézerat et Danièle Poublan dans les années antérieures ont permis d’aborder les deux premiers aspects : l’étude des flux postaux grâce à une enquête de l’administration en 1847[1], puis le rôle de socialisation de la correspondance au sein d’une famille bourgeoise[2]. Restait à rendre accessibles ces lettres, conservées dans un fonds privé, en éclairant leur texte par des notes et des compléments biographiques, en respectant leur forme et en mettant en valeur les réseaux qu’elles tissent et qu’elles révèlent. Nous avons choisi de présenter cette édition scientifique sous forme de documents numériques.

Il s’agit d’une correspondance « ordinaire », certes, car écrite sans aucune arrière-pensée de publication et qui s’échange entre proches ; mais elle circule au sein d’une famille bourgeoise, aisée, instruite (elle compte même quelques savants du Muséum) et dont on peut suivre la réussite matérielle et sociale tout au long du siècle. Dans une généalogie touffue, quelques personnes apparaissent comme des pôles de l’écriture épistolaire : André Marie Constant Duméril (1774-1860), médecin et naturaliste ; Caroline Duméril sa petite-fille et son époux Charles Mertzdorff (1818-1883), industriel alsacien ; Eugénie Desnoyers, seconde épouse de Charles Mertzdorff dont les deux filles, Marie et Émilie, qui font de « beaux mariages ».

Cette correspondance, qui court de la Révolution à la Grande Guerre, forme un corpus de plus de 3000 lettres et compte 150 signataires, 90 destinataires et près de 5000 personnes citées. Régulièrement enrichi, il a fait l’objet d’une première publication numérique sur une plateforme aujourd’hui obsolète. Le collectif Sources et Données de la Recherche du CRH a entrepris de restructurer et republier ce corpus selon les pratiques actuelles d’ouverture des données de la recherche.

Le fonds est aujourd’hui publié sous licence ouverte à l’adresse lettresfamiliales.ehess.fr. Appuyé sur le logiciel libre et ouvert Mediawiki, ce site Web permet des lectures, des appropriations et des recherches multiples. Les correspondances publiées sont enrichies de nombreuses métadonnées exposées dans les formats standards du Web de données.

  • [1] Cécile Dauphin, Pierrette Lebrun-Pézerat, Danièle Poublan, « L’enquête postale de 1847 », La Correspondance. Les usages de la lettre au XIXe siècle, Roger Chartier (dir), Paris, Fayard, 1991.
  • [2] Cécile Dauphin, Pierrette Lebrun-Pézerat, Danièle Poublan, Ces bonnes lettres. Une correspondance familiale au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1995.