Professeur à Princeton University, Jan Gross est de ceux qui ont profondément contribué à renouveler la connaissance de l’histoire de la Shoah et de l’antisémitisme en Pologne dans les deux dernières décennies. Dans son essai de 2001, Les Voisins (traduction française, Paris, Fayard, 2002), il a proposé une analyse serrée du pogrom de Jedwabne, le massacre des habitants par leurs voisins, en juillet 1941. Le livre a suscité en Pologne un débat sans précédent. Le président de la République de l’époque, Aleksander Kwaśniewski, avait alors présenté les excuses officielles de la Pologne aux Juifs pour ce crime.

Gross n’a cessé par la suite d’interroger les mécanismes de la persécution, de la dénonciation et du passage à l’acte violent, dans La Peur. L’antisémitisme en Pologne après Auschwitz (traduction française, Paris, Calmann-Lévy, 2010) et Moisson d’or, sur le pillage des biens juifs (traduction française, Paris, Calmann-Lévy, 2014). Chacun de ces livres a suscité des polémiques, voire des contre-enquêtes. Jan Gross est devenu en Pologne un personnage public, incarnant pour les uns la figure même de l’historien interrogeant les troubles de la mémoire polonaise en rouvrant les dossiers d’un passé « qui ne passe pas », pour les autres l’intellectuel critique et anti-patriote par excellence. Non sans de lourds relents d’antisémitisme à son encontre.

En septembre 2015, face à l’afflux des refugiés, Gross publie dans la presse allemande un article intitulé « Les Européens de l’Est n’éprouvent-ils aucune honte ? », dans lequel il mentionne, chemin faisant, que les Polonais « fiers – et à juste titre – de leur résistance contre les Nazis, avaient tué pendant la guerre davantage de Juifs que d’Allemands ». L’affaire Gross est lancée : une enquête judiciaire est ouverte pour « outrage public à la Nation polonaise » ; en janvier 2016, le président de la République de Pologne interroge le ministère des Affaires étrangères sur l’opportunité de retirer à Jan Tomasz Gross l’Ordre du Mérite qui lui avait été attribué en 1996.

En mai 2016, l’EHESS a voulu marquer son soutien à Jan Gross en l’invitant à donner une conférence publique sur son itinéraire d’historien. C’est le texte que l’on pourra lire dans ce dossier. Nous avons également demandé à Elzbieta Janicka, qui conduit depuis plusieurs années un profond travail critique, interdisciplinaire, sur les catégories de la « description de la Shoah » dans le débat public polonais de mettre en perspective « l’affaire Gross » dans le cadre de la « politique historique » (Polityka Historyczna) des gouvernements conservateurs et nationalistes polonais depuis 2005.

Texte de Elzbieta Janicka

Texte de Jan Gross