HOMOCOP

La cause homosexuelle dans les métiers d'ordre

La police et la gendarmerie françaises sont traditionnellement hostiles à toute forme de revendications professionnelles fondées sur des identités genrées et/ou ethnoraciales. À la différence des pays anglo-saxons, les revendications professionnelles sont en France portées par les syndicats de police et se concentrent uniquement sur des dimensions corporatistes. Des travaux récents ont ainsi montré la difficulté, voire l’impossibilité, de porter collectivement la cause des femmes policières ou des conflits professionnels liés à l’origine ou à la culture supposée. Jusqu’à présent ignoré par la sociologie française de la police, le cas des sexualités vient cependant nuancer ce constat. En effet, il existe depuis 2001 une association professionnelle qui réunit des policier.e.s et des gendarmes LGBT de tous grades (FLAG !) dont l’institutionnalisation semble ouvrir un espace de reconnaissance d’une « cause homosexuelle ». À ce titre, la recherche HOMOCOP vise à comprendre les ressorts de cette mobilisation professionnelle inédite ainsi que ses effets sur les trajectoires des policiers et policières homosexuel.le.s et sur les rapports entre l’institution policière et les publics LGBT.
Une première enquête en cours auprès de FLAG ! analyse plus largement les rapports de pouvoir internes à l’institution policière en objectivant les clivages qui émergent autour des questions sexuelles. HOMOCOP permettra de mieux comprendre les conditions d’émergence de la question homosexuelle dans l’espace professionnel policier et d’aider à la mise en place des dispositifs de prévention et de lutte contre les formes de discrimination perçues et définies à travers l’enquête de terrain.

Présentation de l’équipe scientifique

Jérémie Gauthier
En s’appuyant sur différentes méthodologies (ethnographie, comparaison, analyses quantitatives), Jérémie Gauthier s’intéresse principalement à la sociologie politique de l’Etat selon deux axes de recherche. Le premier s’inscrit dans la sociologie de la force publique : relations police-population, profession et organisations policières, politiques publiques de sécurité, usages du droit, comparaison des systèmes policiers, dimensions ethno-raciales et genrées de l’action policière. Le second axe de recherche porte sur les pratiques et les représentations ordinaires des gouverné.e.s face à l’Etat : il s’agit d’analyser le poids des expériences concrètes des personnes avec les administrations dans leurs perceptions de l’Etat.
Il a participé à la traduction ainsi qu’à l’édition de textes inédits en français de Max Weber.
• Mots-clés : Police ; discriminations ; racisme ; ethnographie ; action publique ; comparaison.

Régis Schlagdenhauffen
Les recherches qu’il mène actuellement portent sur la manière dont des institutions, des groupes sociaux et des individus catégorisent des pratiques, des actes et des identités sexuelles. Afin de saisir la judiciarisation du monde social, il cherche à comprendre comment des collectifs d’acteurs se sont emparés, ont transformé, voire rejeté, des catégories sexuelles produites par la justice et la médecine. L’attention grandissante portée sur la notion d’égalité et les discussions qui s’ensuivent, relatives à la répression, l’acceptation, la reconnaissance d’identités sexuelles ancrent par conséquent les recherches de Régis Schlagdenhauffen au cœur d’une sociologie politique historicisée attentive au rôle joué par des acteurs institutionnels et internationaux.
• Mots-clés : Sexualité, Socio-histoire, études LGBT, Droit, Catégorisation, Parcours de vie.

