Questions de Nathalie Luca autour de l’ouvrage : Syrie, une nouvelle ère des images. De la révolte au conflit transnational, dirigé par Cécile Boëx et Agnès Devictor

Questions de Nathalie Luca autour de l’ouvrage : Syrie, une nouvelle ère des images. De la révolte au conflit transnational, dirigé par Cécile Boëx et Agnès Devictor.

Cécile Boëx, maîtresse de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, politologue et membre du Centre d’études en sciences sociales du religieux (CéSor) répond aux questions de Nathalie Luca autour de l’ouvrage collectif qu’elle a coordonné avec Agnès Devictor, maîtresse de conférences à Paris I, membre du laboratoire d’Histoire culturelle et sociale de l’art (HiCSA).
 

Pourquoi s’intéresser aux images dans le conflit syrien ?

            Elles y jouent un rôle essentiel. La révolte, puis le conflit qui en a résulté sont les plus documentés de l’histoire, notamment parce que des manifestants, des activistes et des groupes combattants ont filmé les événements auxquels ils ont pris part et mis en ligne leurs vidéos quasiment en temps réel sur Internet. Au début de la révolte en 2011, l’objectif est de contourner l’embargo médiatique imposé par le régime de Bachar al Assad et sa propagande, en montrant l’ampleur de la mobilisation et la brutalité de la répression. Très vite, d’autres usages de la vidéo voient le jour : par exemple, des soldats de l’armée syrienne font défection face caméra, des femmes dans leurs salons se réunissent et filment des déclarations de soutien à la révolte. On voit également apparaître des formes de professionnalisation avec des activistes qui se spécialisent dans la prise d’image. Ces vidéos ne donnent pas seulement accès aux événements : elles permettent d’observer la relation en jeu entre les preneurs d’image et les événements, leurs manières de les vivre. Au fil des années, les usages de la vidéo se sont complètement transformés au contact de la lutte armée et des différents acteurs combattants présents en Syrie affiliés à des armées officielles, des groupes paramilitaires ou djihadistes. Bien sûr, tout ne se joue pas dans ces images et l’essentiel reste hors champ. Mais nous avons voulu esquisser une cartographie des manières dont certaines d’entre elles documentent et accompagnent l’expérience de la révolte, de la guerre et de la violence. Ces images constituent par ailleurs une interface avec un terrain devenu difficilement accessible.
 

Qui voit ces images et où sont-elles ?

            Tout dépend de qui les réalise et dans quel but. Les vidéos filmées par des manifestants ou des activistes, mises en ligne sur la plateforme YouTube au début de la révolte ont très peu circulé. Elles sont particulièrement opaques : beaucoup sont anonymes, leur résolution est faible et les indices de contextualisation sont souvent manquants. De plus, la masse des vidéos fait écran. À l’inverse, les vidéos d’exécution de l’État Islamique, particulièrement élaborées et mises en scène, traduites dans plusieurs langues, ont été relayées sur les médias du monde entier avant d’être censurées en 2016. L’espace numérique, matrice principale de la diffusion de ces vidéos, pose des difficultés spécifiques en termes de collecte et de sauvegarde. Quotidiennement, de nouvelles vidéos sont mises en ligne alors que d’autres disparaissent. Cette instabilité propre au Web est redoublée par des modalités de visibilité et d’accessibilité aléatoires, contraintes par des algorithmes aux logiques insaisissables et sans cesse mises à jour. Au-delà du « terrain » numérique, il était important d’aller à la rencontre de preneurs d’images maintenant exilés ou d’acteurs ayant contribué à les faire circuler, notamment depuis Paris. Agnès Devictor et Shahriar Khonsari ont aussi travaillé sur des images privées, issues de téléphones portables de combattants de la brigade des Fatemiyoun, constituée principalement d’Afghans de la minorité chiite hazara opérant sous commandement iranien, qu’ils ont rencontré en Iran. Toutes ces images se caractérisent par leur fragilité et leur volatilité. Nous avons eu à cœur de donner un aperçu au lecteur de leurs différents formats et de leurs textures par de nombreuses illustrations en couleur.

En quoi nous donnent-elles à comprendre ce conflit ?

            Depuis 2011, la transformation des images, tout comme la démultiplication de ceux qui en sont à l’origine, éclaire les modalités du passage à la lutte armée, tout comme la marginalisation progressive de la révolte face à un conflit international qui finit par en occulter la genèse et l’existence même. Ces images rendent compte de manière sensible d’expériences et de représentations très différentes de l’engagement, du conflit et de la violence. Empreintes de vécu, d’affects, de subjectivités et d’émotions, elles déploient différents moments, intensités et dimensions de la protestation et du combat. Elles permettent également de retracer des trajectoires singulières, comme celle d’Abdel Basset al Sarout, figure iconique de la révolution depuis son rôle de leader dans les manifestations, son engagement dans la lutte armée en tant que chef de brigade islamiste et son martyre. Ces productions audiovisuelles rendent particulièrement compte des rapports de force asymétriques, entre les protestataires et le régime syrien, mais aussi, à l’intérieur d’un même camp. Elles esquissent également les contours de cultures protestataires et combattantes à travers des discours, des symboles et des imaginaires. Les images issues des groupes combattants comme l’armée syrienne libre, le Front Nosra, l’État Islamique, les unités de protections kurdes (YPG) et le Hezbollah nous renseignent sur les façons dons ils se représentent, tout comme sur les temporalités et les horizons religieux et/ou politiques de leurs actions. Certaines de ces productions audiovisuelles circulent d’un camp à l’autre et s’affrontent. Elles constituent aussi un véritable champ de bataille, à l’exemple de l’affaire des moniales de Sainte-Thècle qui a donné lieu à une guerre des images et des récits, opposant le régime syrien et des combattants rebelles.


Comment avez-vous traité de la question de la violence ?

            Celle-ci est omniprésente, que ce soit dans l’usage de la caméra pour déjouer la répression en filmant des actions protestataires dans des habitations privées ou dans les images elles-mêmes, quand elles documentent les combats ou lorsqu’elles montrent des actes de torture ou de meurtre. Selon les situations, la caméra est censée protéger contre la violence et la dénoncer ou au contraire, est enrôlée dans l’exercice de violence. L’une des contributions que j’ai écrite traite précisément du rôle de la vidéo dans l’économie de la violence extrême à partir de deux acteurs de la terreur en Syrie : l’armée syrienne et l’État Islamique. J’ai essayé de montrer comment leurs stratégies de terrorisation par l’image, très différentes, s’inscrivaient dans des logiques de visibilités antagonistes : l’une s’adressant à une audience syrienne à partir de vidéos fuitées filmées au téléphone portable par des soldats syriens et l’autre destinée à une audience globalisée au moyen de nombreux artifices techniques et scénaristiques. Travailler sur ce type d’images constitue une véritable épreuve, d’autant plus que leur temporalité est très proche et que le conflit est toujours en cours. On ne peut le faire sans techniques de filtrage, comme le visionnage préalable d’une vidéo sur la barre de défilement pour en découper les séquences en petites icônes, couper le son, ou pour certaines, n’écouter que la bande sonore. Lorsque nous analysons des images violentes, nous avons fait le choix d’en montrer le moins possible, pour ne pas ajouter de l’horreur à l’horreur et ne pas relayer les gestes des bourreaux.

 

En savoir plus 

Syrie, une nouvelle ère des images. De la révolte au conflit transnational, dirigé par Cécile Boëx et Agnès Devictor, CNRS éditions, 2021

 

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Chercheur(s):
Cecile Boëx