Changer le monde. Les entrepreneurs du Numa

Dans le cadre du Programme collaboratif « Les techniques du (faire) croire » du Laboratoire d’Excellence « Histoire et anthropologie des techniques, des savoirs et des croyances » (LabEx HASTEC), Jean-Philippe Bouilloud (ESCP Europe) et Nathalie Luca (CéSor) ont coordonné un séminaire de recherche portant sur les notions de choix et de vocation, à la croisée du religieux et du séculier. Des spécialistes de plusieurs disciplines, qui vont de la gestion des ressources humaines aux théories de la décision, en passant par les sciences sociales du religieux, ont été invités à discuter ces notions. Dans ce contexte, a germé l’idée de réaliser un film sur les entrepreneurs. Quelles sont les notions mobilisées pour rendre compte de « l’esprit d’entreprise » ? Un entrepreneur peut-il se percevoir comme un croyant, un homme de foi ? Quel type de vocation l’agit, donne sens à son travail ? Comment se manifeste-t-elle ? Comment cohabite-t-elle avec l’injonction sociétale de choix et de responsabilité ? Un héritage religieux est-il perceptible en terme de contenus ou d’attitudes de croyance ? Finalement, quelles traces reste-t-il de l’ivresse de la foi dans un monde sécularisé ?
 
Romain Buquet, doctorant sous la direction de Jean-Philippe Bouilloud, a obtenu l’autorisation de filmer de jeunes entrepreneurs réunis à NUMA (Numérique + Humain), un accélérateur de start-up anciennement connu sous le nom de Silicon Sentier situé dans le second arrondissement de Paris et présidé par Marie Vorgan Le Barzic. Des entrepreneurs lancés dans le numérique, généralement assez jeunes, sélectionnés parmi des centaines, ont accès pendant quelques mois à tout un ensemble de services et de réseaux censés accélérer le développement de leurs entreprises. Entrer au NUMA est donc une chance dont ils se saisissent à 200 %, au prix de gros sacrifices. Certains travaillent avec des stagiaires, d’autres ont déjà plusieurs salariés ; tous espèrent changer le monde en révolutionnant l’entreprise. Ils se considèrent davantage comme des leaders, des créateurs, des artistes que comme des chefs d’entreprise. 

Nathalie Luca et Romain Buquet ont passé une semaine dans une salle de réunion du NUMA où les start-uppers sont venus à tour de rôle se prêter au jeu de l’interview filmée avec une très forte envie d’expliquer qui ils sont et ce qu’ils font. « Changer le monde » a été réalisé à partir de ces entretiens. Le film d’une durée de 50 minutes dans sa version actuelle interroge leurs conceptions de l’engagement, leurs croyances dans leur aptitude à modeler une société meilleure à partir d'une entreprise pensée plus égalitaire, formée d'employés ou de stagiaires convaincus par le projet entrepreneurial. Les start-uppers oscillent entre la revendication d’un choix et le sentiment d’une vocation. Leur esprit d’entrepreprise s’est construit sur un héritage familial contre-culturel, en même temps qu’il a nécessité une conversion et s’est forgé sur une résistance au salariat. Les start-up sont l’expression des nouvelles modalités de faire communauté opposées à celles des grandes entreprises, dans une logique très proche de la relation dialectique weberienne entre la secte et l’Église, y compris en termes de passage d’un charisme personnel à un charisme de fonction. Comme l’exprime Marie Vorgan Le Barzic, il s’agit de « faire bouger les ordres ».

L’implication personnelle des jeunes start-uppers est intense. Ils créent leur entreprise parce qu’ils ne croient plus en la capacité du politique ou du religieux de créer un monde plus juste et ont besoin de se sentir acteurs de leur devenir et du devenir de leur société. Ils décrivent leur engagement à la fois en terme de contrainte sociétale et de vocation. Ils s’y donnent pleinement au nom d’un idéal qu’ils entendent réaliser, un idéal qui n’est pas une abstraction ou un but inatteignable, mais, tel que le définit Dewey, une succession de réalisations concrètes offrant la possibilité d’un dépassement de soi et d’une mise en mouvement sociétale. « Changer le monde », le réenchanter, est leur rêve et le mot d’ordre à partir duquel ils se mobilisent sans reste et jusqu’à se mettre en danger, financièrement et physiquement. Rêve d’une entreprise sans hiérarchie, rêve d’une entreprise qui par l’action s’engage politiquement pour le collectif, rêve d’un charisme personnel permettant d’être suivi dans son projet par des « boules d’amour » (dira Coline Debayle, co-fondatrice de Artips) aussi motivées et moteurs qu’eux, rêve d’une communauté d’entraide et de partage. Tous s’investissent dans leur travail au point qu’il absorbe toute leur vie, ne leur laissant le temps de côtoyer que leurs pairs. Leurs conditions de travail les isolent aussi sûrement que le moine dans son cloître, acceptant, un temps au moins, de mettre leur vie entre parenthèses.

Ce film sera présenté le 24 avril à ESCP Europe et le 25 avril à l’Université de Lausanne lors du colloque de recherche de l’ISSRC (Institut de Sciences Sociales des Religions Contemporaines).

Un teaser de trois minutes est disponible ici :https://youtu.be/QD2XB1jGpvA

Anthropologie Religieux Europe

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