Objectifs de la recherche HOMOCOP

Cette proposition de recherche vise à éclairer les ressorts de l’institutionnalisation d’une telle association en contexte policier et à questionner, ce faisant, le passage d’un paradigme répressif de l’homosexualité en milieu policier à une dynamique de la reconnaissance. En analysant plus largement les rapports de pouvoir internes à l’institution policière et en objectivant les clivages produits autour des questions sexuelles, la recherche permet de mieux comprendre quelles sont les conditions d’émergence de la question homosexuelle dans l’espace professionnel policier français. Par ailleurs, ce terrain nous permet d’observer l’intersection des causes en pratique.
En effet, FLAG ! refuse pour l’instant d’intervenir dans le champ des discriminations ethno-raciales malgré le nombre croissant de demandes qui lui sont adressées. La recherche vise ainsi à comprendre les conditions différenciées de légitimation des problématiques liées à la sexualité et celles liées à l’appartenance ethno-raciales.
La méthodologie employée est mixte :
- Analyse d’archives et de statistiques de crimes et délits homophobes traités par la police et la gendarmerie (depuis 2000).
- 50 entretiens approfondis avec des policiers, policières et gendarmes LGBT de tous grades travaillant dans différents types de brigades (travail de bureau, de police-secours, d’anticriminalité, officiers, commissaires, etc.). Nous réaliserons également des entretiens avec des agents hétérosexuels ainsi qu’avec des policiers qui ont exercé à l’époque de la pénalisation de l’homosexualité (6 entretiens ont déjà été réalisés, 7 autres sont prévus courant mai 2017). Les premiers entretiens réalisés avec des policiers, policières et gendarmes homosexuel.le.s montrent que l’identité sexuelle constitue une dimension centrale des trajectoires professionnelles ;
- Observations directes de séances de formation et de réunions nationales et internationales des associations de défense des policiers LGBT (du type FLAG !).
Nous analysons ainsi les stratégies d’invisibilisation des identités homosexuelles, les enjeux liés au coming-out, les liens entre vie professionnelle et vie privée (l’installation de couples de même sexe en caserne de gendarmerie) ou encore les coûts et les bénéfices de l’engagement dans la cause homosexuelle au sein des métiers d’ordre.
Cette recherche menée dans le cadre du projet HOMOCOP Police et homosexualités vise à articuler socio-histoire du traitement policier de la question homosexuelle et sociologie des normes professionnelles et des hiérarchies sexuelles et genrées au sein des institutions policières françaises et étrangères, et permettra de poser les cadres et les conditions de possibilité d’actions concrètes pour la prévention des droits des personnes LGBT au travail et de lutte contre les discriminations sur la base d’une identité de genre, réelle ou supposée.
L’articulation choisie entre sociologie des professions, de la police et du genre et sociohistoire de l’homophobie en contexte policier nous permettra de comprendre la redéfinition des normes sexuelles à l’œuvre dans un contexte légal et professionnel de plus en plus favorable à la reconnaissance de la diversité des identités sexuelles.
Notre programme de recherche permettra enfin de questionner les transformations de la masculinité au sein d’une profession qui fut largement définie comment étant quintessentielle de la « masculinité complice » (Connell 2014), c’est-à-dire soutenant le modèle de la masculinité hégémonique sans pour autant pouvoir s’en prévaloir.
Les apports principaux de ce projet, dont certains ont déjà pu être mis en évidence, permettront de mieux comprendre la transformation des institutions politiques dans les sociétés avancées attentives aux valeurs d’égalité et de non-discrimination.

3 chantiers de recherche HOMOCOP

Chantier 1 : Le rapport de l’institution face aux « clients et clientes » LGBT
Durant de nombreuses décennies, la police fut l’organisme en charge de la surveillance et de la répression des personnes coupables d’« actes homosexuels ». En France, la dépénalisation de l’homosexualité en 1981 marque un tournant dans la longue histoire d’homophobie institutionnelle. La présente recherche permet d’analyser le passage d’un paradigme répressif à un paradigme de la reconnaissance tout en identifiant d’éventuelles survivances des cadres homophobes. Cette perspective sociohistorique apparaît pertinente dans un contexte où les recherches sur la répression de l’homosexualité par la police restent lacunaires, tout particulièrement en France (Jaouen, 2016).

Méthodologie : Recherches archivistiques et dépouillement de littérature secondaire, d’articles de presse. Collaboration avec des collègues historiens, collaboration avec des associations de défense des personnes LGBT (SOS homophobie, etc.)

Chantier 2 : Policiers et policières homosexuel.lles : trajectoires et positions minoritaires.

