Le lobbying comme appropriation privée d’un savoir sur la bureaucratie

Les recherches de Sylvain Laurens

Élu en 2020 directeur d'études de la chaire « La production administrative des rationalités économiques (XXe-XXIe siècle) », Sylvain Laurens (CMH) décrit ici un exemple de ses recherches sociologiques sur l'action publique.

 

Depuis 2009, l’essentiel de mes recherches portent sur les groupes d’intérêt économiques (les lobbys privés) et leurs stratégies, notamment dans leur rapport à la science. J’utilise plusieurs méthodes pour cela. Je fais un peu de quantitatif (à partir des données disponibles dans des annuaires de la commission et des données publiques), des archives mais aussi du qualitatif. Je rencontre régulièrement des lobbyistes qui m’expliquent comment ils travaillent. Souvent, pour que je puisse comprendre assez rapidement qui les emploie et ce qu’ils font, je leur demande de me dessiner sur une feuille comment ils se représentent leur monde professionnel. Pour prendre un exemple simple, cette pièce ci-dessous est une feuille griffonnée par un représentant d’intérêt qui défend les intérêts des producteurs de pommes de terre à Bruxelles. C’est une des quatre pages qu’il a dessinées pendant l’entretien.

 

 

C’est un résumé de la filière agro-alimentaire vue depuis sa position professionnelle, l’ensemble des acteurs mobilisés autour d’un enjeu (« la défense de la pomme de terre ») qui peut de loin sembler trivial mais s’insère déjà dans un enchevêtrement assez impressionnant de groupes d’influence. Il doit composer avec les intérêts des fournisseurs, des négociants et des transformateurs de pommes de terre qui ont chacun leurs propres intérêts au niveau national et leurs défenseurs dans chaque État membre et au niveau européen. Ce lobbyiste qui se prête au jeu de l’entretien défend à Bruxelles les producteurs européens de pommes de terre mais il n’est pas salarié directement par une association de producteurs. Son employeur réel est une maison de services qui regroupe plusieurs producteurs agroalimentaires sur Bruxelles (FVP House, le logo du papier à en-tête). À côté de cela, il a trois cartes de visite différentes car il est à la fois lobbyiste pour les producteurs belges, les producteurs européens et il est aussi secrétaire général d’une confédération patronale belge sur un autre sujet. Il me décrit que sur certains sujets il doit passer des alliances avec des producteurs d’autres produits avant de se rendre à la Commission européenne.

Son combat du moment était notamment de faire alliance avec les producteurs de viande pour que la Commission européenne ne fasse pas ajouter sur les emballages la date de collecte des produits (car les pommes de terre peuvent se conserver très longtemps après congélation et vendues des années après leur récolte). Il a peur que les consommateurs soient effrayés par l’ajout de ce genre d’informations sur l’emballage et que son employeur s’en trouve pénalisé.

Il y a beaucoup de fantasmes autour du lobbying et de Bruxelles. Avec les outils des sciences sociales, mon travail consiste à rendre compte du travail quotidien de ces acteurs en tentant de remettre à leur juste place leur pouvoir d’influence et à en faire un objet de sciences sociales. Ici, cela peut consister à rendre compte des hiérarchies internes au monde des lobbyistes (qui ne gagnent pas tous des sommes énormes en récompense de leur travail de représentation) et de décrire comment ils parviennent à infléchir les réglementations mais parfois échouent.

Un des principaux résultats de mon travail est de montrer comment ces acteurs finissent par acquérir une forme de connaissance intime de l’administration, en acquérant un capital bureaucratique alors même qu’ils travaillent pour le secteur privé. Ils doivent apprendre à se situer par rapport aux services de la Commission et aux tuyauteries par lesquelles transitent les textes européens. Ils se rendent parfois au Parlement mais le gros de leurs efforts se concentrent du côté de l’administration.

Au fil des dernières années, ils ont aussi dû de plus en plus entrer directement en relation avec les fonctionnaires des agences réglementaires européennes (l’Agence chimique européenne ou l’EFSA par exemple). Ils contournent le Parlement européen pour s’adresser directement aux agents qui vont mettre en œuvre concrètement les textes européens sur le plan technique. C’est là que la dimension scientifique prend de l’importance. Si le lobbyiste que j’évoquais tout à l’heure peut avoir sous la main une étude qui explique que la pomme de terre peut se manger sans risque dix ans après sa collecte, ses arguments auront plus de poids. Et si en plus il a des compétences en sciences de la nutrition ou d’autres ressources techniques à faire valoir, son discours pourra être porté à des niveaux décisionnels assez décisifs dans la fabrique de la décision réglementaire.

Dans mes travaux ou ceux que j’encadre sur le sujet, il s’agit d’utiliser le lobbying comme une clef d’entrée pour comprendre d’autres mondes sociaux. À partir du lobbying, on peut ainsi porter un regard un peu décentré sur la sociologie économique (les entreprises dépensent une part de leurs bénéfices pour être représentées politiquement, ce que l’économie standard intègre rarement dans ses modèles) et la sociologie de l’État (des acteurs sociaux peuvent acquérir du fait de leur travail une vraie connaissance des rouages des administrations et leur identité professionnelle repose en grande partie sur cette familiarisation). On peut, enfin, avoir un regard décentré sur l’espace savant et chercher à comprendre comment l’espace réglementaire peut nourrir un intérêt pour les industriels à enrôler des expertises scientifiques et renforcer l’hétéronomie du champ scientifique.