Les aumôniers musulmans des prisons sont-ils victimes de leur succès ?

Les attentats de janvier 2015 constituent le moment paroxystique de la mise en cause de la prison, dans le basculement vers la violence commise au nom de Dieu. Dans son « plan antiterrorisme » du 21 janvier 2015, Manuel Valls, alors Premier ministre, annonce des dotations permettant une hausse de 30 % des effectifs de l’aumônerie musulmane. L’islam devient ainsi le premier culte financé par l’administration en prison (devant les catholiques) et le nombre d’aumôniers musulmans connaît une croissance importante pour atteindre 217 en juin 2016, soit en moyenne au moins un aumônier musulman par établissement pénitentiaire. Au même moment, la mise en place d’une formation initiale obligatoire, suivie et largement financée par le ministère de l’Intérieur, témoigne également de la volonté de professionnalisation de l’aumônerie par les pouvoirs publics. Ces derniers ont ainsi beaucoup misé sur l’aumônerie musulmane en l’érigeant depuis le milieu des années 2000 en dispositif clé de la lutte contre la radicalisation carcérale.
 
Les attentats que connaît la France en 2015, en janvier puis en novembre, nourrissent également un besoin de connaissance. Le président du CNRS, Alain Fuchs, lance, dans un courrier du 18 novembre très largement diffusé, un appel « à propositions sur tous les sujets pouvant relever des questions posées à nos sociétés par les attentats et leurs conséquences ouvrant la voie à des solutions nouvelles – sociales, techniques, numériques »[1].
 
Avec ma collègue Claire de Galembert (chargée de recherches au CNRS, ISP/ENS Cachan), nous avons décidé de proposer au CNRS un projet centré sur l’aumônerie musulmane des prisons et plus précisément sur son institutionnalisation problématique. Le projet retenu par le comité « Attentats-Recherches » pour l’année 2016 prend maintenant une nouvelle ampleur grâce à un financement couplé de la Direction de l’administration pénitentiaire et de la Mission Droit et recherche du ministère de la justice pour une durée de 18 mois.
 
Son ambition est d’abord d’approfondir l’analyse et la connaissance de l’aumônerie musulmane pénitentiaire acquise dans le cadre de la précédente recherche sur la religion en prison, conduite en 2011-2012 avec Corinne Rostaing, recherche qui a donné lieu à la remise d’un rapport à la Direction de l’administration pénitentiaire et à la publication d’un livre aux Presses Universitaires de Rennes en mars 2016. On pointait déjà deux contradictions dans l’usage qui est fait par l’administration des aumôniers musulmans. Le niveau très bas des indemnités et plus largement l’absence d’un statut professionnel de l’aumônier compliquent le recrutement des aumôniers musulmans, qui sont pourtant devenus de véritables partenaires de l’administration. À trop insister sur l’aumônier musulman comme pièce maîtresse de ces dispositifs de lutte contre la radicalisation, l’administration donne en outre à voir publiquement qu’elle attend de lui d’être l’agent d’une forme de contrôle social exercé sur les pratiques et croyances de ses coreligionnaires détenus. Or, en agissant ainsi, elle contribue indéniablement à affaiblir sa légitimité auprès de personnes incarcérées.
 
L’objectif principal de la seconde recherche est d’analyser les raisons qui sont à la source des difficultés rencontrées par cette nouvelle institution. Il comporte plusieurs volets. L’enquête de terrain s’attache à analyser comment les aumôniers sont intégrés à la vie des établissements tant par les personnels que les personnes détenues et comment ils gèrent concrètement l’injonction paradoxale dont ils sont la cible (être des acteurs de prévention de la radicalisation d’un côté, préserver leur autonomie par rapport aux attentes des pouvoirs publics sous peine de s’aliéner la confiance des détenus). Il s’agit également de comprendre les raisons qui freinent la construction de l’aumônerie musulmane en véritable acteur collectif. Enfin, on se propose de stimuler des échanges et la réflexion intra et extra académiques susceptibles de renforcer son institutionnalisation.
 
La recherche se déploie ainsi autour de quatre axes : poursuivre l’analyse de la sociogenèse de cette institution ; celle également de la sociologie des acteurs qui aujourd’hui l’incarnent ; étudier les logiques d’appropriation ou de rejet de cette figure pénitentiaire par les acteurs (détenus, personnels, aumôniers des autres cultes) ; faire de l’aumônerie musulmane un analyseur du gouvernement public du religieux et plus particulièrement de l’islam.

Céline Béraud, Directrice d'études à l'EHESS. 
 
Le colloque international organisé à l’ENS Cachan et à l’EHESS en novembre 2016 a constitué une étape importante dans la recherche, par la double dimension comparative qui s’y est trouvée déployée : tant du point de vue international (Allemagne, Angleterre, Canada, Danemark, États-Unis, Pays-Bas, Suisse) que de celui d’une comparaison interinstitutionnelle (armée et hôpital).
 

[1] http://moose-network.fr/IMG/pdf/appel_alain_fuchs.pdf (consulté le 22 novembre 2016)

Sociologie et sciences politiques Religieux France

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