Depuis le début des années 1980, les trajectoires professionnelles des policiers et policières ont été analysées par différentes enquêtes sociologiques. Ces dernières se sont concentrées, d’un côté, sur les variables sociodémographiques des agents (niveau de diplôme, origines sociales et géographiques) et, d’un autre côté, sur les valeurs qui structurent la profession. Ces éléments ont permis de mettre à jour les contours de la « condition policière » (Monjardet, 1996). Plus récemment, Geneviève Pruvost a analysé les trajectoires de femmes policières de différents grades dans le contexte de féminisation d’une institution exclusivement réservée aux hommes jusqu’aux années 1970 (Pruvost, 2007). À partir d’une enquête exploratoire réalisée dans un commissariat d’une ville de l’est de la France, Jérémie Gauthier et Mathilde Darley, ont travaillé sur les dimensions genrées des relations entre collègues et avec les populations cibles ainsi que sur les implications méthodologiques de l’enquête en binôme homme-femme en milieu policier (Darley et Gauthier, 2014). Cette enquête, dont le projet HomoCop constitue un prlongement, montre comment le genre masculin de l’institution policière a été « troublé » par l’arrivée des femmes policières tout en concluant dans le même temps sur la persistance d’une masculinité hégémonique et hétéro-normée au sein du milieu policier. Quelles sont les perceptions policières sur la place des homosexualités masculines et féminines au sein d’un groupe professionnel policier où les normes hétérosexuelles viriles sont particulièrement dominantes ? Comment les policier.ères se définissant comme homosexuel.lles construisent-ils leur position au sein du groupe professionnel ? En quoi l’homosexualité affecte-t-elle les trajectoires professionnelles ? Quelles dynamiques sous-tendent les assignations à des identités homosexuelles ? 

Méthodologie : réalisation de 50 entretiens semi-directifs avec des policiers et policières hétérosexuels et homosexuels dans quatre régions dont l’Ile de France.

Chantier 3 : Visibilité et mobilisations nationales et internationales des policier.es LGBT. 

L’association professionnelle des policiers et gendarmes LGBT (FLAG!) vise à faire reconnaître et à lutter contre les discriminations des policiers et policières gays, lesbiennes ou transsexuel.les au sein de l’institution. Elle œuvre également à améliorer l’accueil et le traitement par les services de police de requérant.e.s gays, lesbiennes ou transsexuel.les. En prenant comme terrain d’enquête l’association FLAG! dans une double perspective historique et sociologique, le projet HomoCop permettra de mettre à jour les ressorts du changement culturel et organisationnel au sein d’une institution traditionnellement hostile aux revendications identitaires. Cette recherche vise également à étudier les conflits internes aux institutions policière et gendarmique en objectivant les clivages qui émergent autour des questions sexuelles. Enfin, l’enquête sur les formes institutionnelles de reconnaissance de la question homosexuelle ouvre la voie à la comparaison internationale. De nombreuses polices étrangères comptent en leur sein des associations portant des revendications identitaires, principalement autour des questions sexuelles et ethnoraciales. L’association française FLAG! s’est constituée en dialogue permanent entre le contexte français et les expériences étrangères. Plus encore, les réseaux et rencontres internationales constituent des lieux d’échange et de création des savoirs et des manières de faire qu’ils soient militants, juridiques ou encore professionnels. Quelles sont les conditions d’émergence de la question homosexuelle dans les espaces professionnels policiers européens ? 

Méthodologie : réalisation de 50 entretiens semi-directifs avec des membres du FLAG ! et observations des réunions et des séances de formation. Réalisation d’entretiens semi-directifs avec des membres d’associations similaires aux Etats-Unis, Angleterre, Allemagne et Pays-Bas lors de conférences internationales. Observation des réunions des réseaux européens et internationaux des associations de défenses des droits des policiers et policières LGBT.

HOMOCOP est financé par la DILCRAH.

Sociologie et sciences politiques Discrimination, État et politiques publiques, Professions, Sexualité, Sociologie

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Chercheur(s):
Regis Schlagdenhauffen, Jeremie Gauthier